Faut-il arrêter ou continuer la subvention des prix à la pompe ?

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Gas Subvention

À chaque épisode de rareté de carburant, le débat refait surface : faut-il arrêter ou continuer la subvention des prix à la pompe? Les économistes ne s’entendent pas tous sur la question. Dans un article en date du 3 septembre 2019 (1), notre consœur Martine Isaac a présenté les points de vue divergents de quelques économistes autour de la problématique.

Évidemment, c’est une question qui dépasse le cadre d’une simple décision économique. Elle est devenue éminemment politique. Il devient donc très difficile d’y répondre par oui ou non. Il devient de plus en plus pénible pour les dirigeants de maintenir la subvention.

Juste pour vous donner une idée de l’ampleur du problème : sur chaque galon de gasoil vendu à la pompe à partir de la cargaison datant du 5 août 2019, l’État haïtien doit rembourser 82,75 gourdes aux importateurs pour pouvoir garder le prix à la pompe à 179 gourdes tel qu’il est. N’était la subvention, le consommateur aurait dû payer le galon à 261,75 gourdes. Sur chaque galon de gazoline vendu, la subvention s’élève à 70,15 gourdes afin de pouvoir maintenir le prix à la pompe à 224 gourdes contre un prix réel de 294,51 gourdes.

Au total, selon les informations disponibles, c’est un montant mensuel de 20 millions de dollars à rembourser par l’État aux compagnies pétrolières, soit une moyenne de 240 millions de dollars durant l’année. Ainsi, l’essence, qui permettait au Trésor public de rentrer de l’argent par le passé, est devenue aujourd’hui une source de déficit budgétaire dans un contexte où les recettes fiscales étaient déjà en baisse. Il se pose alors un sérieux problème au niveau des finances publiques qui réduit la capacité d’intervention de l’État. Celui-ci n’arrive même pas à payer les salaires de tous ses fonctionnaires. Ces considérations d’ordre économique pourraient amplement justifier une augmentation des prix à la pompe.

Cependant, l’expérience des émeutes des 6 et 7 juillet 2018 laisse encore un goût amer à la gorge des responsables de l’État et du secteur privé qui en a été largement victime. Le président de la République avait dû revenir sur la décision d’augmenter les prix de l’essence. Le climat socioéconomique et politique ne s’est nullement amélioré depuis. Au contraire. Des émeutes seraient aujourd’hui encore plus catastrophiques qu’elles ne l’étaient en juillet 2018 puisque les conditions de vie se sont énormément dégradées depuis.

Le coût politique, voire économique, semble être plus faible si les autorités gardent les prix à la pompe inchangés. Particulièrement à la veille de la rentrée des classes. Après la rentrée, ce sera les fêtes de fin d’année. Ce ne sera pas un meilleur timing non plus.

Il faudrait des dirigeants très crédibles à la tête de l’État pour essayer de convaincre la population de la nécessité d’accepter une hausse des prix à la pompe en ces temps de grande précarité. Tout semble indiquer que la conjoncture actuelle ne s’y prête guère. Des émeutes aujourd’hui pourraient probablement coûter la tête de l’actuel président de la République. Donc, augmenter ou non le prix du carburant représente un délicat arbitrage à faire par les responsables. Il s’agit d’un exercice très périlleux. 

Les conséquences de la dépréciation de la gourde

Comme nous l’avons expliqué dans notre chronique en date du 23 juillet 2018, trois principaux facteurs expliquent la fluctuation des prix du pétrole à la pompe en Haïti. Ce sont la dépréciation de la gourde, les différents frais et taxes sur l’importation du pétrole et la variation des prix de l’essence sur le marché international. Nous avions fait des exercices de simulation à partir de la structure des prix du 10 octobre 2014 pour mesurer l’impact de chacun de ces trois facteurs sur l’augmentation des prix de l’essence.

Nos résultats indiquent que la nécessité d’augmenter les prix à la pompe est due essentiellement à la dépréciation de la gourde. D’ailleurs, les prix de l’essence étaient en baisse sur le marché international pendant la période allant d’octobre 2014 à juin 2018, tandis que les dirigeants haïtiens se retrouvaient dans la nécessité d’augmenter les prix en Haïti. L’État ne peut pas vraiment toucher de manière significative la marge bénéficiaire des opérateurs qui demeure relativement stable. Pour les taxes, les autorités ont renoncé à la perception des droits de douane pour pouvoir garder le prix à la pompe inchangé.

En ce qui a trait à la fluctuation des prix sur le marché international, nous y reviendrons dans une prochaine chronique. Notons tout simplement que ce marché subit énormément les assauts de la spéculation, puisque le prix du baril de pétrole et de l’essence raffinée se négocient à la bourse où la spéculation demeure cruciale dans l’établissement du prix.

Concernant la dépréciation de la gourde, entre octobre 2014 et août 2019, le taux de change de fin de période est passé de 45,76 à 93,39 gourdes, soit une dépréciation de 104,1 %. Pour calculer les prix en vigueur au 10 octobre 2014, le gouvernement utilisait un taux de change de 45,75 gourdes pour un dollar américain. Aujourd’hui, le taux de change minimal passe à 94 gourdes, deux fois plus élevé. Avec une telle dépréciation, même si les prix de l’essence diminuaient de façon significative sur le marché international, ils seraient à la hausse sur le marché local.

Si, en outre, les prix augmentent sur le marché mondial, ils deviendront insoutenables en Haïti. Une alternative intéressante serait une segmentation du marché local où les consommateurs plus riches paieraient le prix réel et les moins nantis bénéficieraient de la subvention. Aujourd’hui, l’État haïtien subventionne les riches et les pauvres au même niveau. L’inconvénient majeur de cette option de prix discriminant demeure dans la décantation effective entre qui doit obtenir la subvention en évitant les passagers clandestins.

Il y a plus d’une décennie, l’homme d’affaires Daniel Gérard Rouzier avait proposé d’utiliser le même barème de taxation tant pour le gasoil que pour la gazoline. L’État haïtien rembourse aujourd’hui 82,75 gourdes aux compagnies pétrolières pour chaque galon de gazoline contre 70,15 gourdes pour chaque galon de diésel. Le diésel est généralement plus cher sur le marché international que la gazoline. C’est cette différence de taxation qui le rend moins cher que la gazoline en Haïti.

Or, ce sont globalement les plus nantis qui utilisent les voitures ou génératrices diésel.  Ils profitent donc beaucoup plus de la subvention de l’essence que les plus pauvres en payant 179 gourdes le gasoil alors que la gazoline se vend à 224 gourdes. L’État haïtien pourrait commencer par uniformiser le barème de taxation en attendant de penser à faire payer le juste prix aux consommateurs les plus riches. Il gagnerait déjà 12 gourdes sur chaque galon de diésel vendu. Cette option nous paraît assez réaliste et faisable.

Thomas Lalime

[email protected]

https://lenouvelliste.com/article/206479/des-economistes-divises-sur-lavenir-de-la-subvention-du-carburant

https://lenouvelliste.com/public/article/190438/les-emeutes-de-la-depreciation-de-la-gourde

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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