Cette force capable de maintenir unis les Haïtiens et développer Haïti

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Analyse de l’économiste et politologue Joseph Harold PIERRE

1 – Introduction

Quel est le niveau de confiance interpersonnelle ou dans les institutions en Haïti? Combien d’efforts et de sacrifices doivent consentir des jeunes pour se procurer des téléphones de marque pour ne pas se sentir inférieurs à d’autres jeunes ? Dans quelle mesure il nous est porté une attention différenciée dans une institution de services selon que l’on vient de la ville ou du pays «en-dehors » ou que l’on s’adresse en créole ou en français ? Combien d’enfants ont peur de prêter un livre à leurs camarades de peur que, suivant les croyances, ils leur « enlèvent leur intelligence »? Combien doit-on faire attention dans les rues de peur de se faire voler ? Combien de pauvres sentent que le gouvernement pense à eux ou qu’ils sont abandonnés à eux-mêmes ? Toutes ces questions sous-tendent non seulement des clivages sociaux existant en Haïti mais aussi d’autres aspects importants pour analyser la capacité ou les limites des Haïtiens de former une grande communauté partageant un même idéal (Pahl, 1991 & 1997). Autrement dit, ces questions tiennent compte de la cohésion sociale d’Haïti définie comme une « colle » capable de maintenir unies les sociétés (Engel, Rutkowski & Rutkowski, 2014) pour le plein épanouissement des citoyens.

Compte tenu des rapports entre les groupes sociaux en Haïti, je tiens à faire cette réflexion sur la cohésion sociale en fonction de cinq de ses déterminants me paraissant les plus importants dans le contexte haïtien. Ce sont l’égalité sociale, la classe sociale, le capital social ou la confiance mutuelle, l’éducation et les communautés locales. Cet article sera divisé en deux parties. Cette première verra dans quelle mesure les égalités de revenu et la stratification sociale déterminent la cohésion sociale en Haïti. Dans chacune des deux parties, le rôle de l’État comme agent de cohésion sera analysé.

2 – L’inégalité et la stratification sociale comme déterminants de la cohésion sociale

Avant de présenter l’influence des inégalités et des classes sociales sur la cohésion des sociétés, il est bon de rappeler que le concept de cohésion sociale prend sa source dans la « solidarité organique » de Durkheim (De la division du travail social, 1893) et a été développé par des scientifiques sociaux tels que Putnam, Coleman et Bourdieu. Dans les rapports des individus au corps social, elle se caractérise par le sens d’appartenance, l’inclusion, la participation, la reconnaissance et la légitimité (Jenson, 1998).

Une répartition trop inégale des revenus dans une société engendre des frustrations et des envies par la comparaison que les gens se font entre eux surtout dans ce monde global caractérisé par le consumérisme où la capacité d’accéder aux marchés est un indicateur de réussite sociale. Dans ces sociétés, les marchés tendent à être diabolisés, ce qui favorise l’émergence de mouvements gauchistes radicaux comme il en est le cas en Afrique du Sud (Khambule & Siswana, 2017). De plus, l’impossibilité d’accéder aux marchés exclut, dans certains cas, des individus de la société et donc les décourage et parfois les prive même de participer aux initiatives de leurs communautés (Pabayo, Molnar & Kawachi, 2014). Il en résulte donc de très faibles relations entre les différentes couches sociales, créant un faible niveau de confiance entre les individus et des attitudes négatives les uns envers les autres (Sen, 1992).

Quant aux classes sociales, elles peuvent se révéler plus pernicieuses pour la cohésion sociale que l’inégalité des revenus. En effet, au-delà de la dimension économique, la stratification sociale est fondée sur une vision du monde, des valeurs et parfois prend une teinte ethnique. Des études sur l’Europe (Vergolini, 2011) et l’Afrique du Sud (David et al., 2018) ont corroboré cette hypothèse. En effet, le faible niveau de compartimentage social en Europe a favorise les rapports et la confiance entre les individus, alors que la structure quasiclanique de l’Afrique du Sud post-apartheid érode la confiance et les relations entre les individus. Cette situation devient encore plus nocive à la cohésion sociale lorsque des voies légitimes de mobilité sociale sont refusées aux individus qui, dans ce cas, prennent des voies illicites favorisant l’anomie sociale (Kawachi, Kennedy & Wilkinson, 1999 ; Kawachi & Kennedy, 2002; Merton, 1968).

3 – L’inégalité et les classes sociales dans la cohésion sociale en Haïti

L’indice de Gini est l’indicateur généralement utilisé pour mesurer les inégalités de revenu entre les individus. Il varie de 0 (parfaite égalité) à 1 (parfaite inégalité). Le graphique montre que, de 2002 à 2015, l’écart entre les riches et les pauvres s’est légèrement élargi en passant de 59.2 à 60.8, alors que cette variable a connu une réduction considérable en Amérique latine. Suivant le rapport des Objectifs de développement durable du PNUD de 2015, le 1% le plus riche en Haïti possède autant de richesses que les 45% les plus pauvres.

Ce haut niveau des inégalités engendre des envies et des frustrations et un climat de méfiance empêchant de relations harmonieuses entre des groupes de conditions différentes. Si les clivages racial et socioéconomique de l’Afrique du Sud, considéré comme le pays le plus inégal de la planète avec un Gini de 68, ont provoqué que presqu’un tiers des citoyens ne se sont pas socialisés avec des individus différents de leur classe et groupe ethnique (David et al., 2018), on peut s’imaginer l’impact négatif des inégalités en Haïti (l’un des cinq pays les plus inégaux du monde) même si les rapports entre les groupes sociaux sont bien loin des structures claniques observées dans certaines sociétés africaines. Il n’en demeure pas moins, cependant, que nous avons beaucoup à faire pour améliorer les rapports sociaux en Haïti.

Si les pauvres représentent presque 60% de la population haïtienne, c’est-à-dire des gens vivant avec moins de 1.90 dollars par jour, et si on plaçait les « vulnérables » à environ 20%, c’est-à-dire des individus dont le revenu journalier se situe entre 4 et 10 dollars, ces deux groupes formeraient la classe basse, soit 80% de la population. La classe moyenne est parfois estimée à environ 20% de la population. La haute classe représenterait entre 1% à 2%. Si les classes sociales ont une identité propre basée sur une vision du monde et une culture et des pratiques sociales les différenciant les unes des autres, il est donc clair que le fossé séparant les trois groupes que j’ai typifiés est très corrosif pour les rapports sociaux en Haïti et donc la cohésion sociale. Ce gouffre peut être l’une des explications de la faible participation électorale en Haïti.

Les recherches sur la participation électorale suggèrent que les individus de conditions élevées s’engagent davantage dans l’activisme sociopolitique que ceux de conditions modestes (Vergolini, 2011). L’inverse serait observé en Haïti. La non-participation de la faible classe moyenne et des riches dans les élections ne résulterait-elle pas, entre autres choses, du trop grand écart économique existant entre les différences couches sociales conduisant jusqu’au renoncement de l’exercice d’une citoyenneté effective ou l’effritement même de leur attachement ou sens d’appartenance à Haïti? De plus, comme on sait que ceux qui votent sont en grande partie des pauvres dont une partie est payée, il est donc clair que la participation de 20% généralement obtenue dans les élections est réellement et effectivement plus basse et donc invite à penser la consolidation démocratique en Haïti au regard de la cohésion sociale.

La langue constitue aussi une autre dimension des classes sociales à analyser dans le contexte haïtien. En dépit de la promotion du créole qui se fait en Haïti, l’utilisation du français crée des barrières entre les différences couches sociales. Notable la différence entre l’attention portée à un client à un bureau en Haïti selon qu’il parle français ou créole, car le français renvoie à la classe aisée alors que le créole semble, malgré les efforts, continuer d’être considéré malencontreusement comme la langue de la masse appauvrie monolingue.

4 – Rôle de l’Etat pour améliorer les rapports sociaux en Haïti

L’État peut aider à deux niveaux dans la réduction des inégalités pour ainsi renforcer la cohésion sociale. Tout d’abord, par la justice sociale fondée sur des politiques redistributives, l’État peut non seulement réduire les inégalités mais aussi affecter positivement leur acceptation. De plus, le contexte institutionnel et socioéconomique favorisé par l’appareil gouvernemental peut changer la perception des citoyens de leurs propres opportunités.

Pour ce qui est de la justice sociale, la protection sociale peut rendre les citoyens plus confiants dans les institutions publiques et la société en général. Il en ressortira que les gens seront plus disposés à participer dans la vie sociopolitique et aussi plus enclins à résoudre leurs différends par des voies pacifiques. Cependant, comme en Haïti, l’Etat n’envisage pas ces mesures, elle contribue donc à liquéfier cette « colle » qui peut maintenir unis les Haïtiens.

À la différence des pays latino-américains qui, au cours de la décennie des années 2000, ont entrepris des réformes fiscales permettant de réduire la distance séparant les riches des pauvres, la collecte des taxes en Haïti, semble-t-il, a eu l’effet contraire. Cette alarmante situation, comme je l’ai expliqué à l’EPP « Les impôts exacerbent les inégalités sociales en Haïti » publiée le 1er juin 2018, serait due à plusieurs facteurs avec la corruption comme chef de file. En effet, la corruption réduit considérablement la capacité administrative de la DGI, renforce l’informalité qui représente 90% des activités économiques en Haïti contre 60% en Amérique latine (Martner & Aldunate, 2006). De plus, les riches haïtiens contribuent, en termes relatifs, beaucoup moins au fisc que ceux de l’Amérique latine, car les taxes corporatives en Haïti représentent 80% des impôts prélevés sur les salaires contre 200% au niveau régional. Ces données affectent un climat affectant négativement la volonté de payer des taxes des individus et donc leur disposition à contribuer à la création de biens publics, laquelle est un indicateur important de la cohésion sociale (Vergolini, 2007).

En ce qui concerne le second niveau, un cadre facilitant la création d’emploi est fondamental, car quand les gens travaillent, ils sont moins frustrés, leurs horizons s’élargissent et ils sont donc plus enclins à participer aux initiatives de leurs communautés. Cette idée est fondée sur la théorie des opportunités ou des capacités de Sen (1985). Dans le contexte haïtien, vu la misère des gens, l’État devrait, en accord avec le secteur privé, indexer le salaire minimum à la nouvelle catégorie socioéconomique de la vulnérabilité à laquelle je me suis référé plus antérieurement (j’y reviens pour apporter un peu d’éclairage). En effet, un travailleur qui vit dans la pauvreté ne peut effectivement contribuer à la réfection du tissu social haïtien suivant les caractéristiques de cohésion sociale que j’ai développées, pour la simple raison que même ses besoins primaires ne sont pas comblés. Ainsi, le chômage et la pauvreté doivent être combattus de façon concomitante si on veut réduire les inégalités pour ainsi renforcer la cohésion sociale.

5 – Conclusion

La cohésion sociale se fonde sur un sens de moralité partagé et d’un objectif commun entre les membres d’une société ou d’une communauté. Ces valeurs se trouvent menacées quand les sociétés sont trop hiérarchisées par les revenus ou d’autres dimensions des classes sociales; car, dans ces conditions, il existe très peu de relations entre les individus de couches sociales différentes, la violence sociale surgit et l’attachement à la société en général s’affaiblit.

Ce tableau décrit bien la situation d’Haïti, laquelle s’aggrave avec l’absence de politiques sociales d’un État corrompu. Pour donc s’en sortir, les autorités publiques doivent développer (espérons contre toute espérance !) des politiques distributives efficaces et créer un climat favorable aux investissements pour la création du travail. Je propose un salaire minimum au-dessus du seuil de la pauvreté (j’y reviens pour apporter un peu d’éclairage). C’est l’une des conditions nécessaires pour consolider nos communautés, inciter les citoyens à l’engagement sociopolitique, leur donner confiance, et donc renforcer la cohésion sociale.

Joseph Harold Pierre  Source Le Nouvelliste

Economiste/Politologue @desharolden/

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