Compétitivité globale : Haïti toujours à la traîne

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Le Forum économique mondial a publié la semaine dernière le rapport sur la compétitivité globale pour l’année 2019. Sans surprise, en matière de compétitivité, Haïti se retrouve encore en queue de peloton. Son score a même régressé de 0.1 point pour passer à 36.3 sur 100. Résultat : sur une liste de 141 pays, Haïti occupe la 138e place du classement, juste avant la République démocratique du Congo (139e), le Yémen (140e) et le Tchad (141e). Quel enseignement peut-on vraiment tirer de la publication de ce rapport ? Quand est-ce qu’Haïti se lancera finalement sur la voie de la compétitivité et le développement économique ?

Notons tout d’abord que le concept de compétitivité provient du monde de la gestion des entreprises. Dans le passé, il faisait référence à une firme, à un produit ou à un processus industriel. Il a fallu attendre les années 80 pour observer le début de l’application de ce concept à l’échelle d’un pays. Aujourd’hui, la presse nationale et internationale parle beaucoup plus de compétitivité en termes de pays que d’entreprises. Introduit en 2004 par le professeur Xavier Sala-i-Martin de l'Université Columbia, l’indice de compétitivité mondiale, publié chaque année, permet de classer des pays du monde selon leur niveau de compétitivité.

Au niveau micro (de la firme), la définition de la compétitivité ne souffre d’aucune ambiguïté. Elle est considérée comme la capacité d’une firme à faire face à la concurrence (nationale et/ou internationale) et à gagner des parts de marché (1). La firme peut y parvenir de deux manières : en pratiquant un prix plus faible par rapport au reste du marché ou en cherchant à s’ériger en monopole (ou oligopole) en offrant un produit différencié afin de bénéficier d’un certain pouvoir de marché. Généralement, ce produit différencié provient du processus d’innovation issu des investissements dans la recherche et développement.   

En passant au niveau macroéconomique, le concept peut changer de sens ou d’interprétation. Dans son rapport 2009-2010, le Forum économique mondial considère la compétitivité comme « l’ensemble des institutions, des politiques et des facteurs qui déterminent le niveau de productivité d’un pays. Ce niveau de productivité, à son tour, détermine le niveau durable de prospérité au bénéfice d’une économie. En d’autres termes, des économies plus compétitives sont en mesure de produire des niveaux de revenu plus élevés pour leurs citoyens».

Au niveau macro, la compétitivité se réfère beaucoup plus à l’amélioration des conditions de vie d’une population qu’à sa balance commerciale. Il convient de souligner que les deux approches, micro et macro, reposent sur la notion de productivité.  Celle-ci mesure le degré de contribution d'un facteur à la variation du niveau de la production finale. La productivité est étroitement liée aux notions de rendement, d'efficacité et d'efficience.

Les gouvernements et les agences internationales associent la mesure de compétitivité d’une nation au développement de sa population et à l’ouverture intelligente de ses frontières commerciales. Depuis David Ricardo, les spécialistes de l’économie internationale considèrent que l’ouverture économique stratégiquement planifiée comme un facteur d’amélioration du niveau de vie de la population. Cependant, les expériences de certains pays comme Haïti montrent que l’ouverture sauvage et non planifiée peut aboutir à la détérioration des conditions de vie.

Selon l’approche du Forum économique mondial, la compétitivité définit la capacité d’un pays à améliorer le niveau de vie de ses habitants tout en profitant du jeu de concurrence imposée par le régime de libre-échange. Elle diffère donc de la notion de productivité de Michael Porter qui met plutôt l’accent sur la rémunération des facteurs de production. Selon ce professeur de stratégie d’entreprise de l’Université Harvard qui a été le co-directeur du rapport du Forum économique mondial jusqu’en 2009, la productivité des ressources humaines détermine les salaires alors que celle du capital définit le rendement des actionnaires.

Pourquoi certaines nations sont-elles plus compétitives que d'autres ?

 Le fondement économique de l’Indice global sur la compétitivité (IGC) mondiale tire son origine des travaux du professeur Xavier Sala-i-Martin, de ceux de Michael Porter, bestseller pour son ouvrage intitulé « L’Avantage concurrentiel des nations (1990)». À l’intérieur de cet ouvrage, l’auteur répond à la question suivante : « Pourquoi certaines nations sont-elles plus compétitives que d'autres ?»

En guise de réponse à cette importante question, Michael Porter propose un modèle de l'avantage concurrentiel comportant quatre variables fondamentales : la rivalité entre les firmes, la demande, les facteurs de base et les industries de soutien et apparentées. Ces variables sont regroupées en un système assez complexe dit « losange » dont la structure explique la position concurrentielle mondiale d'une industrie nationale.

Selon le modèle de l'avantage concurrentiel, d’immenses efforts doivent être entrepris en vue de favoriser la concurrence. Les consommateurs deviennent de plus en plus exigeants. Et l'amélioration des facteurs de base implique la sophistication et la compétitivité du système éducatif, le développement de la communauté scientifique et des infrastructures de qualité. Ainsi, la concurrence d’un pays au niveau mondial puise sa sève dans l'avantage concurrentiel qui se trouve au niveau local.

Le livre de Porter analyse l'économie de dix pays et fait une étude approfondie de la concurrence internationale dans plusieurs centaines d'industries. Il constitue une vraie mine d’or pour les leaders politiques et professionnels conscients de la nécessité de créer une politique industrielle et des stratégies d'entreprises innovantes pour percer le marché mondial.

L’Indice global de la compétitivité considère un ensemble de facteurs permettant aux économies nationales d’atteindre une croissance économique soutenue et une prospérité à long terme. En ce sens, compétitivité et lutte contre la pauvreté font bon ménage. D’ailleurs, une proportion trop élevée de pauvres nuit à toute forme de compétitivité. Et l’absence de compétitivité nuit à la lutte contre la pauvreté.  

Le passage de l’analyse microéconomique à l’analyse macroéconomique pose aussi certains problèmes. Michael Porter lui-même, selon le professeur Raphaël Chiappini (1), affirmait en 1990 que « la compétitivité d’un pays n’avait aucun sens en soulignant qu’aucun pays ne pouvait être compétitif dans toutes les industries.» Cette affirmation rejoint bien la théorie ricardienne des avantages comparatifs. Le célèbre économiste et philosophe britannique David Ricardo suggérait à chaque pays de se spécialiser dans la production de biens ou services dans lesquels il dispose d’un avantage comparatif.

Ce dernier est en quelque sorte un avantage ou un gain de productivité lié à la dotation de facteurs. Par exemple, le Japon maîtrise les nouvelles technologies, il est très productif et efficace dans ce domaine, il se spécialise dans la production des biens technologiques et les exporte au reste du monde. En revanche, il ne dispose pas de matières premières, il les importe.

Porter (1990) indique que le seul concept de compétitivité qui fait du sens au niveau national est celui de la productivité nationale, ce qui revient à la théorie de base de David Ricardo. Paul Krugman (1994), prix Nobel d’économie en 2008, va supporter cette idée de Porter (1990). Krugman a formulé l’une des critiques les plus acerbes au concept de compétitivité des nations. Celles-ci ne devraient poursuivre qu’un ultime objectif : améliorer les conditions de vie de leurs citoyens. Évidemment, la compétitivité n’est nullement incompatible avec cet objectif.

Mais Krugman (1994) croit que la transposition de la notion de compétitivité à l’échelle nationale peut être dénuée de sens et peut même s’avérer dangereuse. Il indique que la capacité d’un pays de résoudre les problèmes nationaux n’est pas forcément liée à celle d’agir efficacement sur le marché international.

Malheureusement, dans le cas d’Haïti, les dirigeants et les décideurs ne participent pas à ces débats stratégiques d’importance.  Il n’existe pas un plan stratégique pour faire passer le pays de la 141e place à la 120e à un intervalle de temps donné. Il faudra une réforme institutionnelle en profondeur, un cadre légal approprié, des universités performantes et des entreprises innovantes. Il ne fait aucun doute que la compétitivité passera par la stabilité politique. Quand le pays peut dépasser une période d’un mois « lòk », la compétitivité peut apparaître comme une vue de l’esprit.

Thomas Lalime

[email protected]

(1) Raphaël Chiappini. Les indices composites sont-ils de bonnes mesures de la compétitivité des pays ? CR12/05. 2012.

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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