Comment fixer le salaire minimum en Haïti?

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Le président de la République, Michel Martelly, a procédé le jeudi 29 août 2013 à l'installation des membres du Conseil supérieur des salaires (CSS). Quoique prévu par la loi, on peut questionner l'opportunité d'un tel organisme si ce n'est que pour déterminer les modalités de fixation ou d'indexation du salaire minimum. Une simple commission avec pour mission de compléter la loi sur le salaire minimum aurait alors suffi. Et le Parlement se chargerait de rajuster et de faire respecter cette loi. Il faudrait donc savoir l'étendue du pouvoir du CSS. Pourra-t-il forcer l'exécutif et le secteur privé à appliquer la loi sur le salaire minimum en cas de refus systématique ? Détient-il le pouvoir d'établir la politique salariale dans la fonction publique ? Quel sera son rapport avec l'Office de management des ressources humaines (OMRH)?

La politique salariale ne relève-t-elle pas de la gestion des ressources humaines? Pour le moment, l'article 4 de la loi sur le salaire minimum, publiée dans Le Moniteur du 6 octobre 2009, stipule que «le Conseil supérieur des salaires se réunit trois mois avant la fin de chaque exercice fiscal afin de réviser, s'il y a lieu, le salaire minimum en fonction des indices macroéconomiques. En aucun cas, cette révision ne peut être effectuée à la baisse.» L'alinéa 1 du même article souligne que «le conseil doit fixer le salaire minimum pour l'unité de production dans les établissements industriels employant du personnel à la pièce ou à la tâche en tenant compte des standards internationalement admis». Ces énoncés demeurent assez vagues. Ils ne précisent ni les indices macroéconomiques ni les standards internationaux en question. 

D'ailleurs, il n'existe pas vraiment un standard universel. L'environnement économique et la structure de chaque marché du travail conditionnent le niveau du salaire minimum. Le seul dénominateur commun entre certains pays est l'indexation du salaire minimum, c'est-à-dire son ajustement à l'augmentation de l'indice des prix à la consommation ou encore à l'inflation. Le président français François Hollande avait manifesté son intérêt de l'ajuster également au taux de croissance économique. Mais il ne s'agit là que d'une aventure. 

En France, le salaire minimum interprofessionnel de croissance (Smic) est revalorisé, au 1er janvier de chaque année à partir de 2010, en fonction de l'évolution de l'indice des prix à la consommation (IPC) - particulièrement l'indice pour les « ménages urbains dont le chef est ouvrier ou employé, hors tabac » -, à laquelle on ajoute la moitié de la croissance du pouvoir d'achat du salaire, mesuré par le salaire horaire de base ouvrier. Il est également revalorisé à chaque hausse d'au moins 2 % de l'indice des prix (hors tabac). Le gouvernement peut aussi ajouter « un coup de pouce » à ces augmentations s'il le juge nécessaire. 

Le minimum salarial légal permet aux travailleurs les moins qualifiés et les moins expérimentés de gagner un salaire supérieur à celui qui correspond à leur productivité marginale, c'est-à-dire l'augmentation de la production engendrée par l'ajout d'un travailleur supplémentaire. Cependant, la hausse du salaire minimum conduit à une réduction de la demande des entreprises pour les travailleurs non qualifiés. Les études économiques démontrent qu'elle a une plus grande conséquence sur le chômage des jeunes pour deux principales raisons. 

Premièrement, les jeunes figurent parmi les travailleurs les moins qualifiés et les moins expérimentés de la population en âge de travailler, leur productivité marginale est donc plus faible. Deuxièmement, les jeunes bénéficient souvent de la formation au travail que les employeurs incorporent dans leurs coûts salariaux. Il y a donc un arbitrage à faire entre fixer un salaire minimum très élevé qui garantirait un revenu décent aux travailleurs et la hausse du chômage qu'il peut engendrer s'il dépasse la capacité de paiement des entreprises. Un exercice assez délicat qui a poussé l'Allemagne à n'imposer aucun salaire minimum aux entreprises. Elle a plutôt opté pour un complément de salaire aux ouvriers qui touchent un salaire dérisoire. 

Le salaire minimum américain est habituellement l'équivalent de 30 à 50 % du salaire moyen dans l'industrie manufacturière. On divise la masse salariale du secteur par le nombre d'employés, puis on prend entre 30 à 50 % de ce montant. Au Québec, le salaire minimum se situe autour de 45 à 47 % du salaire moyen depuis 2001. En 2007, les travailleurs américains au salaire minimum étaient le plus souvent des femmes. La moitié était âgée de moins de 25 ans et le quart entre 16 et 19 ans. Seulement 2% d'entre eux détenaient un diplôme d'études secondaires. Ils avaient une plus forte probabilité de travailler à temps partiel, particulièrement dans l'industrie des loisirs et d'accueil où les pourboires représentaient un précieux complément. 

Pierre Fortin, professeur émérite de sciences économiques à l'Université du Québec à Montréal et ex-conseiller économique principal du Premier ministre québécois René Levesque, dans sa chronique dans la revue québécoise Actualité en mars 2007, en se basant sur les travaux de recherche sur le sujet, écrivait: « Si le salaire minimum équivaut à moins de 45 % du salaire moyen, l'emploi et le nombre d'heures travaillées tiennent bon. Mais si le salaire minimum dépasse 50 % du salaire moyen, le chômage commence à se répandre parmi les travailleurs situés au bas de l'échelle. Dans les années 1970, au Québec, le salaire minimum a grimpé jusqu'à 58 % du salaire horaire manufacturier. 

Le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans a explosé à 17 %, soit 10 points au-dessus du taux de chômage des hommes de 25 à 54 ans. Depuis 2001, le salaire minimum s'est stabilisé à 46 % du salaire moyen. Le taux de chômage des jeunes n'a dépassé celui des hommes que de six points.» Le seul problème à l'application de ce critère est l'absence de statistiques fiables sur le salaire dans les différents secteurs d'activité en Haïti. Celles-ci pourraient permettre d'envisager un salaire minimum par secteur d'activité puisqu'il est difficile de concevoir un salaire minimum uniforme sur tout le territoire national. 

L'autre paramètre crucial à considérer est le seuil de pauvreté. Le salaire minimum devrait permettre au travailleur d'échapper à la trappe de pauvreté. Sinon, on peut se demander à quoi bon travailler si le travail ne permet pas de fuir la misère abjecte. C'était le grand débat des élections allemandes en septembre dernier, avec le chômage en arrière-pensée. «Des salaires élevés pour réduire les coûts», selon Ford Si, chez nous, les employeurs rechignent à payer convenablement leurs salariés même s'ils peuvent le faire, Henry Ford, le fondateur du constructeur automobile Ford, avait compris dès 1913 qu'il était de l'intérêt de sa compagnie de payer plus cher que toutes les autres entités de l'industrie automobile. 

La Ford Motor Company avait décidé de payer à 5 dollars la journée de travail pendant que le secteur payait entre 2 et 3 dollars. Ford justifiait sa décision en ces termes: «Nous souhaitions payer ce salaire pour que l'entreprise ait des bases solides. Nous travaillons pour le futur. Toute entreprise qui paie des bas salaires est précaire...Le paiement de 5 dollars par jour pour une journée de 8 heures est l'une des meilleures mesures de réduction de coûts que nous ayons jamais prises.» (1) En préconisant la pratique des salaires élevés pour réduire les coûts de son entreprise, Ford allait à l'encontre de la théorie économique et de la pratique de son époque. 

Aujourd'hui, les économistes reconnaissent qu'il avait inventé bien avant eux la théorie du salaire d'efficience. Il utilisait le salaire élevé pour accroître la productivité de ses travailleurs. Et les résultats lui donnaient raison ! Longues étaient les files de travailleurs attendant devant les grilles de l'usine Ford afin d'y être engagés à ce salaire élevé. Ceux qui y travaillaient ne voulaient rater une journée de travail même en cas de maladie puisqu'ils ne voulaient pas être remplacés. L'absentéisme était réduit d'au moins 75 %, pratiquement anéanti, ce qui suggère un accroissement substantiel de la motivation des travailleurs. 

Un rapport technique rédigé à l'époque précisait : « Le salaire élevé payé par Ford élimine toute inertie et toute résistance des travailleurs...Ceux-ci sont absolument dociles et on peut dire en toute sécurité que, depuis le dernier jour de 1913, chaque journée a donné lieu à une réduction des coûts salariaux dans les ateliers de Ford .» Alan Nevins, historien qui a travaillé sur les débuts de la compagnie Ford, a écrit : « Ford et ses associés ont déclaré spontanément en de nombreuses occasions que leur politique de salaires élevés s'était avérée extrêmement payante. Ils entendaient par là que ces salaires avaient permis d'accroître la discipline des travailleurs, de leur inspirer un intérêt loyal envers leur entreprise et d'accroître leur efficacité personnelle.» 

Une entreprise qui paie un salaire élevé réduit la rotation de ces travailleurs. On a vu le flot de fonctionnaires qui laissaient la fonction publique au profit des Organisations non gouvernementales. On peut prendre également l'exemple du secteur éducatif qui ne retient pas les meilleurs professeurs. Dans les manufactures haïtiennes, un meilleur salaire permettrait au travailleur de mieux se nourrir afin d'être plus productif. Et ce, dans le plus grand intérêt des entrepreneurs. 

La qualité moyenne de la main-d'oeuvre d'une entreprise dépend donc du niveau de rémunération de ses employés. L'expérience fordiste et la théorie du salaire d'efficience invitent les entreprises, même en dehors des dispositions de la loi sur le salaire minimum, à payer un salaire adéquat aux employés. Un message difficile à faire comprendre à beaucoup de nos patrons. 

Thomas Lalime 
Article publié le 21Oct 2013 - 

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(1): Gregory N. Mankiw, Macroéconomie (p.121), 5e ed.,traduction de la 7e édition américaine par Jihad C. El Naboulsi, de Boeck, p. 233.

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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