Billet du jeune économiste Etzer Emile à Michèle Oriol

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Etzer Emile

Je me sens honoré de votre grand intérêt pour mon premier ouvrage « Haïti a choisi de devenir un pays pauvre : les 20 raisons qui le prouvent ». C’était intéressant d’avoir cette lecture d’une intellectuelle d’une autre génération, de champs académiques différents et d’idéologies différentes.

Toutes les trois lignes écrites sont sujettes à critique. C’est la règle du jeu. Aussi suis-je obligé d’accepter les vôtres. Je reconnais en tant qu’économiste, je ne pourrais prétendre couvrir toutes les dimensions du problème haïtien qui est d’ordre multiple. Vos remarques vont aider à alimenter le débat et inciter ceux et celles qui n’ont pas encore lu le livre à le faire. Je tenais pour la clarté à faire quelques considérations sur certains points que vous avez avancés dans votre article.

Je concède que l’embargo n’a pas été suffisamment analysé dans cet ouvrage, ce n’en était pas non plus l’objet fondamental. Tout au moins, les circonstances qui ont occasionné cet embargo ont été relatées, notamment le coup d’État de 1991, qui d’ailleurs a été largement supporté par une élite haïtienne. Sur la constitution, l’autre absent que vous évoquez, est bien présente pourtant. Nous sommes sur la même longueur d’ondes. Néanmoins, j’ai utilisé de préférence le concept « institution » au chapitre 5 pour évoquer ces problèmes dont vous avez fait état. Là encore, je dois noter une différence d’école de pensées. Vous avez été trop bien comprise.

Permettez-moi de vous dire aussi que vous aviez été vite en besogne en citant feu ministre Lesly Delatour comme l’un des grands absents de mon livre. Je prends plaisir à vous référer au chapitre 6, entièrement dédié à ses décisions de libéralisation économique durant son passage au ministère des Finances et à la Banque de la République d’Haïti (BRH). J’ai pris le soin, dans cet ouvrage, d’évoquer et d’analyser les conséquences désastreuses des politiques néo-libérales sur l’économie haïtienne contrairement à ce que vous aviez omis d’avancer. Avec tout le respect que je vous dois, chère aînée, le sérieux vous oblige à me relire.

Encore un autre grand absent évoqué dans mon livre, à savoir, la démographie. J’ai mis du temps à bien lire et comprendre votre raisonnement là-dessus. Je n ’oserais dire simpliste mais tout à fait réductrice, votre analyse ! Ce qui donne l’impression que vous êtes encore attachée aux anciennes théories de Thomas R. Malthus évoquant le lien négatif strict entre croissance de population et développement économique. L’histoire économique contemporaine est beaucoup plus nuancée sur cette relation et a prouvé que les pays les plus peuplés sont devenus les plus grandes puissances économiques mondiales. Avec moins de 400 habitants par km2, la démographie haïtienne doit être moins problématique que l’inexistence de programme de relance économique ou de politiques publiques adéquates. Je suis de ceux qui croient que la population haïtienne n’est pas trop forte, c’est la richesse créée qui doit être plus importante (On est en sciences sociales et non en sciences naturelles, vous avez le droit de le voir différemment).

En lisant vos commentaires sur l’agriculture, je veux apporter deux précisions. Premièrement, je n’ai jamais dit que le paysan haïtien a fait couler l’agriculture haïtienne. Vous avez droit à votre opinion mais pour peu qu’elle diffère de la mienne, je souhaiterais bien plus de convivialité afin de ne pas me prêter des intentions. (Avec tout le respect, je vous prie de relire le 13ème chapitre de mon livre). Deuxièmement, je n’ai jamais nié les incidences négatives de l’ouverture commerciale des années 80 sur le secteur agricole, il a été clairement démontré d’ailleurs dans le chapitre 6. Mais en même temps, je demeure tout à fait inconfortable quand vous résumez cette chute de l’agriculture et sa précarité à uniquement les mesures de baisse de tarifs, comme si aujourd’hui encore, des tarifs élevés sans des mesures de relance et d’accompagnement et la stabilité feraient rebondir ce secteur. Je ne vous apprends rien, chère docteur, la compétitivité et la productivité du secteur agricole ne sauraient dépendre uniquement d’une politique tarifaire.

Plus loin, j’ai souri quand vous avez parlé de manière sarcastique de la précision dans les données produites par l’État haïtien ou les institutions internationales sur le coût des dégâts ou la rentabilité des filières que j’utilise. En fait, ce sont des données publiées que nous utilisons tous malgré leurs faiblesses. Où est le mal ? Mais bref, nous le savons tous qu’Haïti a des déficits énormes de données fiables et régulières et ce n’est pas le « jeune économiste » qui résoudra ce problème demain matin.

Enfin, je dois reconnaitre trois péchés dans mon livre. D’abord, j’ai commis l’erreur de critiquer le CIAT (Comité interministériel d'aménagement du territoire) pour son inefficacité, cette institution étatique intouchable que vous dirigez depuis tantôt sept ans. Ensuite, j’ai commis l’erreur de ne pas citer les études que votre institution (le CIAT,) avait produites. Enfin, j’ai commis l’erreur de vouloir responsabiliser les Haïtiens dans ce livre pour qu’ils prennent leur destin en main. Je devrais peut-être continuer à faire croire aux jeunes que ce sont les impérialistes qui ont tout déterminé, nos élites n’ont pas été responsables soit par complicité, par méchanceté ou incapacité.

Mais au fond, je crois que le fait ne pas opter pour la voie du progrès socio-économique durable, c’est opter pour la pauvreté (la thèse du livre).

Merci d’avoir alimenté ce débat, Dr. Oriol

Cordialement et avec tout le respect,

Etzer Emile

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