Budget 2018-2019 : des tarifs qui divisent

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Forum Economique Secteur Privé

Dans un article portant la signature de notre confrère Roberson Alphonse édition du Nouvelliste du 3 juillet 2018, le Forum économique du secteur privé a émis des réserves sur la décision du gouvernement de réviser à la hausse certains tarifs douaniers via le budget 2018-2019. Il déplore une décision sans concertation préalable qui risque de faire augmenter la contrebande et l’évasion fiscale aux dépens du fisc et des entreprises nationales. Le Forum économique souhaite la mise sur pied d’un groupe de travail afin de réfléchir sur l’opportunité d’une telle décision tout en espérant un texte distinct de loi des finances. Le rappel de la proposition de budget 2018-2019 par le pouvoir exécutif offre la possibilité d’approfondir le débat.

Le Forum économique se montrait également préoccupé par l’ampleur des tarifs qui pourrait, dans certains cas, être supérieure au tarif consolidé soumis à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et au Tarif extérieur commun (TEC) applicable aux nations membres du Caricom comme Haïti. Ces accords internationaux, rappelle le forum, selon la hiérarchie des normes, gardent une préséance sur les lois haïtiennes.

 

Dans la même édition du journal, les responsables des Moulins d’Haïti et des Céréales d’Haïti, les deux usines de la production de farine locale, tirent aussi la sonnette d’alarme sur certaines incohérences des nouveaux tarifs qui étaient envisagés. Ils se disent victimes de la concurrence déloyale de l’importation de la farine turque, de moindre qualité et subventionnée par son gouvernement. Selon Angèle Khawly, P-D.G. des Céréales d’Haïti, «la taxe sur la farine était de 15 % sans différenciation entre vrac et sac, elle passera à 25 % le sac». Avec le projet de budget 2018-2019 rapporté, une différence sera établie entre les deux, maintenant le vrac à 15%.

Madame Khawly voyait cette décision gouvernementale comme une incitation à l’activité de «l’ensachage au meilleur des cas et au pire à la contrebande en encourageant de fausses déclarations de vrac pour sac». Contrairement à l’objectif avoué du gouvernement de supporter la production nationale, la P-D.G. des Céréales d’Haïti soutient plutôt qu’elle encouragera l’ensachage qui est loin de faire partie de la production nationale. Elle va jusqu’à penser au déclin de ce secteur, déjà menacé par l’importation de la farine turque à très faible coût. La Turquie subventionne de façon intensive la production de la farine tout en imposant des droits de douane exorbitants de l’ordre de 85 % chez eux. Il importe de noter qu’une baisse de la production de la farine locale aura des conséquences sur les produits dérivés, comme le son de blé, utilisés pour l’élevage.

Toujours dans la même édition du Nouvelliste, l’ambassadeur d’Haïti auprès de la Caricom, Peterson Benjamin Noël, prend la défense des mesures envisagées par le pouvoir exécutif. Pour lui, la contrebande ne peut pas être l’unique raison pouvant expliquer que la farine fabriquée en Turquie soit moins chère qu’en Haïti. Il admet que l’augmentation des tarifs ne peut être considérée comme l’unique solution pour relancer la production nationale, sans toutefois mentionner les autres mesures envisagées par les autorités.

L’ambassadeur Noël affirme plus loin que les tarifs se trouvent bien dans les intervalles prévus pour les tarifs consolidés en négociation à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et du Tarif extérieur commun (TEC) de la Caricom. Pour lui, «le gouvernement cherche à inciter la consommation de produits fabriqués en Haïti plutôt que ceux provenant des pays étrangers, cela sert aussi à limiter les importations et à privilégier les exportations». Cette affirmation ignore le fait que le prix des produits locaux est généralement plus élevé, et que le choix des consommateurs haïtiens ne révèle pas toujours leurs préférences, mais plutôt leur faible niveau de revenu.

Dans l’édition du Nouvelliste du 4 juillet 2018, l'Association des industries d'Haïti (ADIH) apporte tout son appui aux mesures gouvernementales dont elle reconnaît la justesse. Une position contraire à celle du Forum économique du secteur privé. Concernant l’introduction des tarifs prévus au projet de loi des finances 2018-2019 rapporté, l’ADIH répond au Forum économique que les contraintes qui s’opposent à la possibilité de faire voter une loi distincte sur les tarifs justifient le choix de les introduire dans le budget.

Parmi les contraintes en question, l’ADIH mentionne les nombreux projets de loi en souffrance au Parlement. Elle voit dans l’augmentation des tarifs une politique de support à l’essor des industries nationales qui alimentera le Trésor public et promouvra l’économie haïtienne au niveau de l’emploi et de l’investissement. De son côté, le forum économique trouve que ces mêmes tarifs risquent d’engendrer des retombées négatives majeures sur certains secteurs clés de l’économie.

Ces positions contradictoires de différentes branches du secteur privé haïtien mettent en exergue l’un des enjeux majeurs d’une politique tarifaire : elle fait des gagnants et des perdants. Les gagnants seront les entreprises locales de production de biens visés par les tarifs, mais qui utilisent des matières premières non concernées par lesdits tarifs. Ces produits importés seront plus chers. Ce renchérissement des prix va pousser les consommateurs à s’intéresser aux produits locaux s’ils peuvent se les procurer. Les producteurs locaux observeront une augmentation de la demande de leurs biens, avec en conséquence une hausse de leur prix.

Cette hausse des prix fera des perdants à court terme : les consommateurs. Ces derniers paieront plus chers les biens concernés par la hausse des tarifs. Les importateurs de ces produits verront leurs profits diminuer un peu. Car, même s’ils essayeront de refiler la hausse aux consommateurs, ils courent le risque de perdre certains clients. Ce type de commerce de biens importés deviendrait moins rentable et encourager théoriquement la production locale à moyen et long terme.

C’est exactement l’inverse de ce qui s’était passé en 1988 avec l’élimination des tarifs. Le prix des produits importés avait chuté drastiquement à court terme avant de remonter en flèche par la suite. Donc, avec la hausse des tarifs, les prix des produits visés vont augmenter à court terme. Si le gouvernement envisage d’autres mesures de soutien à la production nationale, à long terme, l’offre de ces produits augmentera et les prix pourront diminuer. Mais si des mesures significatives ne sont pas adoptées, la hausse des tarifs ne fera que provoquer une augmentation du niveau général des prix, de l’inflation.

L’autre catégorie des perdants demeure les entreprises qui importent les matières premières touchées par les tarifs comme les Moulins d’Haïti et les Céréales d’Haïti. Puisque la farine (et le pain) représente des composantes importantes de l’alimentation haïtienne, le gouvernement n’a aucun intérêt à imposer des tarifs sur des matières premières comme le blé. Mais il a tout intérêt à imposer des tarifs sur la farine étrangère, sachant que les moulins locaux peuvent satisfaire la demande locale à un prix raisonnable. La liste complète de ces produits stratégiques est à relever. Pour y parvenir, une meilleure concertation avec les producteurs locaux aiderait le gouvernement à convaincre l’ensemble des agents économiques concernés par la hausse des tarifs et du bien-fondé de cette mesure.

Source Le Nouvelliste

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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