70 ou 100 gourdes pour un dollar en 2019 ?

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Billets de gourdes

Participant à la traditionnelle entrevue Leslie Delatour le 2 janvier 2019 au micro de notre confrère Kesner Roro Pharel sur Radio Métropole, le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), Jean Baden Dubois, a été invité à répondre à une épineuse question de l’actualité économique : peut-on s’attendre à un dollar à 100 gourdes en 2019 ?

 En dépit de l’insistance de Roro, le Gouverneur n’y a pas répondu catégoriquement. Évidemment, il n’y a pas de réponse coulée dans le béton non plus. M. Dubois en a plutôt profité pour insister sur l’importance de la stabilité sociopolitique sur l’efficacité de la politique monétaire visant la stabilité des prix et du taux de change. En période de stabilité politique, la politique monétaire est extrêmement efficace, a-t-il confié. L’analyse du taux de change entre mars 2017 et décembre 2018 semble lui donner raison.

En effet, en mars 2017, le taux de change de fin de période s’élevait à 69.35 gourdes pour un dollar américain. C’était moins de deux mois après l’entrée en fonction du président Jovenel Moïse le 7 février 2017. Le marché était très optimiste à l’arrivée du nouveau chef de l’État qui se disait pro-business. On misait déjà sur une stabilité politique retrouvée avec la prestation de serment du président élu. À partir de mars 2017, le taux de change se mettait à diminuer de façon assez significative. À la fin du mois d’avril, le taux de change de fin de période était établi à 67.6 gourdes avant d’atteindre 62.2 gourdes à la fin du mois de mai 2017, soit une diminution de 10.31 %. La gourde avait alors connu une appréciation significative de plus de 10 % en moins de deux mois. Elle a ensuite enregistré une certaine stabilité à ce niveau, jusqu’au mois de septembre 2017. Cette période montre effectivement que la politique monétaire, comme l’a affirmé le Gouverneur, peut bien être efficace et qu’un dollar à 70 gourdes en 2019 fait partie de l’univers des possibles.

D’après la dernière note sur la politique monétaire, depuis plusieurs trimestres, la BRH a maintenu la même orientation de la politique monétaire consistant en une reprise systématique de la liquidité en gourdes au niveau du système avec un statu quo au niveau des taux d’intérêt directeurs. Ainsi, elle a procédé à l’augmentation de 5 % à 7.5 % de la couverture en gourdes des réserves obligatoires sur les passifs en devises, en vue de libérer des ressources en dollars et de mieux approvisionner le marché des changes. Elle a aussi poursuivi, sur une base régulière, les interventions sur le marché des changes afin de « lisser les fluctuations indésirables du cours du dollar et d’atténuer les effets négatifs de la dépréciation sur l’inflation ». Les taux sur ces titres monétaires ont été maintenus à 6 %, 8 % et 12 % sur les maturités de 7.28 et 91 jours, respectivement.

Le portefeuille d’obligations BRH détenues par les agents économiques est passé de 1.6 milliard à 2.11 milliards de gourdes, soit plus de 507 millions de gourdes stérilisées à travers ce titre au quatrième trimestre par rapport au trimestre précédent, selon les statistiques de la Banque centrale. Afin d’alimenter l’offre de devises et de réduire les pressions sur le marché des changes, elle est intervenue à hauteur de 59.6 millions de dollars américains. En vue d’absorber de la liquidité en gourdes, la banque des banques a conservé la modification du mode de constitution des réserves obligatoires sur les passifs en dollars, soit 92.5 % en monnaie étrangère et 7.5 % en gourdes contre 95 % et 5 % . Elle a offert la possibilité de dégager environ 27 millions de dollars pour renforcer l’offre de devises sur le marché des changes. Et elle a gardé inchangés les coefficients de réserves obligatoires à 44 % sur les passifs en gourdes et à 49.5 % sur les passifs en devises.

Cependant, petit à petit, à partir du mois d’octobre 2017, le taux de change repartait à la hausse. En juin 2018, il frôlait déjà 67 gourdes pour un dollar. Comme si les principaux agents économiques commençaient à perdre confiance au nouveau pouvoir à mesure que les mauvais signaux commençaient à être reçus ou perçus. Les émeutes des 6 et 7 juillet 2018 allaient marquer un tournant décisif dans la dépréciation accélérée de la gourde. À la fin du mois d’août 2018, le taux de change de fin de période était passé à 69.11 gourdes. En septembre 2018, avec 69.98 gourdes pour un dollar, il dépassait le niveau de mars 2017 avant la période de réduction significative ou la période d’efficacité relative de la politique monétaire. Depuis cette période, il n’a cessé d’augmenter pour atteindre la barre des 77.19 gourdes pour un dollar américain le 31 décembre 2018.

À bien comprendre l’intervention du Gouverneur, l’allure du taux de change en 2019 dépendra du climat politique. Donnez-moi un climat politique stable, je ramènerai le taux de change à un plus niveau plus faible, promet-il en substance. Sur le plan de la stabilité politique, le premier semestre de l'année fiscale 2017-2018 a été relativement calme, mais cela n’a pas été le cas du second. On a connu de grandes manifestations de rue exigeant la reddition des comptes dans le cadre du fonds PetroCaribe et le départ du président Jovenel Moïse. Des zones avec des poches d’insécurité devenant inaccessibles se sont multipliées à travers la capitale et dans d’autres endroits sur le territoire national. Un tel climat n’est propice ni aux affaires ni au bon fonctionnement des simples citoyens. En conséquence, la gourde a considérablement déprécié. Si cette tendance se maintient en 2019, le dollar américain prendra la direction de 100 gourdes.

Les deux scénarios demeurent donc possibles : 70 ou 100 gourdes. Les premiers signaux politiques de 2019 seront donc scrutés à la loupe. D’autant plus qu’il s’agit d’une éventuelle année électorale qui suscitera beaucoup d’incertitudes, d’attentisme et même des changements de priorité chez les agents économiques tant privés que publics. L’incertitude et l’attentisme qui en découlent amplifieront la menace et les conséquences de l’instabilité politique.

S’attaquer aux causes structurelles de la dépréciation de la gourde

Le gouverneur Dubois avoue que la BRH ne peut pas combattre à elle seule la dépréciation de la gourde. Il faudra la contribution des autres autorités, particulièrement les responsables de la politique fiscale. La dépréciation observée, rappelle-t-il, est le résultat d’un déséquilibre vieil de plus de 30 ans. Un ensemble de choix politiques et économiques a conduit à cette désarticulation structurelle de l’économie durant les 30 dernières années. Parmi ces choix, le gouverneur Dubois mentionne celui de libéraliser le marché local sans protéger les producteurs nationaux ainsi que celui de satisfaire la consommation locale à partir des importations et non la production nationale. Cette désarticulation a conduit à une nouvelle structure de l’économie où le commerce représente 28 % du produit intérieur brut (PIB) en 2018 au détriment de l’agriculture qui ne conserve que 20 % du PIB.

Pourtant, le commerce ne dispose pas d’une forte valeur ajouté, précise M. Dubois. Le secteur Bâtiments et travaux publics (BTP) qui représente 10 % du PIB est parfois dominé par des compagnies étrangères. Au fil du temps, la balance des paiements devient structurellement déficitaire. En 2018, le pays a importé pour environ 5.6 milliards dollars américains alors qu’elle a exporté pour à peine 1.6 milliard de dollars. Cette importation de 5.6 milliards, confie le Gouverneur, finance la création d’emplois dans d’autres pays et non en Haïti : elle génère de la croissance économique ailleurs. La République voisine est un des principaux pays bénéficiaires.

Les transferts de la diaspora soutiennent l’économie haïtienne à hauteur de 3.2 milliards de dollars américains. Malgré cette importante contribution, il reste encore un écart d’environ 800 millions de dollars que le tourisme et les investissements directs étrangers devraient permettre de combler. Mais sur l’investissement direct étranger, le gouverneur Dubois a émis une réserve : les investisseurs étrangers ont tendance à retourner tout le profit engrangé à leurs pays d’origine en dollars américains. Cette tendance crée une pression constante sur le taux de change. Les compagnies de télécommunications en sont des exemples éloquents. À noter également que l’instabilité politique nuit à l’affluence des touristes et des investisseurs locaux et étrangers en Haïti.

Dans un tel contexte, on ne peut continuer à envisager des solutions cosmétiques, a tranché le Gouverneur. Il faut des mesures conjoncturelles mais aussi structurelles qui s’attaquent aux causes réelles du problème. Le gouverneur Dubois confirme l’intervention de la BRH dans ces deux domaines à travers les interventions sur le marché des changes et d’autres mesures en droite ligne avec son agenda monétaire pour la croissance économique. Mais à côté de cet agenda, il faudrait aussi, conseille-t-il, un agenda fiscal pour la croissance économique.

Jean Baden Dubois a fait ressortir l’impact de la hausse de la consommation de l’essence sur le taux de change. À la fin de l’année 2018, celle-ci était passée de 16 000 gallons à 22 000 gallons par jour, soit une hausse de 38 %. Comme explication à cette augmentation, le Gouverneur privilégie la thèse d’un approvisionnement de la République dominicaine sur le marché local, comme si l’État haïtien subventionnait la consommation d’essence en République dominicaine. Il faudrait également considérer le gaspillage dû aux embouteillages monstres constatés dans les grands centres urbains sans négliger le nombre considérable de motocyclettes qui circulent au pays.

Le poids de l’essence et des banques commerciales

La consommation de l’essence en Haïti s’élève à 100 millions de dollars américains par mois, soit 1.2 milliards de dollars américains par an. Elle représente un poids considérable sur l’évolution du taux de change. À la fin de chaque mois, le Bureau de monétisation des programmes d'aide au développement (BMPAD) chargé de placer les commandes d’essence sur le marché international se retrouve dans une situation très inconfortable pour retrouver les dollars américains. L’essence se faisait très rare le weekend écoulé à Port-au-Prince. Les opérateurs locaux ont profité de l’arrêté portant obligation de libeller les transactions commerciales sur le territoire dans la monnaie nationale pour payer leurs factures en gourdes, mettant ainsi le BMPAD dans la difficulté de s’approvisionner en dollars américains afin d’alimenter le marché en essence.

Par le passé, les Organisations internationales et les Organisations non gouvernementales (ONG) jouaient aussi un rôle sur le marché des changes en y vendant des devises aux enchères. La BRH avait dû intervenir pour interdire ces ventes aux enchères qui tiraient, selon elle, le taux de change vers le haut. Aujourd’hui, ces organisations doivent vendre leurs devises aux banques commerciales, confirme le Gouverneur qui a été invité à opiner sur le rôle des banques commerciales les plus importantes sur l’augmentation du taux de change. Le marché formel des changes mobilise environ 40 millions de dollars américains par semaine pour un total de 160 millions de dollars américains par mois.

Un total de huit banques commerciales partage ce marché oligopolistique. Les trois principales en captent environ 80 % et en sont les leaders. Ils bénéficient en conséquence d’un énorme pouvoir de marché. Même si le Gouverneur pense qu’elles ne peuvent pas spéculer sur le taux de change à cause de la supervision effectuée par la BRH, elles peuvent utiliser leur pouvoir de marché pour l’influencer. Il faut souligner que le profit des banques commerciales sur les opérations de change ne dépend pas vraiment le taux de change en soi mais plutot sur la différence entre les taux de vente et d’achat. En fait, si elles achetaient le dollar à 5 gourdes et le revendaient à 7 gourdes, elles feraient 2 gourdes sur chaque dollar. Le même montant qu’elles gagneraient à un dollar à 100 gourdes. Au contraire, elles feraient encore plus d’argent sur le volume de transactions. À ce niveau, les banques commerciales n’auraient pas vraiment intérêt à augmenter le taux de change de façon artificielle.

Cependant, la structure particulière du marché bancaire poussera la Banque des banques, selon son patron, à revoir sa méthodologie de supervision. Selon les dispositions de la nouvelle règlementation, la supervision sera axée à la fois sur les notions de risque et de proportionnalité. « On ne peut plus continuer à avoir le « one size fits all » », confirme Jean Baden Dubois. Pour renforcer la régulation du système bancaire, une dizaine de circulaires seraient déjà fin prêtes à la BRH. Par exemple, une banque ne pourra plus investir dans n’importe quel domaine comme cela se fait aujourd’hui.

Le secteur informel ne sera pas épargné. Environ 7 à 8 agents de change œuvrent également dans ce secteur qui représente entre 22-25 % du marché des changes. Ce pourcentage tient compte des supermarchés et boutiques qui font également et de manière irrégulière office d’agents de changes. La loi régulant ces agences les interdira de s’adonner à d’autres activités commerciales. De même, les supermarchés ne devront pas pouvoir offrir le service de change comme ils le font présentement. Le gouverneur Dubois avoue que l’heure de changer le cap a sonné. Il n’est plus possible de penser à résoudre le problème structurel de change seulement par des mesures conjoncturelles, a-t-il tranché. Verra-t-on le début de ces changements à partir de 2019 ? On se croise les doigts.

Thomas Lalime source Le Nouvelliste

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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