Haïti : 10 ans après le tremblement de terre, un séisme politique

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En 1960, Haïti était bien plus riche que la Corée du Sud. Son produit intérieur brut (PIB) réel par habitant s’élevait à 1 018 dollars américains (dollars constants de 2010) contre seulement 944,3 dollars américains pour la Corée du Sud, selon les statistiques de la Banque mondiale, reprises par l’Université Sherbrooke (1).

La première république noire du monde était cinq fois plus riche que la Chine  qui avait un PIB réel par habitant d’à peine 192,3 dollars américains en 1960. La Chine va entamer une course folle de création de richesses et de contrôle de sa population au cours des 60 dernières années. C’est sans surprise qu’elle est devenue aujourd’hui une véritable puissance politique et économique mondiale.

Les deux républiques se partageant l’île d’Haïti avaient un PIB réel par habitant sensiblement égal en 1960. Soixante ans plus tard, la République dominicaine est devenue 11 fois plus riche qu’Haïti avec un PIB réel de 8 630 dollars américains par habitant à l’Est de l’île contre seulement 784 dollars américains par habitant à la partie occidentale, selon les données récentes diffusées par le Fonds monétaire international (FMI).

Pourquoi la Chine, ou la République dominicaine à un degré moindre, a réalisé un tel miracle en termes de croissance et de développement économiques alors qu’Haïti a connu un véritable désastre ? En regardant de plus près la tendance de la croissance économique des cinq dernières décennies, on se rend compte qu’Haïti a fait face à une succession de catastrophes naturelles et politiques qui aboutissent à une véritable catastrophe économique. 

La série statistique du taux de croissance économique (qui indique le niveau de richesse créé par un pays pendant une année donnée) fait état de plusieurs épisodes de destruction de richesse en Haïti (des taux de croissance négatifs). Parallèlement, la Chine et la République dominicaine ont emprunté une trajectoire beaucoup plus vertueuse avec des taux de croissance économiques parfois supérieurs à 10 % sur une longue période.

Un taux de croissance économique négatif a été observé au tout début des années 80 suite au passage de l’ouragan David en août 1979. Cette période est également celle où la dictature des Duvalier commençait à être secouée par des contestations populaires qui vont avoir eu raison d’elle le 7 février 1986. La tendance allait persister au cours des quatre prochaines années où le pays va connaître six présidents et des troubles politiques diverses.

Le 30 septembre 1991, le président Jean-Bertrand Aristide, démocratiquement élu en novembre 1990, a été éjecté du pouvoir par un coup d’État militaire sanglant qui va encore sonner le glas de la croissance économique au pays. Celle-ci a connu un pic de -11,75 % en 1993 avant le retour au pouvoir du président Aristide. C’est la pire performance économique réalisée en Haïti à cause de l’embargo commercial imposé au pays par les États-Unis d’Amérique. Cet embargo a complètement asphyxié l’économie locale déjà fragile. 

La période 2000-2004 a été marquée par un taux de croissance économique négatif dû à des turbulences politiques nées des élections contestées de mai 2000 qui ont ramené le président Aristide au pouvoir. La période de transition 2004-2006 va enregistrer une reprise de la croissance économique jusqu’au tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui tombait comme un couperet avec un taux de croissance économique de -5,5 %.

On comprend aisément qu’en termes de retombées économiques, les turbulences politiques, comme le coup d’État du 30 septembre 1991, avaient été beaucoup plus néfastes pour l’économie haïtiennes que le tremblement de terre du 12 janvier 2010. Ce constat invite à accorder une importance particulière à la crise politique que vit Haïti présentement. Car, pour la première fois depuis le tremblement de terre, le taux de croissance économique touche à nouveau le fond : -2 % selon les estimations du ministère de l’Économie et des Finances. Cette mauvaise performance économique risque d’empirer si les dirigeants ne trouvent pas une issue favorable à la crise politique actuelle. 

Des crises politiques pires que les catastrophes naturelles

 Les crises (catastrophes) politiques ont causé beaucoup plus de tort à l’économie haïtienne que les catastrophes naturelles. Deux principales raisons peuvent expliquer ce constat. La première vient du fait que les catastrophes naturelles soulèvent généralement une vague de sympathies et de générosité de la communauté internationale. De fait, l’aide internationale affluait en abondance au lendemain du 12 janvier 2010. Avec des résultats très mitigés, il est vrai ! Mais, à l’inverse, au lendemain du coup d’État du 30 septembre 1991, le plus puissant voisin d’Haïti lui a imposé un sévère embargo commercial qui a détruit une grande partie de sa frêle économie. 

Deuxièmement, les conséquences des catastrophes naturelles sont souvent circonscrites dans une région géographique précise. Par exemple, le tremblement de terre avait détruit le cœur de Port-au-Prince et certaines villes avoisinantes. Mais la majorité des autres départements du pays n’a pas vraiment été frappée, en termes de destruction de biens et services. Alors que les crises politiques, elles, affectent le pays dans son ensemble. De plus, les mesures de gestion de ces crises créent souvent d’autres crises à l’avenir.

Dix ans après le tremblement de terre, un séisme politique s’abat sur Haïti depuis les émeutes des 6 et 7 juillet 2018. Et la décennie 2010-2020 résume bien le feuilleton qui s’y déroule depuis l’assassinat du père fondateur de la nation, Jean-Jacques Dessalines, le 17 octobre 1806. 

L’instabilité politique chronique a certainement plombé le décollage économique du pays et explique en grande partie pourquoi il n’arrive pas à épouser la même trajectoire économique que la Chine et la République dominicaine. Celle-ci arrive à instaurer un climat politique stable indispensable à son décollage économique pendant que l’instabilité politique et les crises politiques récurrentes rendent son voisin de l’Ouest beaucoup plus vulnérable dix ans après le drame du 12 janvier 2010.

Après le tremblement de terre, c’est donc un séisme politique qui traumatise  les pauvres Haitiens. À partir de ce lundi 13 janvier 2020, le Parlement haïtien sera dysfonctionnel avec la caducité de la chambre des députés. Seul un nombre restreint de sénateurs continueront de siéger. Au cours de la même année, le mandat des maires arrivera à terme. Aucun accord politique crédible n’est signé entre le gouvernement et l’opposition qui continue de réclamer le départ du président Jovenel Moïse. Rien ne garantit que la crise politique ne se détériorera pas en 2020.

Les faiblesses de construction évidentes ayant provoqué le drame humain du 12 janvier 2010 n’ont pas été corrigées. L’utilisation de l’acier fragile, des agrégats grossiers non angulaires, du ciment faible mélangé avec du sable impur ou salé et de la terminaison systématique et branlante des armatures au niveau des joints entre les colonnes et les étages des bâtiments qui ont été identifiés par les experts comme responsables de l’effondrement des bâtiments demeurent comme avant.

L’aide d’urgence apportée par les agences internationales et les pays amis n’ont pas aidé à construire ou reconstruire une Haïti plus sûre, plus résiliente ou moins vulnérable. On constate toujours un manque sinon l’absence de respect d’un code de construction et l’absence de responsabilité civile pour faute.

Les institutions inclusives considérées comme le moteur du développement économique restent faibles et parfois inopérantes. Malheureusement, au lendemain du tremblement de terre, la communauté internationale accordait peu d’importance à ces enjeux institutionnels.  Haïti est classée au 3e rang des pays du monde les plus affectés par des évènements climatiques entre 1995 et 2014, selon le « Germanwatch Global Climate Risk Index ».

L’instabilité politique continue de contribuer à la dégradation de cette permanente vulnérabilité. Ses conséquences sont néfastes. Entre 2004 et 2016, en seulement 12 ans, Haïti a enregistré plus de 12 milliards de dollars américains de pertes économiques dues aux catastrophes naturelles (2). Toute une véritable catastrophe économique.

* : Une version de ce texte a été publié au journal québécois Le Devoir du lundi 13 janvier 2020

Thomas Lalime

source nouvelliste

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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