Gouvernance? Gouverner dans un contexte de crise: les points de vue des anciens Premier Ministre Jacques Edouard Alexis et Rosny Smarth dans le cadre du douzième Jeudi de Saint-Louis.

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Jeudi de St Louis

La Fondation des Anciens de Saint-Louis de Gonzague (FASLG), à travers son Comité des Jeudis de Saint-Louis, a créé la plateforme des Jeudis de Saint-Louis (JDSL) comme un espace neutre et non-partisan pour aborder les problèmes d'intérêt national de manière à contribuer qualitativement au débat public et influencer l’action citoyenne dans le sens d’un changement positif pour le pays.

Ainsi, depuis plus de deux ans maintenant, différentes thématiques comme le banditisme, l'insécurité foncière, la question de l'armée, la gestion des désastres, le problème de l'énergie, l’affaire du budget et l’implication citoyenne, autant de problématiques constituant de véritables enjeux pour le développement et la viabilité de la nation haïtienne, ont été déjà abordés dans le cadre des Jeudis de Saint-Louis. Les “ guest speakers” sont souvent des acteurs qui ont eu à affronter ces problèmes sur le terrain dans la durée en fonction du champ dans lequel ces personnalités évoluent ou ont évolué. 

Chaque édition de JDSL répond d’abord à une nécessité d’éclairage sur des problèmes conjoncturels tout en cherchant à creuser les causes structurelles ayant conduit le pays vers la débâcle actuelle. L’avant-dernière édition,réalisée en janvier dernier et intitulé Dialogue National: Rendez-vous manqués?, visait donc, dans ce contexte de crise où la question de dialogue national revient sur toutes les lèvres, à alimenter le débat dans l’objectif d'identifier quels sont les obstacles qui ont historiquement empêché un  dialogue inter-haïtien, et quelles sont les perspectives pour les dépasser dans l’optique de sortir le pays de la crise dans laquelle il continue de s’enliser. 

Comme il est impératif de dialoguer et de gouverner en même temps, pour sa 12e édition de JDSL du 16 mai 2019, la FASLG a présenté la thématique suivante: Gouvernance? Gouverner? Dans un contexte de crise!  Deux anciens Premier Ministre, en l’occurrence Jacques Edouard Alexis et Rosny Smarth, ont servi de conférenciers, et sur la base de leurs expériences comme acteurs ayant été chargés d’administrer la chose publique, de gouverner, ont été appelés à partager, livrer leur compréhension et  les leçons apprises autour des défis de la gouvernance en Haïti et surtout d’identifier les stratégies de gouvernance qui pourraient mieux servir à gérer ou résoudre la crise actuelle. Ce qui va suivre est un compte-rendu condensé de leur exposé.

Face à l'acuité des problèmes actuels: la métastase du phénomène de l'insécurité, le banditisme érigé quasiment en modèle d'État, l’effondrement de l'économie, la dépréciation de la gourde, la primauté de la politique du spectacle au détriment d’un projet de transformation de l’espace du pouvoir comme la sphère par excellence où l’on traite en profondeur et avec sincérité des grands enjeux nationaux,   il y a un cri de désespoir jaillissant du sein de la population clamant que le pays n’est pas gouverné. Dans ce cas, le discours sur l’importance de la gouvernance, la bonne gouvernance même doit-on dire, comme outil incontournable de gestion efficace et équitable de l’espace commun haïtien revient plus que jamais à l’ordre du jour.
 

Exposé de JEA

Le premier ministre Jacques Edouard Alexis (JEA), le premier des deux intervenants à faire son exposé, a tenu  à éviter, dit-il, que cet exercice intéressant proposé dans le cadre de ce 12eme JDSL ne soit transformé en “ une évaluation factice permettant à des anciens responsables d’Etat de se décerner sans inhibition aucune des brevets de satisfecit par rapport aux résultats obtenus dans le cadre de leur gestion de la chose publique.” D'entrée de jeu, il admet que la décomposition actuelle du pays n’est pas un produit sui generis de la présente conjoncture. Il y a un processus de “ dévoiement” de l’appareil institutionnel de l’Etat qui s’est mis en branle depuis quelque temps déjà, a -t-il souligné. À ce titre, les dispositions normatives ou balises mises en place dans le cadre de la Constitution de 1987 permettent difficilement d’endiguer les vagues de conflits d'intérêts et de pouvoir qui caractérisent le système politique haïtien. Le processus de désignation et de fonctionnement du premier ministre par exemple est devenu un “facteur de conflit voire de perturbation ” permanent dans la gouvernance du pays, a-t il rappelé.   

Jacques Edouard Alexis, sans vouloir s'ériger en PM modèle, dit-il, a relaté quelques efforts qu’il avait consentis en vue d’inscrire le pays dans la modernité institutionnelle  et l'équité sociale lors de son double passage à la Primature. Dans le but de faciliter les conditions de la restauration de l'autorité de l’Etat et de consolider les institutions y relatives comme socle de la construction de l’Etat de droit, il avait rapidement pris les dispositions qui devaient servir à compléter les travaux de la Commission Nationale de la Réforme Administrative. Il a profité pour rappeler le manque d'intérêt manifesté par certains responsables pour implémenter les importantes recommandations de cette commission. En dépit de sa position de chef de gouvernement, il a dû essuyer, a-t il-souligné,  des blocages à cause des pratiques ancrées dans un modèle de “ gouvernance à courte vue rythmée essentiellement par l’improvisation et une propension à brader la souveraineté nationale” qui ont caractérisé le comportement d’une frange importante des responsables dans l’Etat. 

Lors de son premier passage à la Primature toutefois, il a lancé les travaux qui ont mené au Bilan Commun du pays, un document  qui représentait à son avis une “ somme irremplaçable de données, études et dossiers, couvrant tous les aspects de l'activité nationale, de l’organisation et du fonctionnement du pays”.  Lesdits travaux ont plus tard servi de matières premières servant à définir un Cadre Stratégique de Développement National. En outre, les perspectives dégagées de ces initiatives ont favorisé l’adoption d’autres documents importants visant à structurer l’action de l’Etat dans le cadre d’autres gouvernements qui ont succédé son administration. Il a mentionné dans ce cas le Cadre de la Coopération Intérimaire et le Document de Stratégie Nationale pour la Croissance et la Réduction de la Pauvreté (DSNCRP). Il a aussi signalé d’autres initiatives importantes comme la création de l’Office de Management et des Ressources Humaines (OMRH), la mise en oeuvre de tribunaux itinérants pour adresser la question de la détention préventive prolongée, ce qui a permis la réalisation de procès importants comme celui des Gonaïves ou de Carrefour-Feuilles. 

Le PM Alexis a confié qu’il a voulu tout faire pour “ amorcer le virage vers l'incontournable décentralisation avec un projet de revitalisation des institutions de développement régional” dans l’objectif de permettre aux secteurs marginalisés du pays d’atteindre un certain bien-être. Ce projet prenait forme  à travers le programme des PIC ( Programme à Impact Communal). Au moment où il avait reçu le vote de censure au Parlement, les démarches étaient en cours, dit-il, pour faire passer le budget par commune de trois millions à dix millions de gourdes. Jacques Edouard Alexis mentionne qu’il n'a pas ménagé d’efforts pour tenter d’inscrire le pays dans la “ modernité institutionnelle” et l'équité sociale”, mais la situation s’est dégénérée telle au point d’admettre qu'aujourd'hui Haïti nécessite un “ changement de fond en comble” et a identifié quelques pistes de cette “ nouvelle gouvernance” pouvant guider et structurer ce changement.  

“Nouvelle gouvernance”

L’un des premiers aspects de cette “ nouvelle gouvernance” prônée par Jacques Edouard Alexis consiste à créer les canaux nécessaires afin de permettre à tous les secteurs du pays de participer à sa reconstruction. Les termes utilisés pour décrire cette démarche peuvent varier: nouveau contrat social, pacte de gouvernabilité, pacte social, réingénierie de l'État, mais il s’agit fondamentalement d’un processus de transformation et de “ reconfiguration des relations entre les différents secteurs et institutions du pays” dans le but de construire une Haïti plus prospère et équitable. JEA a insisté aussi pour que le pays privilégie une démarche endogène, à ne pas confondre avec des réflexes autarciques, qui consistera à s’appuyer davantage sur les “ ressources et moyens autonomes” pour permettre à l’Etat d’exercer sa souveraineté et orchestrer le “ décollage effectif du pays”. Ce modèle, a t-il t'appelle, est très différent du paradigme dévastateur des politiques de libéralisation à outrance qui ont déstructuré la collectivité haïtienne, spécialement la paysannerie. 

JEA a surtout fait valoir que le pays ne pourra pas se reconstruire sur la base des “ utopies volontaristes” et des “ rêves optimistes”, mais un savoir-faire en termes d’organisation politique se révèle nécessaire pour changer le status quo. Cette vision se profile comme un rejet de l’amateurisme politique comme vecteur de l’exercice du pouvoir. Elle sous-tend de préférence que les éléments appelés et les plus aptes à exercer le pouvoir politique en Haiti possèdent “ un dosage judicieux de conviction éthique, de savoir-faire technique et d'expérience pratique.”  Plus loin, JEA a stipulé que la “ nouvelle gouvernance” doit fournir les outils pour adresser le problème du “ présidentialisme pur et dur” et du messianisme dans le système politique haïtien. Finalement, d’autres points comme la démocratisation du crédit, l’appel à un examen critique des chaînes mentales qui nous empêchent de prendre en main notre destin collectif de peuple, la refondation de l’Etat ancré désormais dans la poursuite de la justice sociale et le développement, ont été mis en avant comme éléments -clés de ce que JEA décrit comme la nouvelle gouvernance susceptible de permettre au pays de dépasser la crise dans ses dimensions conjoncturelles et structurelles.
 

Exposé de RM

Rosny Smarth (RM), de son côté, a exprimé dès le début son désaccord avec la manière dont la thématique du 12e JDSL a été formulée. D'après lui, la crise ne donne pas la possibilité de gouverner. Il y a même une impossibilité de gouverner dans la crise. Dans ce cas, pour gouverner, il faut nécessairement résoudre les crises d’abord, a souligné ce dernier. Réagissant aux conclusions des intervenants du dernier JDSL, en l’occurrence le professeur Wesner Emmanuel sur la question de l’exclusion comme une trame de l’histoire socio-économique du pays et des observations de l'économiste Fritz Jean concernant les rapports entre l'économie de rente et l’exclusion et la pauvreté de masse, Rony Smart a approfondi en  indiquant que les élites ne fonctionnent pas comme des catégories sociales qui possèdent une vision pour moderniser le pays et le faire prospérer au bénéfice du plus grand nombre.

Depuis 1804, il a toujours existé entre les élites politiques et économiques du pays un consensus, un pacte pour exclure les masses. Il appelle cela un consensus fondamental d’exclusion des masses. Là où tout consensus fait défaut cependant, c’est la bataille qui existe entre les minorités pour le partage du gâteau. Les élites entre elles se battent pour contrôler les ressources du pays. Chaque frange de l'élite veut s’accaparer du gâteau au bénéfice exclusif  de son propre clan. Rosny Smarth a comparé cette situation par rapport à la situation dominicaine. Bien qu’il existe de profondes inégalités en République Dominicaine, les élites sont parvenues à trouver un accord entre elles pour partager le gâteau tout en dégageant une certaine vision pour le progrès de leur pays. Les progrès en République Dominicaine ont pu être effectués sur la base de cette entente entre les élites. En Haïti, la capacité à trouver un consensus pour diriger le pays dans le sens de l'intérêt commun continue à faire défaut aux élites haïtiennes, a  soutenu Rosny Smarth. 

Abordant la question du dialogue national sur lequel les haïtiens sont presqu’ unanimes aujourd'hui à reconnaître qu’il faut le réaliser, Rosny Smarth admet qu’il partage cette position mais ne voit pas encore quelles modalités vont être utilisées pour réussir ce dialogue. Pour lui, le fait que Religions pour la Paix ait décliné d’aider à construire ce dialogue indique qu’il y a un doute qu’on peut effectivement aboutir au dialogue. La difficulté réside essentiellement dans la capacité à inclure tous les secteurs du pays dans ce processus de dialogue. D'après lui, il serait peut-être important de construire le dialogue par paliers. 

Il a tenu quand même quelques points qu’il juge positifs sur la scène nationale. Il considère le mouvement des PetroChallengers comme le point de départ pour une nouvelle Haiti. Il confesse qu’il ne les connaît pas assez mais sent qu’ils sont sincères dans leur démarche et que ce mouvement lutte pour un pays basé sur l'intégrité et la transparence. Il considère aussi que la prise de position de certaines personnalités dans le monde du secteur privé comme un fait positif. D'après Rosny Smarth, on peut avoir des réserves ou des doutes par rapport aux prises de position de Reginald Boulos, mais il pense que c’est courageux de sa part de le faire. Il a ajouté qu’il avait des attaches au secteur populaire quand il était actif en politique et la tendance était d’ignorer le secteur privé. Dans le contexte actuel, ignorer le secteur privé relève de l’anachronisme, a-t-il reconnu.

Il considère également que Bernard Craan a eu des prises de position courageuse et réaliste. Bernard Craan, dit-il, a insisté sur la nécessité d’une rupture dans le pays, mais une rupture qui doit être ordonnée et préparée, différente des stratégies “ kraze brize” qui caractérisent souvent la culture politique haïtienne. Au final, Rosny Smarth croit qu’une préparation patiente et intelligente de la rupture peut nous aider à sortir le pays de la crise dans ses aspects à la fois conjoncturels et structurels. 

En somme, les points centraux identifiés par les intervenants comme pistes pour aider à résoudre les problèmes de gouvernance et de crise dans le pays étaient les suivants: un nouveau consensus entre les élites pour dégager une vision nationale de développement et intégrer les secteurs défavorisés dans la construction du pays, le rejet du présidentialisme pur et dur, de l’amateurisme politique et de l’improvisation au profit d’un modèle de gouvernance où la planification et la maîtrise des politiques publiques jouent un rôle central,  le renforcement des institutions et leur réforme sur des bases sociales élargies pour construire l’Etat de droit, un engagement plus constructif du secteur privé dans les affaires du pays, l’importance de la préparation politique avant d’exercer le pouvoir politique où les partis politiques deviennent de véritables écoles de formation politique, la création de conditions pour réaliser un dialogue le plus inclusif possible et par paliers et la nécessité de résoudre les crises pour pouvoir gouverner véritablement.  

Joseph Wendy Alliance

Author

est détenteur d’une Licence en Sciences Politiques de l'Université du Mississippi et d’une maîtrise en Peacebuilding et Gestion de Conflits de la SIT (School for International Training) Graduate Institute à Vermont aux Etats-Unis. Il a collaboré brièvement à l’Observatoire des Relations Haitiano-...

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