Visite au Pénitencier national, un cauchemar à ne pas refaire.

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Au moment où l’actualité politique se déchaine en Haïti, notamment en raison du vote du budget 2017-2018 dont la scélératesse est dénoncée et éjectée par les progressistes du pays, je me fais volontiers de partager avec vous un témoignage sur ma première visite au pénitencier national comme reporter (judiciaire) à Radio Télé Caraïbes, RTVC. Il est ici question pour moi d’attirer l’attention sur le phénomène de la détention préventive prolongée dont la gravité porte à déplorer. Il s’agit, enfin de compte, d’un autre défi social qui charrie le témoignage d’un pays malade jusqu’aux dents.
Ma première visite au pénitencier national, un cauchemar à ne pas refaire.
Il est vendredi. 4h de l’après-midi. Alors que je m’apprêtais à rentrer chez moi après la présentation de mon journal « bon pawòl », je recevais un appel du commissaire du gouvernement de Port-au-Prince, me Jean Danton Leger. 
-Hello monsieur le commissaire
- Oui DELVA, je vais maintenant au pénitencier national pour lancer une opération visant à dégorger la prison, je voudrais que tu sois là pour couvrir l’évènement.
- Pas de souci monsieur le commissaire.
Je n’ai pas hésité d’acquiescer à l’invitation, car j’avais hâte de faire une visite à l’intérieur du plus grand centre carcéral haïtien. 
J’ai pris la route. Destination pénitencier national
Je suis au centre-ville de Port-au-Prince. Entre la rue St-Honoré et de l’Enterrement, le pénitencier national. Maisons habitables, garages improvisés, installations de petits marchands, beaucoup d’activités bouillonnent la zone. Mais des barricades de béton d’environ et de barbelés sont jetés à quelques encablures de la barrière principale. Question de sécurité. On trouve aussi exactement à l’entrée des agents qui montent la montent garde. Les murs sont tombants et remplis de moisissures. Ils portent encore les séquelles du tremblement de terre du 12 janvier. 
-Bonsoir monsieur, me lâche un agent me voyant devant la grande barrière. 
Bonsoir, lui répondrai-je en lui présentant sans aucune transition ma carte de presse.
-Vous êtes journalistes ?
-Oui
-Il faut faire vite, car le commissaire est déjà à l’intérieur, mais il faut laisser une pièce d’identité avant d’avoir accès à la prison.
Il me fouille aussi. L’agent me stoppe, parce qu’il prétendait avoir trouvé sur moi un objet dur, une arme peut être, pouvait-il penser. C’est mon magnétophone, lui dis-je.
- Ok accès accordé, décide l’agent.
Je m’approche vers une deuxième barrière. Et je suis maintenant sur la cour. Déjà l’odeur qui se répand est étrange. C’est une odeur de cadavre gâté, je dirais, que je respire. Suis-je dans une morgue, ou une décharge me demanderais-je. Mais j’ai déjà la réponse.
Sur la cour, des gens en uniforme sont en mouvement. Ils font partie du personnel de la prison. Mais en grande partie, ce sont ceux qui préparent à manger pour les prisonniers. J’ai eu la chance de voir une grosse chaudière de mais moulu, laquelle me rappelle celle que les paysans utilisent quand ils sont en corvée. Le repas se prépare à la va vite. Dans les plats, le met coule comme un liquide. Pourtant ça va être un délice pour les bénéficiaires. D’ailleurs, certains, souvent, n’y ont même pas droit.
En face de la cuisine je gravis un petit escalier pour arriver au de bureau de l’administrateur de la prison. Mais en montant, mes yeux sont tombés sur Clifford Brandt, cet homme d’affaire, le rare fils légitime de la bourgeoisie haïtienne à être incarcéré pour kidnapping et association de malfaiteurs. Il est placé dans un endroit relativement spécial. Je l’ai vu un peu pensif et maigri. Il n’a pas encore été condamné à ce moment-là. Ce n’est pas le luxe pour lui, mais ça aurait dû l’être par rapport aux conditions d’incarcération des 5 mille autres détenus.
En arrivant sur le balcon qui mène vers le bureau de l’administrateur, mon étonnement s’aiguise. En bas, des centaines d’hommes tous nus prennent leur bain. Leur sexe s’expose au vu de tous. Ils s’empilent. « L’affaire » de l’un est presque collée à celle de l’autre dans cette promiscuité qui fait bien d’alimenter des doutes. Ils font du bruit. Ils chantent. Ils crient. Certains m’envoient de petits papiers dans lesquels ils m’expliquent le motif de leur incarcération. Mais tous se disent innocents. C’est un spectacle inédit ! Entre temps, ma bouche est inondée de crachats.
En face de moi, un autre drame. Le Titanic ! C’est une cellule qui s’appelle ainsi. Dans cette cellule, les conditions des prisonniers sont les plus dramatiques. Ils sont à peu près quatre cents, entassés comme des sardines dans cette cellule qui peut à peine recevoir 50 détenus. Surpopulation carcérale ! Détention préventive prolongée en est la cause. C’est-à-dire, En terme plus clair, des gens qui croupissent en prison sans jamais comparaitre par devant leur juge naturel et dont leur temps d’emprisonnement dépasse le temps de la peine qui correspond à l’infraction perpétrée.
À l’intérieur, la chaleur est suffocante. Pour dormir, ils attachent les deux bouts d’un drap dans les fenêtres. Et ils le font simultanément. A chacun sa tranche d’heure quelqu’un se réveille, pour céder la place à un autre. C’est un véritable calvaire.
A l’intérieur de ce centre carcéral les conditions hygiéniques laissent à déplorer. L’eau potable fait défaut. Un détenu m’a avoué que c’est l’eau de pluie qu’ils boivent des fois quand surtout l’eau de robinet se raréfie. Dans de telles conditions, les détenus attrapent toute sorte de maladie, dont la malaria, le choléra, la tuberculose etc. ils meurent aussi dans la prison. Je me rappelle que le commissaire du gouvernement Jean Danton Leger a organisé des funérailles pour 7 prisonniers en une seule journée. Tous morts de ces maladies mentionnées. Ces conditions de détentions privent la personne humaine de deux choses : la liberté et la vie. On va en prison pour mourir même pour la moindre faute. Ce qui est contraire à toute convention et traite sur le droit de la personne dont Haïti est partie.
Violence dans la prison
Ces conditions tragiques de détention rendent violents les prisonniers. Ceux qui étaient déjà violents le deviennent davantage, car au pénitencier on n’a plus rien à perdre. J’ai rencontré un jeune homme à l’intérieur frisant la vingtaine. Il s’appelle Marvens. Il est venu vers moi, me racontant son calvaire avec ses yeux remplis de larmes : on me jette en prison pour quelque chose que je n’ai pas fait. Depuis mon arrivée à la prison, je connais des moments difficiles. Vu ma petite taille, ils me frappent toujours. Le major de la prison me maltraite. Major, c’est ainsi qu’on appelle le plus ancien dans une cellule. Un jour il m’a même forcé d’essuyer son cul après qu’il a fait caca dans un saut. C’est lui qui commande. Ses désirs sont des ordres. Un soir, l’un d’entre eux a même tenté de me violer. N’était-ce pas Ti Maxo, lui, il est un peu costaud, je serais foutu, me confie Marvens. Chaque jour ici, les prisonniers en viennent aux mains. Ils s’assènent des fois des coups mortels. Si tu vois ici un homme avec un œil défoncée, ou une boursouflure à la tête c’est bien l’œuvre d’un prisonnier-bourreau. Ici c’est une jungle carcérale, me dit-il.
La pratique « de bleu » s’applique aussi à la prison. C’est le cas dans la cellule de Marvens. A chaque nouveau venu, son baptême de feu. C’est le major qui dicte quel châtiment infligé à chaque nouveau venu, explique-t-il. Pour Marvens, le pénitencier ce n’est pas une prison, c’est un enfer. L’enfer n’est guère là-haut, comme les chrétiens le prétendent, mais ici-bas, entre la rue de l’enterrement et honore.
-Sexualité dans la prison-
Déjà 30 minutes d’observation et de conversation avec Marvens. Il ne montre la moindre trace de réticence pour m’ouvrir le ventre de la prison. Parallèlement, le commissaire du gouvernement s’entretient avec les autorités pénitentiaires sur sa politique carcérale notamment sur le phénomène de la détention préventive prolongée.
Au pénitencier, il n y’a que d’hommes. Certains sont là depuis, une jour une semaine, 3, 4, 5 ans. D’autres depuis plus de dix ans. Sans compter les condamnés à perpétuité. La vie carcérale ne dépouille guère de leur sexualité. Chaque prisonnier vit leur sexualité, suivant leur humeur, leur feeling ou leur conviction Marvens me raconte qu’à l’intérieur ses confrères de cellules se livrent tous les jours à une course de masturbation. Ils misent sur l’éjaculation la plus précoce. Celui qui atteint en premier son orgasme sera primé. La prime peut être n’importe quelle bizarrerie, une taie d’oreiller par exemple. A ces moments, selil la santi dechy selman( la cellule sent le sperme seulement) indique ironiquement Carlens. Apres des conversations sur des conquêtes et des exploits sexuels, il faut s’attendre dans les instants qui suivent à des séances jouissives d’onanisme, poursuit-il d’un ton hilarant.
Beaucoup recourent à la pratique de l’homosexualité aussi. Mais il y’a plus de confidentialité dans cet exercice. Certains le font au fond de la nuit non sans discrétion. On peut par curiosité remarquer un mouvement de va et vient sous un drap près de la fenêtre. On peut aussi entendre un murmure suspect derrière soi, raconte Marvens qui dit prendre distance par rapport à cette pratique qu’il juge abominable. Mais il dit garder pour lui sa position de peur de ne pas se faire sauvagement sodomisé. Néanmoins, il avoue qu’il se masturbe aussi fréquent que s’il serait dernière une femme tous les soirs. J’ignore si un jour il a remporté la palme. Mais un fait demeure certain que l’espace carcéral n’exclut guère la possibilité de jouir sexuellement.
Commerce dans la prison
La vie carcérale donne aussi lieu à des pratiques commerciales. Il y’a, ainsi dit, une espèce de rationalité marchande qui se développe au jour le jour à l’intérieur de la prison. Certains prisonniers y vendent surtout minutes et boites de téléphones. Pour placer un appel à la prison, ce n’est guère le bagne. D’ailleurs, après ma visite à la prison Marvens allait m’appeler presque tous les jours. On paie pour un appel le double du montant normal. L’argent qui circule à l’intérieur aurait sa provenance de l’extérieur, notamment des parents et proches des prisonniers. Mais ou trouvent-ils ces téléphones ? Sont-ils aidés par des agents pénitentiaires ? Des questions auxquelles Clarens ne voulait me donner aucune réponse, néanmoins il souligne que des geôliers participent à cette activité en tirent bien leur profit. C’est un véritable marché carcéral qui fonctionne au pénitencier, nous confie le jeune détenu.
Croyance dans la prison
Mon ami Marvens ne me fait aucun signe de fatigue. Il se montre très attentif, bien que, dans mon grand élan de curieux je devienne abondant. Mais à la vérité il me fait toutes ces confidences sur la base d’’une promesse. Je lui promis de faire des suivis pour lui au près du commissaire du gouvernement sur son cas qui, à bien l’entendre, serait une histoire d’injustice. Coiffure à la crête, appelée vulgairement ( krek kok), tenue de sport, sandales d’éponge, Marvens fait à peine 1m60. Mais devant moi faisant à peu près deux mètres, il devient encore moins grand. Sans s’ennuyer, il continue de me conduire dans l’intimité du plus centre carcéral haïtien.
Dieu est aussi au cœur des cellules, me dit Marvens. Des fois on a l’impression d’être parmi des frères d’église qui prient à longueur de journée. Point besoin d’imaginer c’est quoi le but de leur prière. Ils implorent la providence divine pour recouvrer leur être et leurs corps enchainés dans un carré de mur. Ils prient leur libération. Ils chantent leur innocence. Ils chantent des chansons dont l’air et des paroles tombent dans la discordance. Des fois, des missionnaires viennent aussi prier avec les prisonniers. Il y’en a qui acceptent le Christ dans la prison. Ils croient trouver une nouvelle liberté par la rédemption. Les condamnés à perpétuité croient par le rachat du seigneur qu’ils vont éviter une double peine, la peine des hommes et celle de Dieu, à savoir l’enfer éternel. Par ce geste, ils croient qu’après leur mort, ils auront vécu une liberté éternelle. As-tu déjà fait la paix avec Christ dans ta vie ? Me demande-t-il ? 
- Oui, me répond Marvens sans hésiter.
Alors si entre la rue et honore, en passant, on entend entonner des chants évangéliques quelque part, ce n’est pas alors un lieu de culte, mais c’est le pénitencier national…
Il est 4h30. 2 heures et demi de visite. Je dois partir…Je pars avec le cœur gros, les yeux mouillés et la voix empreinte de douleur. Cette visite me reste comme un cauchemar que je n’ai jamais envie de refaire…

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