Haïti : la gangstérisation de la politique ou la politique de gangstérisation ?

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Anel Joseph - Avis de Recherche - Archives

Malgré le redoublement d’efforts de la Police nationale d’Haïti (PNH) en vue de traquer les chefs de gangs armés, l’insécurité continue de prendre une ampleur alarmante en Haïti. Il franchit les frontières des bidonvilles de Port-au-Prince pour s’étendre à l’échelle nationale. Ce n’est plus uniquement Grand-Ravine, Site-Letènèl ou La Saline. Depuis quelques semaines, le chef de gang Arnel Joseph a planté son drapeau de conquérant sur Savien, petite localité perchée dans les zones rurales de Marchand-Dessalines.

Dans les zones contrôlées par les chefs de gang, l’activité économique est tributaire de leur état d’âme. Ils décident, comme bon leur semble, quand les paisibles citoyens peuvent vaquer librement à leurs activités. Martissant, Savien, Chalon, Côte-des-Arcadins, Site-Letènèl, La Saline...la liste des zones dangereuses ou de non-droit s’allonge de jour en jour.

C’est le règne des gangs et des bandits armés qui veulent désormais devenir « légaux ». Ils revendiquent l’impunité totale. Au bout du compte, ce sont des honnêtes citoyens qui sont innocemment bafoués et assassinés comme des moutons lâchés en pâture. C’est le tourisme qui se trouve de plus en plus englouti. C’est la circulation des biens qui est devenue très difficile, provoquant un renchérissement des prix. Finalement, c’est l’économie nationale qui est asphyxiée.

Évidemment, il s’agit d’un phénomène complexe, l’insécurité. Mais tout le monde admet qu’elle comporte une composante politique inquiétante. Les révélations du sénateur Jean Renel Sénatus sur la relation privilégiée de son collègue Garcia Delva avec le chef de gang Arnel Joseph posent une problématique cruciale de la vie politique en Haïti : le caractère politique de l’insécurité et de la dégradation des conditions de vie de la population. La politique a facilité l’éclosion des gangs armés, mais les a aussi entretenus. Comme une sorte de politique de gangstérisation.

Le sénateur Delva a confirmé à la presse ses liens avec le chef de gang Arnel Joseph avec une légèreté déconcertante. L’argumentation du sénateur de l’Artibonite fournit deux pistes qui auraient pu conduire à une poursuite judiciaire, voire une destitution immédiate. Premièrement, il confirme avoir tissé une forme de relation suspecte avec un individu activement recherché par la PNH. Celle-ci a même promis deux millions de gourdes à toute personne qui aurait fourni des informations pouvant l’aider à le capturer. Secondement le sénateur Delva ose déclarer que ce n’est pas dans ses attributions de collaborer avec la PNH en vue de capturer un bandit armé considéré comme un criminel notoire.  

Les deux déclarations sont gravissimes. Dans aucun pays démocratique, un élu, de surcroît un sénateur en fonction, ne saurait avouer à la presse son amitié avec un présumé criminel avec autant de grossièreté sans en payer le prix. C’est comme si les citoyens payaient leurs impôts pour financer des autorités qui, elles-mêmes, les utilisent pour entretenir des relations avec des chefs de gangs qui les assassinent. C’est encore plus grave quand le sénateur déclare ne pas avoir à collaborer avec la police pour faciliter la capture d’un présumé criminel. Il s’agit d’un déni de son devoir citoyen et d’une absence d’un niveau minimal de civisme.

Le banditisme et la criminalité représentent le danger numéro un aujourd’hui en Haïti. Ils plombent tout effort de relance économique et de lutte contre la pauvreté. Il semble que le sénateur Delva n’a pas compris son devoir de porter assistance à une grande partie de la population qui se retrouve en grand danger.

Pour comprendre à quel point la déclaration du sénateur est délinquante et préoccupante, je peux vous donner l’exemple d’un de mes amis qui se retrouvait à Montréal pour ses études doctorales. Il quittait son bureau à l’Université de Montréal vers 11h du soir. C’était au début du printemps, il y avait  des nids-de- poule sur certaines rues de Montréal. Mon ami tentait de les éviter en rentrant chez lui. Comme il n’y avait pas beaucoup de véhicules à cette heure de la soirée, il ne circulait pas strictement sur sa ligne.

Un citoyen l’ayant aperçu conduire en zigzaguant a alerté immédiatement la police. Celle-ci a été chez mon ami quelques minutes après son arrivée pour s’enquérir des raisons de sa conduite erratique. Après avoir constaté qu’il s’agissait d’un honnête citoyen sans casier judiciaire qui détient un historique de conduite impeccable, les policiers lui ont rappelé les prescrits du code de la route qui obligent les conducteurs à ralentir tout en gardant sa ligne plutôt qu’à zigzaguer pour éviter les nids-de-poule.

Cet exemple illustre bien le degré de responsabilité du citoyen dans le maintien d’un environnement sécuritaire. Il doit informer les autorités policières des moindres indices d’éventuels actes de délinquance. Imaginons maintenant un sénateur de la République qui ose affirmer publiquement qu’il n’a pas à collaborer à la police pour la capture d’un présumé criminel. Si chaque citoyen haïtien pense et agit exactement de la sorte, il n’y aura aucune chance pour le pays de restaurer un climat de paix et de sécurité. Or, en absence de ce climat, aucun développement économique n’est envisageable.

Le sénateur Delva n’a, de toute évidence, pas encore compris ces enjeux. C’est ce qu’il y a de plus déplorable dans ses déclarations. Avec des autorités de cette trempe, aucun progrès n’est envisageable. Le chanteur-sénateur l’a avoué sans ambages : il n’a pas d’expertise en matière de sécurité, il ne peut nullement aider la PNH. L’exemple précédent prouve que c’est faux. Alerter la police ou lui fournir des informations pertinentes constitue une aide précieuse que tout honnête citoyen peut offrir.

Il a indiqué qu’il peut être utile si et seulement si la police décide de former un groupe musical. À ce moment-là, il pourra aider à identifier les bons musiciens. Comme pour dire qu’il n’a pas sa place au Sénat mais plutôt à Mass Konpa. Pourtant, assez paradoxalement, il laisse entendre qu’il pourrait se porter candidat à la présidence en 2022.

Cette déclaration du sénateur Delva ressemble étrangement à une position qu’avait exprimée le président Martelly. Quand on lui reprochait l’incompétence et le déficit d’éthique de certains membres de son administration et de certains juges nommés par son équipe, il rétorquait qu’il ne côtoyait pas ces gens dans l’environnement musical qui était le sien avant d’accéder à la magistrature suprême de l’État. Ces nominations, disait-il, se faisaient sur la base de recommandations des experts de son entourage qui  fréquentaient les bénéficiaires.

L’ex-président Martelly, chanteur de profession comme le sénateur Delva, peut aussi se porter candidat à la présidence en 2022 après un passage à la tête du pays qui laisse des tâches noires à l’économie haïtienne aujourd’hui et pour les années à venir. 

La valorisation des chefs de gangs

Il est cependant difficile d’analyser le comportement du sénateur Delva en dehors du parti politique qui avait fait choix de lui comme candidat au Sénat pour le département de l’Artibonite. Ayiti an aksyon (AAA) ne peut pas se contenter de l’exclure sans présenter des excuses à la nation. Comment un parti politique qui nourrit des ambitions de diriger le pays peut faire le choix de tels candidats sans vision claire de la responsabilité citoyenne et des grands enjeux de développement du pays et sans aucun égard à l’éthique et à la déontologie ? Après le sénateur Delva, peut-on être certain qu’AAA ne va présenter d’autres candidats du même acabit ?  Comment AAA fait-il le choix de ses candidats?

La problématique est la même pour l’ensemble des partis politiques en Haïti. Il est dit que le Parlement haïtien regorge de personnes à moralité douteuse. L’ex-président Martelly allait jusqu’à en parler comme « un repaire de bandits ». Comme une sorte de gangstérisation de la politique en Haïti. Ce serait donc injuste de se concentrer uniquement sur le sénateur Delva.

D’ailleurs, d’autres parlementaires et personnalités politiques ont fait des déclarations toutes aussi lamentables. Le sénateur Pierre François Sildor (PHTK, Sud)  affirme que n’importe quel bandit peut l’appeler puisqu’il est un sénateur de la République. Il a même avoué avoir reçu un appel du chef de gang dénommé «Bougòy». Le sénateur du Sud est donc, semble-t-il, logé à la même enseigne que son collègue de l’Artibonite. Comme si la formation académique ne faisait aucune différence dans l’arène politique haïtienne.

Le sénateur Sorel Jacinthe, de son côté, a affirmé le samedi 4 mai 2019 à l’émission Ranmase sur Caraïbes FM que chaque secteur a son groupe de bandits ou son gang armé. Comme si le pays dans son ensemble faisait le choix de la gangstérisation.  À peu près la même opinion que le président de la Chambre des députés, Gary Bodeau, qui affirme qu’il est difficile de faire campagne à Port-au-Prince sans avoir à pactiser avec les chefs de gangs armés.

De même que tous les entrepreneurs et petits marchands doivent « payer leurs impôts » aux chefs de gangs, pour reprendre les propos de l’ex-député Arnel Bélizaire qui intervenait comme invité du jour de Valéry Numa le vendredi 3 mai 2019 sur radio Vision 2000. Paradoxalement, ces entrepreneurs et petits marchands ne paient pas régulièrement leurs impôts à la Direction générale des impôts (DGI). On ne peut passer sous silence les propos du docteur Réginald Boulos qui considère certains chefs de gangs de Cité-Soleil comme « des leaders communautaires ». Il n’y a pas que les politiques à pactiser avec les bandits armés. On déplore aussi des policiers qui font partie intégrante des gangs armés.

Pour l’ex-député Arnel Bélizaire qui ne cache pas ses relations privilégiées avec des individus recherchés par la PNH, ce sont tout simplement « des déshérités mal orientés ». Les vrais chefs de gangs, précise-t-il, sont ceux qui les financent ou qui leur fournissent des armes et des munitions. En même temps, certains médias offrent leurs tribunes aux chefs de gangs qui s’en servent pour proférer des menaces à peine voilées contre leurs rivaux et à la population. Et comble d’indécence, des autorités de l’État se seraient associées aux chefs de gangs armés pour massacrer des citoyens à La Saline, selon les rapports des organismes de droits humains et de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ).

Il se pose alors un problème crucial : peut-on aujourd’hui être élu à un poste politique ou occuper une haute fonction en Haïti sans être de mèche avec les chefs gangs armés? Peut-on posséder des entreprises dans les zones dangereuses sans payer régulièrement des chefs de gangs armés? Ceux-ci sont donc valorisés socialement, politiquement et économiquement. En quelques jours, le sénateur Delva a parlé plus de 24 fois au chef de gangs Arnel Joseph. Je voudrais bien savoir combien de fois qu’il a parlé à des grands scientifiques haïtiens durant tout son mandat. Des autorités qui accordent la priorité à des chefs de gangs armés plutôt qu’à des scientifiques haïtiens de notoriété internationale en disent long sur l’avenir du pays.

Résultat : la Commission nationale de désarmement de démobilisation et de réinsertion (CNDDR) dit avoir dénombré 76 gangs armés dans le pays. Et le recensement n’est même pas encore terminé. Jean Rebel Dorcénat, membre de la CNDDR, confirme au Nouvelliste que ladite commission s’est déjà entretenue avec la majorité des chefs de gangs armés. Ces derniers ont imposé des conditions pour déposer les armes tout en confirmant qu’ils « ont été armés par des politiciens proches du pouvoir et proches de l’opposition et par des gens du secteur privé ». Serait-ce bien la matérialisation de la philosophie du « banditisme légal »?

Quand l’ex-président Jean-Bertrand Aristide avait demandé à la policière Marie Christine Jeune de serrer la main à un présumé bandit armé, la population ne se rendait pas compte qu’un rubicon était déjà franchi. La vaillante policière avait catégoriquement refusé et allait être abattue, comme un symbole de l’avènement du règne du gangstérisme en Haïti.

Aujourd’hui en Haïti, c’est comme s’il faut devenir chef de gang pour avoir la voix au chapitre. Les chefs de gangs armés détiennent un fort pouvoir de négociation politique, économique et sociale. Ils parlent avec les plus hautes autorités et les hommes d’affaires les plus riches. Ils reçoivent du financement des politiciens et des entrepreneurs. Ils rançonnent les marchands et les paisibles citoyens qui paient cher leur honnêteté. Ils se la coulent douce pendant que les honnêtes citoyens côtoient l’enfer au quotidien. Ce sont là de puissantes motivations et incitations à devenir chef de gang.

Si cette tendance se poursuit, dans un avenir assez proche, on ne pourra plus compter le nombre de gang armés dans le pays puisqu’il s’agit d’une fonction très lucrative et valorisante aujourd’hui. En tissant des liens étroits avec les chefs de gangs, les leaders haïtiens érigent le gangstérisme en mode de gouvernance. Avec de tels choix, plus les jours passent, plus il deviendra difficile de gouverner Haïti qui s’enfoncera davantage dans le sous-développement.

Source Le Nouvelliste

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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