Que peut-on espérer des mesures de la BRH en période de turbulences politiques ?

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Jean Baden Dubois

N’était le coup d’éclat politique des quatre sénateurs de l’opposition au Sénat de la République, l’actualité du jeudi 30 mai 2019 serait sans nul doute la conférence de presse donnée par les membres du conseil d’administration de la Banque de la République d’Haïti (BRH) au centre de convention de ladite institution. Mais pendant que les plus hautes autorités monétaires s’évertuaient à rétablir la confiance des agents économiques dans la gourde, à quelques blocs, le Parlement haïtien donnait les signaux contraires en exposant l’ampleur de la crise politique actuelle.

Que peut-on espérer des mesures de la BRH en période de grandes turbulences politiques ? De façon encore plus large, on peut s’interroger sur l’impact des politiques économiques en période d’instabilité politique. La réponse du gouverneur Jean Baden Dubois ne souffre d’aucune ambigüité : en période de grandes turbulences politiques, les mesures de la BRH sont moins efficaces. La stabilité politique, admet-il, est indispensable à l’atteinte des objectifs de la politique monétaire et de la croissance dans l’économie haïtienne.

Le point de presse des membres du conseil d’administration de la BRH visait à présenter les mesures de lutte contre la dépréciation accélérée de la gourde. Les mesures adoptées sont de trois ordres : d’abord des mesures administratives et règlementaires à travers des circulaires et avis, ensuite des mesures de politique monétaire, et enfin des modifications des taux d’intérêt sur les bons BRH accompagnées des interventions sur le marché des changes. Sans oublier  des mesures incitatives sur les obligations BRH.

Parmi les mesures de politique monétaire, la BRH annonce une augmentation  du taux d’intérêt sur les  bons BRH qui sera dorénavant libellé comme suit : 22 % sur les bons à 91 jours, 14 % sur les bons à 28 jours et 10 % sur les bons à 7 jours. La BRH injectera également sur le marché des changes un montant de 150 millions de dollars américains d’ici au 30 septembre 2019 pour « renforcer l’offre de dollars transactionnelle et contrer les attaques spéculatives de certains opérateurs sur la monnaie locale ».

La BRH revendra sur le marché le surplus de dollars achetés par les banques commerciales et qui n’aura pas été revendu le même jour par ces banques, conformément à la règle de position cambiste nulle. Cette disposition vise à empêcher les banques commerciales de réduire l’offre de dollars américains sur le marché de façon spéculative. La banque centrale annonce aussi un renforcement de la surveillance au niveau des opérateurs non régulés par la BRH, comme le prescrivent les dispositions légales en la matière. À ce titre, la banque des banques a émis de nouveaux avis et circulaires concernant les opérateurs de change et des maisons de transfert.

Le gouverneur Jean Baden Dubois en a profité pour inviter le grand public à épargner en gourdes en achetant les obligations BRH qui leur permet de conserver totalement le pouvoir d’achat de la monnaie nationale, en plus d’être rémunérées à un taux d’intérêt de 7% l’an sur les maturités de 3 mois, de 7,25% sur 6 mois et 7,5 % sur  12 mois. La BRH compte renforcer sa campagne de communication sur les obligations BRH afin de mieux faire connaître ce produit tout en essayant d’en élargir les points de vente pour une plus grande accessibilité au grand public.

Ces mesures de la BRH interviennent dans un contexte très préoccupant à la fois sur le plan politique et sur le plan économique. Au cours des six derniers mois,on a connu une forte dépréciation de la monnaie nationale de plus de 28 %. Selon la BRH, les principaux facteurs qui expliquent cette dépréciation peuvent se résumer de la manière suivante.

 L’économie haïtienne fait face à une diminution de l’offre de devises induite  notamment par la chute d’environ 40% du flux des visiteurs au cours des six premiers mois de l’exercice fiscal 2018-2019, comparativement à la même période de 2017-2018. Le nombre de visiteurs est passé de 238 155 à 142 824 durant cette période, engendrant ainsi une forte baisse du taux d’occupation dans les hôtels. Certains hôtels vont jusqu’à menacer de fermer leurs portes si cette situation chaotique se poursuit.

Parallèlement, le financement extérieur sous forme d’appuis budgétaires et d’investissement direct étranger est quasi inexistant. Le Fonds monétaire international (FMI) avait promis un prêt de 250 millions de dollars américains à Haïti, mais ce prêt est conditionné par la mise en place d’un nouveau gouvernement ainsi qu’un nouveau budget national. Ces deux conditions, semble-t-il, ne seront pas satisfaites dans les prochains jours. L’augmentation des transferts des expatriés (5,8% par rapport à 2018), la légère hausse des exportations (15,7 %) et la stagnation des importations n’ont pas suffi à permettre un certain équilibre sur le marché  des changes du point de l’interaction de l’offre et de la demande, selon le diagnostic de la banque centrale.

La BRH rappelle aussi que le marché des changes, davantage que les autres marchés, est particulièrement sensible aux facteurs extraéconomiques, les troubles sociopolitiques en particulier. Depuis le mois de juillet 2018, rappelle le gouverneur, la conjoncture sociopolitique est devenue relativement instable, ce qui n’est pas sans conséquence sur le comportement des agents économiques qui nourrissent leurs anticipations négatives. Cette instabilité alimente des incertitudes chez les agents économiques qui les incitent à acheter systématiquement des dollars en vue de limiter les conséquences de  l’augmentation  du taux de change.

Outre la baisse de l’offre de devises,la BRH admet que la forte volatilité du taux de change est en grande partie imputable à ce que les économistes appellent « des bruits », c’est-à-dire  des facteurs extraéconomiques qui ne dépendent pas de la BRH, mais qui ont des impacts considérables sur le taux de change et la stabilité des prix.  Elle cite en exemple les évènements politiques des 6 et 7 juillet 2018, du 17 octobre et du 18 novembre de la même année, des incertitudes et des troubles sociopolitiques qui sapent en général la confiance des agents en alimentant les anticipations de dépréciation qui deviennent autoentretenues.

Les autorités monétaires disent constater aussi « un glissement du marché des changes vers la désintermédiation à travers une amplification du secteur informel ». Si ce phénomène n’affecte pas nécessairement l’offre de devises, il a des « impacts sur la formation des prix, donc du taux de change ». Selon les informations disponibles, seulement 10 % des transferts transigés par les maisons de transferts intègrent le marché formel des changes. Il y a quelques années, ce pourcentage avoisinait 80 %.

Ce glissement vers l’informel du marché des changes risque de diminuer davantage l’impact de la politique monétaire sur la stabilisation du taux de change en période de turbulences politiques. La BRH dit vouloir lutter énergiquement contre ce glissement vers cette amplification du marché informel des changes. Ce phénomène peut facilement déboucher sur l’existence d’un marché noir (voire illicite) de dollars américains. La banque centrale lance une mise en garde contre le laxisme de certains opérateurs financiers en matière de lutte contre le blanchiment d’argent.

Il s’agit là d’un enjeu international de grande importance qui fait l’objet d’une nouvelle circulaire de la BRH. Celle-ci rappelle aux banques et aux caisses d’épargne et de crédit l’obligation qui leur est faite de s’assurer que toutes les opérations effectuées par les clients sont conformes au profil de risque de ces derniers  et de faire une déclaration de soupçons à l’Unité centrale de renseignements financiers (UCREF) quand des anomalies susceptibles de les exposer aux risques réputationnels, opérationnels et juridiques sont constatées.

Pour revenir à la question de départ, le gouverneur a clairement mentionné la crise politique comme une des causes de la dépréciation de la monnaie nationale. Une cause sur laquelle la BRH n’a pas vraiment d’emprise. D’ailleurs, fait assez surprenant, le lendemain des annonces de la BRH, une des banques leader du marché des changes a ajouté une gourde à son taux qui est passé à 92,5 gourdes à l’achat et 93,5 gourdes à la vente pour des montants inférieurs à 100 dollars américains. Pour des montants plus élevés, le taux à la vente n’est même pas indiqué.

Si, sur chaque dollar américain revendu, cette banque réalise une gourde de bénéfice, il importe de noter que, sur chaque euro, elle réalise un bénéfice d’environ 15 gourdes. Elle achète l’euro à 1,03 dollar américain et le revend à 1,19, soit une différence ou spread de 0,16 dollar américain, soit 0,16*93,5=14,96 gourdes sur chaque euro revendu. Sur la revente d’un million d’euros, cette banque peut gagner plus de 14 960 000 gourdes. Elle réalise à peu près ce même bénéfice pour toute transaction effectuée en euros sur une carte de crédit.

C’est quasiment la même chose pour les transactions réalisées en dollars canadiens. La banque en question achète le dollar canadien à 0,6993 dollar américain et le revend à 0,7874 dollar américain, soit une différence (ou spread) de 0,0881 dollar américain ou 8,24 gourdes. Sur un montant d’un million de dollars canadiens revendus, elle peut gagner 8 240 000 gourdes.

Récemment,  j’ai acheté un produit pour 100 dollars canadiens sur ma carte de crédit obtenue d’une banque haïtienne, je l’ai retourné le lendemain, le magasin m’a remboursé le montant de 100 dollars canadiens. Comme ma banque me facture en gourdes, j’ai perdu plus de 800 gourdes sur la transaction avortée. La BRH ne devrait-elle pas regarder des « spreads » aussi élevés sur la revente de devises étrangères? Elle a vraiment du pain sur planche. Davantage en période de troubles politiques.

Thomas Lalime
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Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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