Haiti et l'Amérique latine : une diplomatie ballottée au gré de l'hégémonie américaine dès sa genèse

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Joseph Wendy Alliance

De la doctrine de Monroe (1823) en passant par le Corollaire à la doctrine de Monroe (1904) de Theodore Roosevelt, ou même pendant les périodes de détente du Good Neighbor Policy (1933) de Franklin Delano Roosevelt d’inspiration wilsonienne jusqu'à la doctrine America First ( 2016) de Donald Trump, l'impérialisme nord-américain n’a cessé de modeler ou de moduler, au gré de ses intérêts, les relations entre les pays de l'Amérique Latine et de la zone Caraïbe.

A ce titre, les relations d'Haïti avec d’autres pays de la région y compris le Venezuela, ont toujours subi les impacts des calculs et stratégies géopolitiques du grand voisin nord-américain. L’objectif de cet article est de montrer comment le dernier vote d'Haïti contre le régime de Nicolas Maduro, héritier direct du président Hugo Chavez, lui même l’un des derniers chefs de file  de la quête de nouvelles alternatives de développement et de sauvegarde de souveraineté pour les pays de l'Amérique au sud du Rio Grande notamment à travers l’initiative ALBA              (Alternative Bolivarienne pour les Amériques), n'échappe pas aux agissements traditionnels des Etats-Unis de dominer les pays de la région qu’ils considèrent comme appartenant toujours à leur sphère d’influence ou tout simplement leur “ backyard”.

 

A fortiori, l’article examine comment ce vote de l’Etat haïtien, dans son essence représente une trahison des principes historiques fondateurs qui ont fait d'Haïti une nation avant-gardiste du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et une “anomalie, une menace, un défi” pour un ordre international hégémonique westphalien initialement sous coupole européenne puis américaine. Ce vote, non seulement est à contre-courant  de notre histoire,  mais place Haïti en mauvaise posture  face aux nouvelles tendances des relations internationales ou les différentes nations s'évertuent à faire émerger un système multipolaire plus sensible aux intérêts de leur peuple au lieu d'être de simples caisses de résonance des puissances traditionnelles.

 

Haïti persona non grata au  Congrès de Panama

Les relations haitiano-vénézuéliennes sont sujettes aux manoeuvres et manipulations des Etats-Unis dès leurs balbutiements. Simon Bolivar, après avoir reçu l’aide d'Haïti  pour libérer l'Amérique Latine,  a commis l’acte ingrat de ne pas inviter le pays qu’il considérait d’ailleurs comme “l’asile de tous les républicains”  au Congrès de Panama en juin-juillet 1826 sous pression américaine. Le Libertador avait convoqué le Congrès de Panama en vue de “jeter les bases d’une coopération entre les pays libres de la région”1, mais les Etats-Unis lui ont intimé l’ordre de ne pas inviter la deuxième république indépendante du continent parce qu’elle était dirigée par des Noirs et que par-dessus tout la république nègre était un mauvais exemple pour une puissance américaine blanche dont l'économie reposait sur des structures racistes et ségrégationnistes.

 

Haïti vote contre contre Cuba à Punta del Este sous l’effet pavlovien de la carotte américaine

Le vote décisif d'Haïti pour expulser Cuba de l’Organisation des Etats Américains (OEA) lors de la Conférence de Punta del Este en janvier 1962 représente une autre illustration sur la manière dont l'hégémonie américaine bouleverse les relations entre les pays de la région en fonction de ses intérêts stratégiques et géopolitiques. La présence d’un État communiste dans la région constituait un affront pour les Etats-Unis engagés dans une lutte pour l'hégémonie avec l’Union soviétique dans le contexte de la guerre froide. Les Etats-Unis voulaient donc à tout prix expulser Cuba du système interaméricain et n’ont pas lésiné sur les moyens à utiliser en vue d’atteindre cet objectif.

Le président John F. Kennedy a donc fait miroiter la carotte de l’aide au développement à travers le programme l’Alliance pour le Progrès qui a fini par aiguiser la convoitise d’un grand nombre de dirigeants des pays de la région, assoiffés du capital américain pour pouvoir maintenir en vie leur régime, la plupart autocratique et dictatorial. C’est ainsi que François Duvalier sachant pertinemment que même une abstention aurait favorisé le maintien de Cuba dans le système interaméricain,  a pourtant, par l’entremise de son chancelier René Chalmers, choisi d'échanger le vote contre Cuba  en faveur d’une reprise de l’aide financière des Etats-Unis envers Haïti qui était gelée depuis l'automne 1961. En effet, dès avril 1962, l’administration américaine avait annoncé le décaissement de 7.2 millions de dollars américains au régime de Duvalier en vue de réaliser des programmes d’assistance technique et économique en Haïti. En outre, le Development Loan Fund avait octroyé 3.4 millions de dollars au régime pour construire des infrastructures routières.2 Le programme Alliance pour le Progrès n’a pourtant pas fait long feu à cause de l’assassinat de Kennedy et des nouvelles priorités de ses successeurs.

 

PetroCaribe deal: Les Etats-Unis défendent ses grandes compagnies pétrolières au détriment des besoins du peuple haïtien

 

Les présidents Hugo Chavez et Fidel Castro signent les accords créant l’Alternative Bolivarienne pour les peuples de notre Amérique ( ALBA) en décembre 2004. L’ALBA était en fait créée comme une alliance sociale, politique et économique de la région pour trouver leurs propres alternatives de développement face à l'impérialisme américain. Pour donner des formes plus concrètes à cette initiative, le président Hugo Chavez a lancé le programme énergétique régional Petro Caribe en juin 2005. Chavez, conscient de la dette historique du Venezuela envers Haïti et peut-être pour effacer l’ingratitude de Bolivar, invite Haïti à rejoindre le programme en juin 2006 sous le gouvernement de René Préval, après avoir refusé  au préalable de signer tout accord avec le gouvernement de transition de Boniface-Latortue3.

 

Ce programme présentait en fait de sérieux avantages pour Haïti. A travers ce programme, Haïti pouvait s’approvisionner du pétrole vénézuélien en payant 60% à l’avance et le reste était payable sur 25 ans avec un taux d'intérêt évalué à 1%. Le programme Petro Caribe offrait à Haïti l'opportunité de trouver les moyens pour arriver à satisfaire les besoins de base d’une catégorie importante de la population, développer des infrastructures de base et des systèmes de services sociaux  tout en rompant avec sa dépendance énergétique par rapport aux Etats-Unis. Les Etats-Unis de leur côté, à travers le canal de leur ambassade en Haïti, étaient opposés au deal parce qu’il ne faisait pas l’affaire des grandes compagnies pétrolières américaines telles ExxonMobil et Chevron ou encore parce qu’ils étaient dans une sorte de bras de fer geopolitique avec le Venezuela. En effet, l’ambassade américaine, ExxonMobil et Chevron ont tout fait pour boycotter le deal et empêcher Haïti de joindre PetroCaribe 4. Cet exemple montre clairement que, dans sa relation avec Haïti,  les intérêts économiques et géostratégiques des Etats-Unis passent avant les priorités de l’Etat et les besoins du peuple haïtien ou encore de la capacité souveraine d'Haïti d’engager des relations avec d’autres pays qui sont plus conformes à son intérêt.

 

Le gouvernement haïtien vote contre le Venezuela pour plaire à Washington et pallier ses propres problèmes de légitimité

 

Je partage fort bien les principes de l'école réaliste en relations internationales qui impliquent que des liens historiques forts ne dispensent pas les Etats de ne pas toujours s’aligner sur les intérêts d’autres Etats avec lesquels ils entretiennent des relations privilégiées puisque les relations internationales sont fondamentalement un phénomène dynamique de jeu d’intérêts et les rapports entre nations bougent au gré des changements au niveau interne et externe. Mais est-ce voter contre le Venezuela lors de la réunion extraordinaire du Conseil permanent de l’OEA dans l'intérêt d'Haïti? Contrairement aux propos du conseiller spécial du président de la république, Haïti n’a pas voté pour supporter la “démocratie”5 mais surtout pour plaire à Washington. Depuis quand les intérêts d'Haïti se confondaient-ils avec ceux de Washington? L'illégitimité du régime de Maduro, aux yeux de Washington, tient de ce qu’elle continue la révolution bolivarienne de Chavez, tenant à l'écart du pouvoir les bourgeoisies locales qui sont, comme dans tant d’autres pays de l'Amérique latine, pour paraphraser Galeano des sous-commissaires6 ou subalternes de l’ordre impérialiste, spécialement de Washington. Les Etats-Unis donc, à travers la vision America First de Trump, mènent une guerre économique contre le Venezuela qui rappelle les vieilles tactiques de la Guerre Froide pour permettre l’installation d’un autre régime soumis et pliable  aux intérêts de Washington. 

 

L’administration Moïse-Céant sait très bien que le régime est fragile et que la légitimité du gouvernement a été sérieusement effilochée surtout après les évènements du 5-6-7 juillet 2018 et les pressions ininterrompues et sans précédent de la société civile haïtienne notamment avec le mouvement en majeure partie composé de jeunes du Petro Caribe Challenges pour faire la lumière autour des fonds Petro Caribe dont le gouvernement précédent d'obédience Tèt Kale auquel appartient le président Jovenel Moïse lui-même semble en avoir englouti une proportion gigantesque. Dans ce contexte fragile, l’appui de Washington devient un gage pour conserver le pouvoir et nos relations stratégiques avec le Venezuela à travers une relation Sud-Sud plus horizontale et bénéfique à long terme pour le peuple haïtien sont reléguées au second plan. Ah, plus ça change plus c’est la même chose. Nos dirigeants semblent toujours ne pas apprendre qu'Haïti ne gagne jamais rien à s’aligner sur les intérêts des pays impérialistes qui sont toujours au fond contraires à nos intérêts et notre histoire de peuple. L’histoire des relations internationales d'Haïti avec les Etats-Unis le montre amplement.  Je termine en parodiant Emile St-Lot: Craignez un jour d'être le Maduro de quelqu’un.     

 

Joseph Wendy  ALLIANCE

Politologue-Spécialiste en Gestion de Conflits

  

Référence

 

1.         Arthur, Wien Webert. Les grandes dates de l’histoire diplomatique d'Haïti: De la période fondatrice à nos jours. L’Harmattan, Paris, 2017, p. 41-43.

2.         Arthur, Wien Webert. Le prix de l’ostracisme de Cuba de l’OEA en 1962: les dessous de la conference de Punta del Este. Mundos Nuevos. 2017.

3.         Latortue, Youri. PetroCaribe: Mon Combat pour la Reddition de Comptes. C3 Editions, Delmas, Haiti. 2018, p. 24-25.

4.         https://www.thenation.com/article/wikileaks-haiti-petrocaribe-files/

5.         http://www.loophaiti.com/content/en-tournant-le-dos-maduro-haiti-soutient-la-democratie-selon-guich

6.         Galeano, Eduardo. Las venas abiertas de Latina America. Siglo XXI de Espana Editores, S.A, Madrid, 2000, p. 5-6. 

 

Author

est détenteur d’une Licence en Sciences Politiques de l'Université du Mississippi et d’une maîtrise en Peacebuilding et Gestion de Conflits de la SIT (School for International Training) Graduate Institute à Vermont aux Etats-Unis. Il a collaboré brièvement à l’Observatoire des Relations Haitiano-...

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