Euvrard Saint-Amand : le changement ne viendra pas sans nous

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À un moment où les jeunes quittent Haïti à un rythme sans précédent, la question de l’exode et son impact sur le développement national se posent dans toute son acuité. Pour certains, cet exode massif conduit à une fuite de cerveaux. Pour d’autres, au contraire, au lieu d’un « brain drain », il s’agit plutôt d’un « brain gain ». En d’autres termes, le départ d’Haïti permet à bon nombre de ses fils et filles d’être encore plus utiles au pays puisqu’à l’étranger, ils ont accès à un savoir qui n’existe pas en Haïti. Le parcours académique d’Euvrard Saint-Amand, qui vient d’entamer un doctorat en administration publique après avoir complété une maîtrise dans le même domaine à la FAU, illustre la seconde école de pensée. Muni de son diplôme et fort d’une compréhension profonde du fonctionnement de l’administration publique américaine, Euvrard Saint-Amand a réalisé des travaux de recherche sur l’impact de la globalisation sur l’administration publique dans les pays émergents. Entretien.
LN: Euvrard, a votre avis, l’exode des Haïtiens vers le Chili, le Brésil, le Canada, les États-Unis, constitue-t-il un brain drain ou un brain gain?
 Euvsa: Si je me réfère à la définition strictement théorique de ces deux concepts américains, je répondrais péremptoirement que cet exode ne saurait être un brain gain dans la mesure où Haïti n’est pas en train de bénéficier de l’immigration massive de cerveaux étrangers. Cependant, il convient de reconnaitre que l’acquisition de savoir ou d’autres conquêtes faites par ceux qui ont quitté Haïti est un gain considérable pour le pays, donc, un brain gain au sens populaire du concept. Ce phénomène qui a connu une montée vertigineuse sous la dictature des Duvalier a vu les cerveaux haïtiens fuir par centaines de milliers à la conquête d’un Eldorado particulièrement aux États-Unis, au Canada, en France, en République dominicaine, dans les Caraïbes, et actuellement au Brésil ou au Chili.
Personnellement, je ne vois pas le brain drain seulement par rapport à ceux que l’on considère traditionnellement comme intellectuels. Je me situe dans un lieu où je peux entendre Gramsci parler des intellectuels organiques. Gramsci croit que : “ Dans n’importe quel travail physique, même le plus mécanique et le plus dégradé, il existe un minimum d’activité intellectuelle. C’est pourquoi, pourrait-on dire, tous les hommes sont des intellectuels, mais tous les hommes ne remplissent pas dans la société la fonction d’intellectuelle”. Je cite Gramsci pour expliquer que le brain drain par rapport à notre chère Haïti est plus catastrophique que l’on a tendance à le croire. Le paysan qui est parti pour le zafra dominicain fait partie de ces cerveaux en fuite au même titre que l’ingénieur, le médecin, ou le sociologue.
 LN: À votre avis, quelles sont les causes de cet exode massif?
 Le débat sur les raisons pour lesquelles les Haïtiens quittent le pays reste ouvert. Nombreux sont les gens qui pensent à l’instar de Mats Lundhal que la pauvreté ou les conditions économiques précaires seraient à la base de cette fuite. Il n’en demeure pas moins vrai que d’autres éléments comme la politique peuvent être aussi une raison pour les Haïtiens de décider d’aller voir ailleurs. J’aime bien l’approche du psychosociologue américain Abraham Maslow sur l’explication psychologique des comportements humains. À travers sa fameuse théorie de la hiérarchie des besoins, Maslow démontre que les besoins physiologiques et la sécurité (physique ou psychologique) arrivent avant toute autre chose. D’après lui, aucun autre besoin ne peut être satisfait ou même considéré comme tel avant que le premier soit satisfait. D’autres penseurs croient que cette approche est dépassée, mais c’est un autre débat. Je me réfère à Maslow juste pour dire que les jeunes peuvent devenir plus utiles. J’ai personnellement compris que beaucoup de jeunes recouvrent l’amour de la patrie après avoir quitté le pays (aucune idée d’invitation aux jeunes à laisser le pays). Les raisons peuvent être multiples, mais je crois qu’après avoir quitté Haïti, nombre d’entre eux ont l’opportunité de satisfaire le primum vivere et gravir le troisième échelon de la pyramide de Maslow qui est celui d’aimer et de se sentir aimé.
Une autre raison d’aimer Haïti c’est la découverte d’Haïti après avoir laissé Haïti. Dany Laferrière parle d’un voyage sans se déplacer physiquement. Lui aussi, il a fait le voyage psychologique après avoir fait le voyage physique. Notre cher Académicien nous dit qu’heureusement les ouvrages ou d’autres sources nous permettent de revenir, de faire le voyage à travers l’histoire et la culture haïtienne sans nous déplacer physiquement. Je crois que cette flamme de patriotisme rallumée à travers ces voyages imaginaires peut être utile à Haïti. Je ne veux même pas mentionner les questions de transfert d’argent ou autres qui sont sur toutes les lèvres lorsqu’on parle de la diaspora haïtienne.
 LN: Devons-nous, en tant que peuple, planifier et promouvoir l’exode de la jeunesse comme stratégie de développement?
 La migration comme phénomène mondial ne date pas d’hier. L’histoire retient la migration des juifs vers Babylone et Israël comme l’une des plus anciennes. On note aussi le déplacement massif des Nord- Coréens vers la Chine voisine. À l’exception de quelque cas comme les échanges de population entre la Gaule cisalpine ou l’Italie et la Gaule transalpine ou la France qui revêt un caractère purement commercial, la majorité des cas de migration massive résulte d’une situation où des nationaux poussés par l’instinct de survie quittent leur pays pour échapper à la fragilité de leur État, ce que Courtland Robinson appelle à juste titre “la migration de détresse”.
Tout ceci pour dire que la migration n’a jamais été une stratégie de développement. En ce qui concerne Haïti, c’est un secret de polichinelle. Les jeunes laissent pour les raisons que l’on sait. La vraie stratégie voudrait que l’État en tant que structure crée les voies et moyens pour que les jeunes puissent se sentir à l’aise chez eux. La jeunesse, comme secteur de la vie nationale représentant aujourd’hui plus de 60% du corps social pour répéter le président Jovenel Moise a l’occasion de l’installation de la Commission Innovation et Insertion socioprofessionnelle des Jeunes, est transversale et doit être prise en compte dans toutes les décisions de politiques publiques. Les stratégies de création et de distribution équitable de richesses, les politiques publiques de santé, d’éducation, de sport, de création d’emploi, de tourisme, d’assainissement de la fonction publique et j’en passe, constituent les éléments qui sont à même de changer les conditions matérielles d’existence des jeunes en particulier, et de tous les Haïtiens en général.
 LN: Euvrard, pourra-t-on jamais attirer ces jeunes à revenir au pays, même comme retraites?
 Je suis très optimiste sur ce point. Je ne veux pas dire que tout sera pour le mieux en Haïti au petit matin. Cependant je crois en un avenir rutilant de soleil pour notre chère patrie. Attirer les jeunes à revenir en Haïti, oui c’est possible et faisable. Cependant j’ajouterais que les jeunes ne vont pas attendre un quelconque changement pour revenir. Fort de ce voyage imaginaire qui les hante, souvent sans le vouloir, ils reviendront pour apporter leur pierre dans la construction de cet édifice du changement. Pour paraphraser l’ancien Président américain James Monroe, Haïti est aux Haïtiens, tant ceux de l’intérieur que de l’extérieur. Le changement ne viendra pas tout seul, le changement ne viendra pas sans nous. J’aime bien répéter un ambassadeur Français qui était en poste en Haïti en 2003 : “Pour sortir du trou, il faut arrêter de creuser”. En digne Port-de-Paisien, fils authentique de Capois La mort, je dis “En avant” vers le changement, la tête altière et haut les fronts.
 LN: Concrètement, comment Euvrard Saint-Amand aujourd’hui est mieux outillé pour contribuer au développement d’Haïti qu’il ne l’était avant de quitter le pays?
Mieux outillé, oui, c’est le cas de le dire. En passant, contrairement à d’autres, je dois rendre hommage à Haïti qui m’avait déjà initié la conquête du savoir. Les bases éducative et idéologique que j’ai eues en Haïti m’ont énormément aidé à réussir dans le système américain.
 D’abord, je dois avouer qu’après plus de vingt ans comme journaliste, j’ai palpé le système ou la structure administrative haïtienne. J’ai été toujours révulsé par l’inégalité sociale systématisée, la corruption au niveau de l’administration publique, l’absence d’éthique et de sérieux dans la gestion de la chose publique de nos dirigeants, l’irrespect des consommateurs au niveau du privé, etc. En faisant ce voyage imaginaire pour reprendre la réponse précédente, j’ai compris qu’il fallait choisir de scruter un domaine qui me permettra de contribuer à changer ce que je n’arrête pas de dénoncer. Dans le souci de mettre la main à la pâte, j’ai décidé de m’investir dans des études de management et d’administration publique. J’ai décroché mon MPA et actuellement je suis un doctorant en Administration et Politiques Publiques à Florida Atlantic University (FAU). Tout ceci, dans le seul souci de me préparer pour le voyage physique qui ne doit pas être trop loin. Pour paraphraser Dany Laferrière une fois de plus “ je suis sorti d’Haïti et jamais Haïti ne sortira de moi”.
 Propos recueillis par Lynn Jean- Louis du National

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