Haïti : la catastrophe politique permanente

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Apres le cyclone Matthew a Jeremie

Dans ma chronique du 10 octobre 2016 (1), j’avais attiré l’attention sur le fait que les catastrophes naturelles avaient engendré des pertes de plus de 10 milliards de dollars américains en Haïti en 12 ans. C’était tout juste après le passage du cyclone Matthew les 3 et 4 octobre 2016.

Les images de la ville des Cayes, de Jérémie, la cité des poètes, et du département des Nippes montraient la désolation du Grand Sud. Des maisons détruites, des plantations ravagées, du bétail emporté et près d’un millier de morts relevaient les autorités haïtiennes, la presse nationale et internationale. Une fraction importante de la population du Grand Sud était complètement décapitalisée. On sait que la grande partie de la paysannerie haïtienne ne dispose pas de comptes en banque. Ce sont les plantations et le bétail qui représentent leur épargne.

En 2016, Haïti était classée au troisième rang des pays du monde les plus affectés par des évènements climatiques entre 1995 et 2014, selon le Germanwatch Global Climate Risk Index. La Banque mondiale a publié en 2016 un document intitulé : «Diagnostic sur l’impact économique et budgétaire des désastres en Haïti» qui démontre avec un luxe de détails la dépendance de l’économie nationale aux catastrophes naturelles. Il décortique leurs impacts sur l’activité économique et sur les dépenses publiques.

Rien que pour donner une idée, le passage de l’ouragan Jeanne en 2004 a occasionné des pertes et dommages évalués à 476.8 millions de dollars américains, soit 7 % du produit intérieur brut (PIB) de l’époque. Quatre ans plus tard, en 2008, on a connu quatre cyclones majeurs (Faye, Gustave, Hanna et Ike). Les dommages et les pertes s’élevaient à 1.1 milliard de dollars américains, soit 14.6 % du PIB. Deux ans plus tard, en 2010, ce fut le séisme meurtrier du 12 janvier qui a emporté plus de 250 000 âmes. Les pertes et dommages matériels s’estimaient à 7.8 milliards de dollars américains, soit 117 % du PIB. Et six ans après, en 2016, Matthew laisse des villes en ruine. Les pertes et dommages s’élevaient à plus d’un milliard de dollars américains.

En somme, les catastrophes naturelles ont provoqué des pertes de plus de 10 milliards de dollars américains en 12 ans à l’économie haïtienne, soit 122 % du PIB nominal en 2014-2015 estimé à 425.6 milliards de gourdes (8.21 milliards de dollars américains au taux de référence de 51.81 gourdes pour un dollar affiché par la Banque centrale en septembre 2015). Les pertes en vie humaine sont encore plus pénibles. Plus inquiétant encore, Haïti est devenue plus vulnérable aux catastrophes naturelles.

Selon le document de la Banque mondiale, le nombre moyen de désastres naturels a grandement augmenté au cours des 50 dernières années. Il est passé de 0.6 désastre par an durant les années 60 à 1.5 désastre par an durant les années 80 et 4.3 désastres par an dans les années 2000. Par exemple, entre 1960 et 2014, Haïti a connu 62.5 % de désastres de plus que la République dominicaine, moins affectée par la dégradation de l’environnement.

Le bilan des catastrophes naturelles s’avère donc très lourd. Mais celui des catastrophes politiques peut se révéler encore plus accablant. En deux ans, on a connu deux catastrophes politiques majeures qui, en termes de dégâts, n’ont rien à envier aux catastrophes naturelles. On détruit le peu de richesse créée sans aucune retenue. Les images de ce vendredi 27 septembre 2019 font penser aux images désolantes des catastrophes naturelles. Le saccage de Banj, cette entreprise à la fine pointe de la technologie, est un exemple parlant. Les casses et incendies témoignent de l’ampleur de ce phénomène de destruction massive.

Marc Alain Boucicault, P-DG de Banj, est un jeune très brillant. Après être diplômé du Centre de techniques, de planification et d’économie appliquée (CTPEA), il a été faire une maitrise en économie financière à la « American University » aux États-Unis. Il a travaillé pendant 8 ans à la Banque interaméricaine de développement (BID) à Port-au-Prince et à Washington D.C. Puis, il a décidé de tout abandonner pour se consacrer uniquement à Banj qui accueille en son sein plus de 80 jeunes très brillants, des Banj.  

Quinze entreprises formelles fonctionnant à l’intérieur de Banj ont perdu tout leur capital, confirme Marc Alain Boucicault. Parmi elles se trouve Banj FM, une station de radio lancée il y a à peine un mois. L’entreprise fonctionnait 24/24 h. Des jeunes travaillent à Banj pour des entreprises se retrouvant n’importe où à travers le monde, en bénéficiant de l’encadrement de mentors compétents. Un excellent effort de création d’emplois pour les jeunes. En quelques minutes, tout a été saccagé et pillé. On a même tenté d’incendier le bâtiment.

Banj n’est qu’un exemple. Une petite entreprise de photocopie limitrophe est partie en fumée. Des hommes et femmes d’affaires beaucoup plus fortunés font aussi partie des victimes. Comme des petites marchandes. Toutes les couches de la population subissent et continueront de subir les conséquences des catastrophes politiques. Il nous faudrait une étude pour évaluer l’impact de ces catastrophes politiques comme la Banque mondiale l’a fait pour les désastres naturels. Leurs conséquences vont au delà des entreprises pillées, incendiées et des militants blessés ou morts. L’image d’Haïti à l’étranger a été torpillée ces dernières semaines. Entre les images de sénateurs cowboy et des scènes pillages, la presse internationale se régale à présenter le chaos politique qui règne en Haïti.

Les catastrophes politiques sont parfois pires que les catastrophes naturelles en Haïti. Il suffit de penser au coup d’État du 30 septembre 1991. Les pertes en vie humaine étaient nombreuses. Les conséquences économiques étaient tellement graves qu’il a fallu attendre jusqu’en 2006/2007 pour retrouver le PIB d’avant septembre 1991. Les catastrophes politiques comme les catastrophes politiques illustrent bien le concept de trappe du sous-développement. Celui-ci est considéré comme un piège qui retient un pays constamment dans le sous-développement. Il s’assimile à un cercle vicieux de sous-développement qui s’auto-entretient.

Sur la période allant de 1976 à 2014, les dommages et les pertes associés aux évènements hydrométéorologiques ont été estimés par la Banque mondiale à 150 millions de dollars américains par an, soit 1.7 % du PIB de l’époque. Le coût budgétaire annuel pour le gouvernement est estimé à 82 millions de dollars américains, soit 4.4 % des dépenses totales du gouvernement pour l’année fiscale 2012-2013 ou encore 43 % des investissements publics du ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) en 2014-2015. Une somme qui aurait pu être allouée à des investissements publics productifs dans les domaines de la santé, de l’éducation et des infrastructures.

Les catastrophes naturelles et politiques représentent donc de vraies trappes du sous-développement qui empêchent le pays de décoller véritablement. D’ailleurs, s’il n’y avait pas ces catastrophes politiques marquées par les crises et l’instabilité politique à répétition, le pays serait moins vulnérable aux catastrophes naturelles.

Aujourd’hui en Haïti, même les entrepreneurs formels ne sont pas toujours assurés convenablement par les compagnies d’assurance. Les risques politiques et les risques de désastres naturels sont tellement élevés, les coûts d’assurances deviennent donc exorbitants. En cas de désastres naturels ou politiques, les entrepreneurs perdent la totalité de leurs actifs vandalisés, occasionnant ainsi des pertes d’emplois considérables dans un pays où le taux de chômage s’avère très élevé. Tous ces facteurs contribuent à réduire la croissance économique à court et moyen termes et là perpétuer le sous-développement économique.

Les compagnies d’assurance haïtiennes ne veulent ou ne peuvent pas assurer des investissements dans des villes très risquées comme c’était le cas aux Gonaïves. Mais aussi de Port-au-Prince qui vient de loger aujourd’hui à la même enseigne à cause des risques politiques.

Le débat sur les conséquences du 27 septembre 2019 est indépendant de la légitimité de la lutte populaire. Avoir raison de manifester ou de solliciter le départ d’un président ne justifie pas pour autant de tout briser sur son chemin. La raison est très simple : le pays se réveille plus pauvre le 28 septembre 2019 avec des employés qui perdent leur emploi et des entrepreneurs qui nagent au bord de la faillite. Certains disent que s’il n’y a pas de casses, les dirigeants n’écouteront pas les revendications populaires. Cela ne renvoie qu’à la qualité des dirigeants élus en Haïti.

Il faut plutôt analyser l’origine des catastrophes politiques en Haïti si l’on veut les éviter dans le futur. Elles proviennent essentiellement des institutions qui ne jouent pas convenablement leur rôle. Quand la justice et les institutions de contrôle ne luttent pas contre la corruption, elles provoquent la colère de la population qui débouche sur la violence et les casses. Quand le secteur privé finances des candidats voyous et incapables pour défendre leurs seuls intérêts économiques, il mène le pays directement à la catastrophe politique. Quand les partis politiques acceptent des bandits comme candidats parce qu’ils sont riches,  ils conduisent la population vers le drame collectif. Quand les forces vives de la nation (l’église, la presse, les associations de la société civile) supportent des candidats incompétents, elles provoquent la catastrophe politique permanente dans laquelle patauge le pays.

Thomas Lalime

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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