Dépasser l’impuissance collective

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Nesmy Manigat

Ces derniers jours, Haïti alterne deux saisons : La saison du pays lock sans combustible suivie de la saison du pays lock avec combustible. Autrement dit, avec ou sans combustible, presque rien ne fonctionne et bon nombre de citoyens fuient le pays ou baissent les bras. Les écoles, les hôpitaux, l’électricité, l’eau potable, le ramassage d’ordures, les chantiers publics, rien ne marche. L’insécurité alimentaire aggrave l’insécurité des rues avec 5, 4 millions d’habitants sous-alimentés.

En réalité, ce pays inégalitaire, mal gouverné depuis des décennies et non gouverné aujourd’hui vit un état de guerre civile de basse intensité qui use les nerfs, pollue les rapports sociaux et détruit l’économie. Une situation explosive où le « depi nan ginen, nèg rayi nèg » s’est transformé en « Dis mois qui tu hais, je te dirai qui tu es », avec son lot de méfiance entre citoyens et de défiance envers les institutions de l’Etat.     

Aujourd’hui des élus se donnent en spectacle, s’insultent au quotidien. L’exécutif  avec deux chefs de gouvernement sans statut clairement défini est sommé par ses alliés de chercher un troisième qui, s’il ne réussit pas, devra trouver un quatrième. Les communiqués du secteur privé, des organisations de la société se suivent et rivalisent en démonstrations d’impuissance face au système traditionnel actuel. Les partis politiques, les universités remplissent peu leur mission, pour différentes raisons, mis à part quelques rares exceptions. La lutte pour la survie politique des uns, la solvabilité économique des autres, la recherche du repas du jour pour les plus vulnérables frisent une hystérie collective nourrie par l'individualisme, le clanisme, les égos mal placés, l'intelligence passive, l'ignorance sincère.

L’incapacité des uns et des autres à s’organiser autour de solutions crédibles pour l’avenir, notamment pour combattre le chômage et la pauvreté, plombe la situation et entretient une violence permanente. Les dirigeants (exécutif, législatif, judiciaire), ont perdu le contrôle de la situation et vont de leurs solutions simplistes, avec les mêmes vieilles recettes, tandis  que le pays fait face à des problèmes très complexes. On rivalise en diagnostics, bilans et chacun a raison dans son coin, surtout en blâmant l’autre et toujours pas de « plan d’accueil » pour les deux millions nouveaux haïtiens qui naitront d’ici 2020. On s’agite, seul ou en bandes dispersées à quelques jours de la fin de l’exercice fiscal et  le prochain budget du pays n’est pas à l’ordre du jour.

Entretemps, on continue d’importer pour presque 5 milliards de dollars alors qu’on exporte à peine pour 1 milliard. On frôle les 100 gourdes pour un dollar avec 20% d’inflation.  On risque la croissance nulle (zéro) et le déficit budgétaire bat des records dans un contexte où les investissements publics et privés sont aux abonnés absents.  On va de scandales en scandales qui nous font oublier les précédents sans se donner les moyens d’enquêtes judiciaires sérieuses qui pourraient fixer les responsabilités. Les plus vulnérables, les jeunes en particulier, paient le lourd tribut de cette impuissance collective dans un pays qui investit très peu et très mal dans la formation du capital humain.

Il est venu l’heure d’arrêter de perdre du temps à uniquement se battre contre ce système désuet, archaïque qui ignore qu’il n’a pas d’avenir et qui meurt déjà de par lui-même. Arrêtons de gaspiller des munitions en tirant sur le corbillard transportant ce système mourant, car on connaît sa destination. Et à cette guerre, il risque même de gagner et de continuer à errer longtemps, car cette société traditionnelle se nourrit de l’énergie de ses adversaires.

Focalisons surtout sur le nouveau système plus inclusif qu’on veut faire émerger dans tous ses aspects en commençant par cette nouvelle école (1) qui participera à la construction de la personnalité des nouveaux citoyens dès le préscolaire,  avec des enseignants qualifiés et motivés munis d’un Permis d’Enseigner, tel que requis dans les 12 mesures. Renforçons l’école de l’avenir, le nouveau secondaire où les jeunes ont l’obligation d’apprendre l’éducation à la citoyenneté et peuvent mieux se préparer pour les nouveaux métiers.

D’autres avancent déjà sur ce terrain avec d’autres nouvelles idées, comme par exemple le projet d’une nouvelle constitution. Beaucoup de jeunes proposent des innovations sociales, culturelles, numériques intéressantes pavant la voie à  la nécessaire innovation dans le champ politique. Ce sont là, les vraies zones de fracture pour une nouvelle république qui promeut l’égalité des chances pour tous. Changeons la conversation, occupons l’opinion avec ces nouvelles idées, mêmes inachevées ou imparfaites et engageons collectivement ces batailles d’avenir. Ainsi, on pourra mieux bousculer la société traditionnelle et combattre la misère, le chômage et cette corruption rampante à tous les niveaux etc…

Des civilisations, des espèces, des pays ont disparu faute d’avoir  su collectivement s’adapter au monde à venir.  C’est ce qui nous guette, car « nous mourrons tous » pendant que le monde avance avec bientôt la fin du diesel, le big data, la reconnaissance faciale comme moyen de paiement, l’e-santé, l’e-learning, la gig-économie etc…. Il ne suffit pas de combattre et de renverser l’ordre ancien de cette société traditionnelle fait d’injustices sociales, de rentes, de monopoles abusifs alimentant haines et vengeances pour qu’un nouvel ordre émerge automatiquement.  Il faut essaimer le nouveau rêve de modernité et de progrès social avec ses idéaux, ses valeurs et les politiques publiques qui les porteront, et avec les modèles financiers à l’appui. L’heure des Gouverneurs de la rosée a sonné, l’heure d’oser le grand rêve d’avenir avec les idées novatrices et  le courage de Manuel. Il est venu l’heure pour cette nouvelle génération d’idées de convoquer l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée, dont rêvait Jacques Roumain (2) en 1935 pour dépasser cette impuissance collective.  

Nesmy Manigat

22 septembre 2019

1-

2- « La haine, la vengeance entre les habitants. L'eau sera perdue. Vous avez offert des sacrifices aux loa, vous avez offert le sang de poules et des cabris pour faire tomber la pluie, ça n'a servi à rien. Parce que ce qui compte c'est le sacrifice de l'homme. C'est le sang du nègre. Va trouver la réconciliation, la réconciliation pour que la vie recommence, pour que le jour se lève sur la rosée.

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