Lettre du Député Alfredo Antoine à la population

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Alfredo Antoine Depute de Kenscoff

Crise née du rapport de la Cour des Comptes

Compréhension et propositions du Député Alfredo Jr Antoine

Lettre ouverte à la population haïtienne

Chers Compatriotes,

Tel un raz de marée s’apprêtant à balayer les structures vermoulues de tous les secteurs de la société, la crise que traverse notre pays atteint, cette semaine, son point nodal, avec le deuxième rapport que vient de présenter la Cour supérieure des Comptes et du Contentieux administratif (CSCCA), à grand renfort médiatique, sur la gestion des fonds Petro Caribe par les administrations de trois anciens chefs d’Etat : feu René Garcia Préval, Joseph Michel Martelly et Jocelerme Privert.

Dans cette atmosphère de sauve qui peut, il y a quand même lieu de noter, pour toutes fins utiles, que la présidence de Monsieur Jovenel Moïse arrivé au pouvoir le 7 février 2017, n’est pas du tout concernée par les résolutions de décaissement de ces fonds gérés par le Bureau de Monétisation du Programme d’Aide au Développement (BMPAD). Disons mieux, il n’y avait plus de disponibilité à l’arrivée de Jovenel Moïse au pouvoir. Tout rapport sur la gestion des fonds Petro Caribe concerne, alors, la période comprise entre 2006 et 2016. Cette vérité comparable à un truisme, tout le monde est unanime à l’accepter d’emblée.

Depuis la fin de la semaine dernière, ce rapport, qui met le pays en sens dessus dessous, est diversement interprété. Tous analystes politiques se sont évertués, dans des formules plus contradictoires les unes que les autres à dégager les causes et les éventuelles conséquences de cette conflagration politico-économique, quand bien même ils ne se donnent pas toujours la peine de s’interroger sur la nature, le pourquoi et le comment du rapport qui indexe de vrai et de faux dilapidateurs de deniers publics. Chacun cherche à tirer son épingle du jeu, suivant les intérêts qu’il défend.

Venons-en à la Cour supérieure des Comptes et du Contentieux administratif. Il ne s’agit pas pour moi d’indexer une institution de l’Etat haïtien chargée de réaliser des audits sur les dépenses publiques, mais je ne peux m’empêcher d’interroger les objectifs inavouables, peut-être inavoués  de la Cour des Comptes. Vous me permettez de paraphraser l’autre, avec cette exclamation : « J’interroge, donc je suis ».

En effet, ci-devant Pl-480 Titre III, le BMPAD (Bureau de Monétisation du Programme d’Aide au Développement) qui gère les fonds Petro Caribe depuis la signature de l’accord paraphé entre l’Etat haïtien représenté par l’administration du feu Président René Préval et le Venezuela représenté par l’administration du feu Président Hugo Chavez en 2006, a été audité (tenez-vous bien) une seule fois. C’était sous l’administration du fugitif Patrick Noramé, accusé d’avoir dilapidé ces fonds sous la présidence de Jocelerme Privert (2016-2017). Un seul audit réalisé, alors que l’institution a connu plusieurs directeurs généraux avant Noramé. Un seul audit réalisé alors que le BMPAD, tout comme les autres institutions aurait dû être audité à la fin de chaque année fiscale.

Si tel est le cas, on est en droit de s’interroger sur le sérieux et le sens des responsabilités de cette institution dans l’exécution de toutes ses tâches. On aurait pu citer, en guise d’illustration, la loi des règlements. Elle aurait dû être transmise au Parlement après chaque année fiscale par la Cour des Comptes. Pourtant, elle ne l’a jamais été pour ces trois dernières années fiscales avec lesquelles la 50ème législature, dont je suis membre, est liée. Signalons que seule la loi des règlements permet au parlement de vérifier si le budget précédent a été bien exécuté avant le vote du prochain. Peut-on alors s’attendre à ce que d’autres institutions ou programmes, comme la Caravane, subissent 8 ans plus tard les frais de cet imbroglio administratif de la Cour des Comptes ?

Par ailleurs, l’institution de l’Etat en charge de la collecte des impôts, la DGI, via son directeur général, Miradin Morlan, a démenti une allégation de la Cour laissant croire que les deux firmes Agritrans et Betrex partageraient le même matricule fiscal. Pour un scandale, cela semble être un ! En effet, Comment une institution importante, comme la Cour supérieure des Comptes et du Contentieux administratif, n’avait-elle pas pensé à consulter d’abord la DGI pour vérification avant la diffusion d’une allégation capable de déstabiliser l’Etat dans tous ces fondements ?

J’invite alors la Cour des Comptes à assumer aujourd’hui ses responsabilités face à la nation et plus tard face à l’histoire qui la prendra à témoin en temps et lieu pour cette naïveté aux conséquences incalculables pour l’avenir du pays.

Je saisis cette opportunité pour interpeller solennellement la Direction générale des Impôts (DGI) sur ses responsabilités. Outre ses attributions de collecte d’impôts, il est plus que jamais demandé à la DGI de protéger les intérêts de l’Etat en enjoignant, sous pression s’il le faut, toutes les institutions, personnes physiques ou morales, à s’acquitter de leurs redevances envers l’Etat. Halte au laxisme ! Aujourd’hui, c’est à quitte ou double. Il est temps pour la DGI de contraindre les institutions ayant une dette envers l’Etat haïtien à se montrer responsables. La DGI doit pouvoir contraindre toutes les institutions redevables envers l’Etat à exécuter les travaux ou à restituer l’intégralité des fonds reçus, sans compter les frais de dédommagement pour travaux non effectués.

Le député de la circonscription de Kenscoff que je suis saisit d’ailleurs l’occasion pour réclamer au nom de la population de ma circonscription la réalisation du tronçon de route Fermathe/Montagne noire/Duplan/Marlique : un chantier ouvert depuis plus de 4 ans et dont les travaux trainent encore. J’exige aujourd’hui l’achèvement des travaux ou la restitution de ce montant tiré des Fonds Petro Caribe.

Un coup d’œil objectif sur la réalité économique du pays pour la décennie allant de 2006 à 2016 a permis de constater le niveau de pauvreté de l’Etat soutenu spécifiquement par la vanne Petro Caribe. L’Etat ne disposait d’aucune autre ressource lui permettant de faire face à ses multiples responsabilités, tandis que les difficultés s’amoncelaient. A titre de rappel : le séisme du 12 janvier 2010 et quatre cyclones majeurs ont détruit une bonne partie du territoire national. Les conséquences de ces catastrophes sont incalculables aujourd’hui encore. Ainsi, la misère de la population va sans cesse croissant avec la baisse considérable de l’économie. En vue de pallier, l’Etat a choisi de subventionner pendant plus de 8 ans les prix des produits pétroliers, quitte à ne pas respecter les prix pratiqués sur le marché international. Cette même réalité économique macabre portait la population à tout chambarder sur son passage les 6, 7 et 8 juillet 2018 quand le gouvernement d’alors, pressuré par le Fonds monétaire international, a procédé à l’augmentation des prix du carburant, mettant ainsi fin aux subventions des produits pétroliers.

La réaction violente de la population était, en vérité, prévisible. Comment, en effet, effacer en un jour une subvention vieille de 8 ans ? En politique, la perspicacité est de rigueur. Diriger c’est bien prévoir. Diriger, c’est savoir aussi interroger la sociologie en vue d’éviter les crises sociétales, voire sociales. Le Premier ministre d’alors, Jack Guy Lafontant, avait passé outre les conseils du groupe majoritaire à la Chambre des députés qui lui avait pourtant recommandé de ne pas obéir aux diktats du FMI. Et, comme pour subir les conséquences de ses inconséquences, le Premier ministre a dû, contre son gré, démissionner puisque, interpellé par la chambre basse, ses heures comme Chef de gouvernement étaient pratiquement comptées.

Depuis, la réalité politique, économique et sociale est devenue bien fragile avec des manifestations en cascade, même si, comme il est à constater, la population n’y a pas toujours répondu présente pour ne pas avoir bien compris les directions nébuleuses où on veut l’y contraindre.

En guise de propositions.

Le parlementaire que je suis ne caresse point l’idée de se comporter en patriarche prodiguant de dogmatiques solutions aux problèmes structurants et structurels dont souffre Haïti depuis des lustres. Néanmoins, je demanderais à mes sœurs et frères Haïtiennes et Haïtiens d’œuvrer pour la paix et la stabilité, deux conditions sans lesquelles le développement économique n’est que leurre. J’exhorte la classe politique, le secteur privé des affaires et la société civile à dialoguer en apprenant à s’écouter les uns les autres. Ecouter en vue de mieux comprendre, pour pouvoir mieux agir.

Quant aux propagateurs de haine, je leur dis halte ! Accusateurs d’aujourd’hui, inquisiteurs de demain. Plaise au ciel, le pays n’est pas balkanisé avec la fameuse question d’ethnicité qui, en d’autre lieu, occasionne l’assassinat en série de filles et de fils de la même patrie. Je demande aux hommes et aux femmes de ce pays de cesser l’emprunt de formules démoniaques qui ont détruit ailleurs des sociétés. On ne gagne pas à réveiller les vieux démons en hibernation et en attente de leur mort définitive. Halte aux thèses et antithèses Nèg lavil/Nèg andeyò, Nèg Pòtoprens/Nèg lavil. Le développement se fera avec seulement des patriotes Haïtiennes et Haïtiens.  Le temps des clivages est révolu. Pas de place aux intérêts mesquins ! Vive la nation haïtienne !

En vue de redonner espoir à la population, j’ai toujours suggéré un gouvernement avec des hommes et des femmes compétents, intègres et patriotes. Le pouvoir aux plus capables, disait l’autre à juste titre. Un gouvernement articulé autour d’un programme efficace, réaliste et qui tient compte des revendications de la population et de la réalité du milieu. Il faut mettre de l’ordre dans les finances publiques en sachant que finance et économie ne font pas bon ménage. Il faut aussi et vite combattre l’insécurité dont les colts font trop chanter la mort et le deuil dans les familles. Il faut l’élaboration de politiques publiques pour y parvenir. Il faut vite et par tous les moyens combattre la misère de la population qui ne sait plus à quel saint se vouer dans les communes et dans les sections communales. Cette misère que je dénonce, je la touche chaque jour presque du doigt dans les cinq sections communales de ma circonscription. Elle est indigne de l’être humain. La dévaluation vertigineuse de la gourde par rapport au dollar américain est une indécence. Pratiquement 100 gourdes pour un dollar.

Pour ce qui a trait à la coopération avec la communauté internationale, le prochain gouvernement, en attente de ratification par le Sénat qui traine encore, devra être en mesure de négocier avec ceux qui s’estiment être nos amis. Il faut négocier sans faux-fuyant, en regardant nos interlocuteurs droit dans les yeux. Aux dirigeants haïtiens de proposer le développement pour leur pays et leur population qu’ils connaissent mieux que quiconque. Aux responsables haïtiens de se monter dignes et intègres en réalisant les projets pour la réalisation desquels l’aide a été sollicitée. Haïti a certes besoin du support de ses amis, mais, il faut mettre un terme à l’hypocrisie. On promet beaucoup, on ne donne presque rien. L’orthodoxie des institutions de Bretton Woods ne permet pas toujours de réaliser le développement. Elle est parfois porteuse d’instabilité et de misère.

Aujourd’hui, avec la fermeture de la vanne Petro Caribe, l’Etat doit être en mesure de rechercher d’autres Etats producteurs de pétrole et négocier un autre accord. Toutefois, Petro Caribe doit servir de leçon. Il faut dire non aux trop grandes dépenses non rentables. Investissons plutôt dans les secteurs économiques rentables, comme l’agriculture. Pensons à la fois à l’autosuffisance alimentaire de la population et à la réduction de la trop grande pression du dollar sur la gourde.

Mes chers compatriotes,

Aujourd’hui, l’heure est grave. Notre pays est comme un bateau en péril, avec les Haïtiennes et les Haïtiens à bord. Que nous ont rapporté les manifestations de rues ? Combien ont coûté à l’économie nationale les destructions d’édifices, de véhicules, de stations d’essence, de maisons de commerce ? Je vous invite à répondre à ces importantes et urgentes interrogations en votre âme et conscience. A l’approche de cette saison estivale, ayez souvenance des deux précédentes saisons (estivales et hivernales) que nous avons vainement perdues. Point de tourisme ! La diaspora abandonne peu ou prou le sol natal. L’éventualité de la perte de cette saison s’annonce comme la sonnerie du glas d’Haïti. Bref, la sonnerie de notre glas à nous toutes et tous !

Alors, un patriote n’a d’autre choix que celui de céder la place au compromis, au dialogue et à la concorde, en attendant les élections, l’unique chemin que doit emprunter tout démocrate désireux d’accéder au pouvoir pour une transformation en profondeur du pays.

Que Dieu veille sur Haïti !

Kenscoff, le 6 juin 2019

Alfredo Junior Antoine

Député du Peuple/Kenscoff   

 

 

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