Comment les Haïtiens réagissent-ils au stress de ces derniers jours ?

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Prisonniers chez eux depuis environ trois semaines. Manquant un peu de tout. Privés d’eau potable, de nourriture et surtout de carburant. Incapables de planifier la moindre activité. Les malades ne peuvent se rendre à l’hôpital. Des mariages sont reportés sine die. Des funérailles aussi. Confrontés à un avenir incertain, le quotidien des Haïtiens est pour le moins stressant ces derniers jours. Il est vrai que cette situation angoissante ne date pas d’aujourd’hui. Mais elle a vraiment empiré ces derniers jours. L’impact de ce stress permanent sur l’équilibre mental et la santé de nos compatriotes représente une vraie problématique de santé publique qui devrait intéresser les dirigeants haïtiens.

De façon la plus simple, le stress se définit comme une réaction de l'organisme à une agression, un choc physique ou nerveux. Il est également considéré comme une situation de tension nerveuse excessive et traumatisante pour un individu.

L'endocrinologue (qui étudie les hormones) canadien d’origine hongroise, Hans Selye, a introduit le concept de stress pour  la première fois en 1956 dans son ouvrage intitulé « The Stress of Life » (Le stress de la vie). Dans ce livre, il a utilisé les observations faites sur ses patients pour décrire le mécanisme du syndrome d'adaptation, considéré comme l’ensemble des modifications qui permettent à un organisme de supporter les conséquences d’un traumatisme naturel ou opératoire.

Fondateur et directeur de l'Institut de médecine et chirurgie expérimentale de l'université de Montréal, il a par la suite publié deux autres ouvrages importants sur la même problématique : « Stress Without Distress (1974) » (Le stress sans détresse) et son autobiographie  « The Stress of my Life (1977) (Le stress de ma vie)».

Le stress correspond à l'ensemble des réponses de l’organisme humain soumis à des pressions ou contraintes de son environnement. Ces réponses varient en fonction de la perception de l'individu du danger auquel il est confronté. Deux personnes différentes peuvent percevoir un même danger différemment. Elles auront alors deux réactions différentes par rapport à ce même danger. Le philosophe grec Épictète disait : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais le jugement qu’ils portent sur ces choses. »

Les réponses au stress peuvent être physiologiques, psychologiques ou psychosomatiques. Quelle est l’expression de ces réponses ? Le Centre d’études sur le stress humain (CESH) de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal (https://www.stresshumain.ca/a-propos/) qui vise l’amélioration de la santé physique et mentale des individus apporte des éléments de réponses à cette question. Sonia Lupien, directrice et fondatrice du Centre, ainsi que ses collaborateurs ont réalisé plusieurs études scientifiques sur de nombreux aspects de la problématique du stress.

Les résultats de ces études permettent de mesurer le taux de cortisol, l'hormone liée au stress chez les humains confrontés à des situations stressantes. Le dérèglement de cet hormone peut entraîner, par effet domino, divers problèmes métaboliques, cardiovasculaires voire immunitaires qui débouchent sur des maladies chroniques. Selon la professeure Lupien, à chaque fois que l’on pense à quelque chose de stressant, notre système de réponse au stress s’active comme s’il faisait face à un gigantesque obstacle. Comme s’il devait affronter un mammouth, ce très grand éléphant fossile de l'ère quaternaire, aux longues défenses recourbées vers le haut. C’est cette faculté qui a facilité l’évolution et la survie de l’espèce humaine à travers les âges.

Pour chasser ce mammouth, il faudrait « de la force, de l’énergie, de l’endurance, de l’agilité, de la concentration, du courage et une bonne planification », fait remarquer Mme Lupien avant de conclure que notre système de réponse au stress déclenche exactement la même réaction. Ce système, indique-t-elle, est connu sous le nom de système de combat ou fuite. En fait, poursuit-elle, quand on est confronté à une menace (un stress), on doit combattre (tuer le mammouth) ou fuir (pour se mettre à l’abri du mammouth).

Des réactions à la chaîne

Qu’est-ce qui se passe dans notre corps lors d’une réponse au stress ? La réponse du CESH s’avère inquiétante : « Nos sens s’aiguisent. Nos pupilles se dilatent pour que nous puissions mieux voir, même dans le noir. Nos poils se redressent pour nous rendre plus sensible au toucher, mais aussi pour nous faire paraître plus gros et menaçant (dans l’Antiquité, l’homme était très poilu !). Le système cardiovasculaire se met à pomper. Nos battements cardiaques augmentent pour envoyer plus de sang vers nos muscles. Nos artères se contractent pour augmenter notre pression sanguine. Et nos veines se dilatent pour faciliter le retour du sang vers les poumons et le ré-oxygéner. »

Les réactions ne s’arrêtent pas là : « Le système respiratoire aussi se met de la partie. Les poumons, la gorge et les narines s’ouvrent pour laisser entrer plus d’air dans l’organisme. Le sang transporte de l’oxygène aux muscles, leur permettant de travailler plus fort et plus longtemps. Nous respirons plus profondément, ce qui nous permet de crier plus fort et de faire peur à nos adversaires, comme un lion. Le gras entreposé dans les cellules graisseuses et le glucose produit par le foie sont envoyés dans la circulation sanguine ou métabolisés pour créer une source d’énergie instantanée. Les vaisseaux sanguins des reins et du système digestif se resserrent pour interrompre les systèmes de l’organisme qui ne sont pas essentiels. Ce n’est pas le moment de gaspiller de l’énergie ».

Et encore : «  Les vaisseaux sanguins de la peau se resserrent pour réduire les pertes de sang potentielles advenant une blessure. Les glandes sudoripares s’activent pour faciliter la sudation et ainsi rafraîchir l’organisme. C’est ce qui fait que notre peau devient blême et moite. Des endorphines, un anesthésique naturel, sont sécrétées pour que nous ne soyons pas troublés par la douleur. Notre système de pensée ou de jugement est aussi réduit au silence pour laisser la place à notre système primitif. C’est le temps d’être actif, non pas d’être pensif. »

Chacune de ces réactions peut conduire à une maladie spécifique. L’organisme, affirme Mme Lupien, ne fait pas de différence entre le stress généré par la vue d’un mammouth (ou d’un lion) et celui généré par trop de boulots. Dans les deux cas, les réactions sont quasiment les mêmes. Affronter un mammouth ou un lion demeure une activité très stressante. Il s’agit d’un stresseur absolu en ce sens que toute personne qui y ferait face verrait son système de réponse au stress activé automatiquement.

Haïti regorge d’exemples de stress absolu : le tremblement de terre du 12 janvier 2010 et chaque secousse qui, depuis, devient toute aussi traumatisante; traverser Martissant ou les zones de non-droit en période d’affrontement entre les gangs armés. Ce sont des événements objectivement et universellement stressants. La liste des stress absolus en Haïti serait très longue. Malheureusement, les Haïtiens font quotidiennement face à ces stresseurs absolus avec la crise politique et économique actuelle et l’insécurité qui bat son plein ces derniers mois. Comment réagissent-ils à ces situations de stress permanent ? Cette question devrait préoccuper les autorités politiques au plus haut niveau, particulièrement le ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP).

Principale cause d’incapacité des adultes

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) prévoit que d’ici l’année prochaine (2020) les troubles reliés au stress comme les troubles cardiaques et la dépression seront les deux causes principales d’incapacité chez les adultes. Assez paradoxalement, Mme Lupien avoue que « de nos jours, notre réponse au stress est activée aussi souvent, sinon plus souvent, que du temps où nous chassions le mammouth ». On imagine l’ampleur du problème en Haïti quand on pense à la situation politique et socioéconomique chaotique que vivent les Haïtiens.  

Aujourd’hui, le monde occidental est davantage confronté à des stresseurs relatifs. Ces agents stressants qui n’activent la réponse au stress que chez certains individus. Ils sont subjectifs et causent des réactions différenciées chez des personnes différentes. On peut prendre l’exemple d’un embouteillage monstre à Port-au-Prince, de l’incapacité à se nourrir, à trouver du travail, à trouver du carburant en ces périodes de pénurie. On comprend aisément que certains de ces stresseurs relatifs (à priori) pourraient être considérés comme des stresseurs absolus en Haïti aujourd’hui.

Les Haïtiens vivent une situation de stress permanent. Ils font face à la fois à des stresseurs absolus et relatifs. Pour le comprendre, il suffit de regarder les principales caractéristiques du stress. Une situation est stressante et cause la sécrétion d’hormones du stress si elle comporte au moins une de ces quatre caractéristiques : perte de contrôle, imprévisibilité, nouveauté ou menace à notre égo. On comprend aussi que le stress est assez personnel en ce sens que ses manifestations diffèrent d’une personne à l’autre. Il faut surtout retenir que notre système de réponse au stress ne différencie pas le stress absolu du stress relatif. Il sécrète les mêmes hormones pour les deux.

Naturellement, l’organisme humain est fait pour s’adapter. Comme l’affirmait Charles Darwin, le célèbre naturaliste, paléontologue et biologiste britannique « les espèces qui survivront ne sont ni les plus fortes ni les plus intelligentes, mais celles qui auront su s’adapter à leur environnement ». Il arrive qu’il fasse parfois une sur-adaptation qui déclenche des maladies chroniques. Ce ne serait pas surprenant que le stress soit à la base de la recrudescence de ces maladies et de la dépression. En Haïti comme ailleurs. Qui pis est, il peut être un des éléments à la base de l’augmentation de la violence en Haïti.

 Haïti connait ces derniers jours une recrudescence des maladies chroniques comme les accidents vasculaires cérébraux, les crises d’hypertension et des cas fréquents de cancer. Les symptômes de maladies mentales se multiplient. Pour un pays avec un système sanitaire aussi précaire, en manque d’infrastructures récréatives, les conséquences du stress peuvent être beaucoup plus graves qu’ailleurs.

Fort heureusement, il existe des moyens de combattre le stress. Pour mieux y parvenir, il faut identifier sa source. Le seul handicap, c’est qu’en Haïti, beaucoup de ces sources sont exogènes : instabilité politique, insécurité, chômage élevé, précarité et pénurie... Quelle que soit son origine, l’activité physique, la maîtrise de la respiration, le chant, la danse, la prière, la méditation, la musique, le théâtre et le rire sont parmi les médicaments les plus efficaces contre le stress.

Pour être en bonne santé, productif, efficace et équilibré émotionnellement, il faut arriver à maîtriser son stress et le transformer positivement. D’où l’intérêt multiple et surtout le côté économique de la gestion du stress. La bonne nouvelle, c’est que le stress a aussi son côté mobilisateur qui peut nous aider à dépasser nos capacités.  Mais il faut arriver à le maîtriser. Avant tout, il faut être libre de ses mouvements. Quand le pays est « lòk », on est stressé et il n’y a pas beaucoup de moyens de combattre ce stress absolu.   

Thomas Lalime

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Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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