Apprenants en situation de handicap et pratiques enseignantes en Haïti : implications pour la justice cognitive

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La justice cognitive est basée sur la reconnaissance de la pluralité des connaissances et exprime le droit des différentes formes de connaissances à coexister et dialoguer en dehors de tout cadre de dépendance hégémonique. Elle a été inventée par le savant indien Shiv Visvanathan en 1997 pour critiquer la dominance hégémonique de la science moderne et proposer la reconnaissance des paradigmes alternatifs, en particulier ceux qui découlent de formes de connaissances autochtones (Makoelle 2014). Ce paradigme entend reconstituer les systèmes conceptuels régissant les modèles d’humanité et les différents modes d’être, tout en reconnaissant et en respectant le système de connaissances de chaque individu, de chaque communauté.

En éducation, la justice cognitive se préoccupe du manque de connaissance du contexte et de la culture des apprenants, ce qui constitue un processus aliénant qui prive les enfants de leurs droits et les défavorise épistémologiquement (Hoppers 2015). Aussi, préconise-t-elle la disponibilité des infrastructures et ressources éducatives pouvant faciliter l’éclosion des potentialités individuelles et collectives afin que les apprenants soient suffisamment outillés pour faire face à la fois aux besoins spécifiques et généraux, dans un contexte local et global. Sans discrimination et exclusion, l’apprentissage doit être un processus émancipateur où les systèmes de connaissances locales sont reconnus et intégrés dans les processus d’enseignement et d’apprentissage afin d’assurer la justice cognitive.

Pourtant, la réalité de l’école en Haïti semble ignorer complètement, même sur le plan conceptuel, des notions comme justice cognitive, éducation inclusive, inclusion scolaire, apprentissage équitable, pédagogie critique, etc. Dans ses modes d’opération, on dirait que ce système éducatif ne se soucie guère du problème de reproduction des injustices culturelles et sociales qui sévissent dans la société haïtienne. Ainsi, éducation à double ou à mille vitesses, prédominance des intérêts privés, frais de scolarité exorbitants, enfants non scolarisés, langue maternelle opprimée, infrastructures et matériels scolaires inadaptés deviennent des termes courants pour caractériser la situation de l’éducation en Haïti, ce qui débouche sur un taux d’analphabétisme élevé pour reproduire in fine les structures de l’exclusion sociale.

 Si le système éducatif haïtien est déjà discriminant pour les catégories des enfants ''normaux'' en fonction de leur origine sociale, qu’en est-il des enfants en situation de handicap? Conscient que la justice sociale n'est pas possible sans justice cognitive et que l'accès à une éducation de qualité en tant que droit humain doit être équitable, non discriminatoire, le GIECLAT (Groupe d'Initiative pour l'Etude de la Cognition, du Langage, de l'Apprentissage et des Troubles) réalise un Projet de Recherche-action intitulé Élèves en situation de handicap et pratiques pédagogiques des enseignants dans des écoles de la Grand’Anse, des Nippes et du Sud d’Haïti.

Il s'agit d'une recherche-pilote s'étendant sur une période de 3 ans (2018-2021). Elle mobilise plus de 3000 acteurs dans une démarche réflexive autour de l’éducation inclusive impliquant entre autres : professeurs d'université et étudiants (Université publique de la Grand’Anse, Université d'Etat d'Haïti et INUFOCAD); directeurs d'école, cadre du ministère de l'éducation nationale, enseignants, élèves et parents d’école ; psychologues, linguistes, sociologues, ethnologues et spécialistes en sciences de l'éducation. Ces implications visent à identifier et observer les manifestations et les impacts du handicap à l'école en vue de collecter des données et d'analyser le mode d'apprentissage des élèves du fondamental et les pratiques enseignantes. Les résultats de cette recherche renseigneront la CASAS (Commission d'Adaptation Scolaire et d'Appui Social) du MENFP sur l'état de la situation et permettront aux partenaires internationaux d'éducation, notamment, le National Academics Science (NAS) et l'USAID, d'avoir des informations crédibles pour mieux localiser et ajuster leurs appuis à Haïti en éducation.

Le GIECLAT prône l'éducation inclusive en Haïti, à une époque où les enfants sont victimes de violences symboliques et de stigmatisation, mais les objectifs qu'il poursuit par cette action d'envergure scientifique n'auraient jamais existé sans le support financier de ces deux institutions américaines : le National Academics Science (NAS) et l'USAID. Leur appui est d'autant plus important qu'il permet de faire un diagnostic du système éducatif dans les zones victimes des catastrophes de l'ouragan Matthew de 2016.

Nous souhaitons que les décideurs politiques et administratifs du pays reconnaissent le mérite de cette action et soient attentifs aux conclusions et recommandations qui en découlent pour la rénovation du système éducatif et l'application de la justice cognitive via un apprentissage équitable. L'apprentissage équitable implique un processus permettant de réduire, voir éliminer l'écart d'apprentissage entre apprenants urbains et ruraux, entre ceux qui sont favorisés et défavorisés, entre apprenants ordinaires et ceux qui sont à besoins spéciaux en termes de ressources éducatives. Que l’école en Haïti ne soit plus un vecteur de l’exclusion sociale et économique !

Par Samuel REGULUS

Ethno-sociologue, [email protected]

Publication de l’auteur sur la Justice cognitive :

Justice cognitive, libre accès et savoirs locaux (2016),

URL: https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/justicecognitive1/

 

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