Où sont passées les promesses des luttes de 1986 ?

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La situation chaotique qui régnait suite au départ forcé du général président Paul Magloire en 1956 laisse présager un avenir incertain pour le pays. Les alliances et mésalliances des trois candidats à la présidence qui eurent à se détacher du lot, couplées de conciliabules les plus malignes, auront accouché de quatre gouvernements provisoires en l’espace d’un instant. Jusque-là, rien de singulier. C’est bien une réalité qui s’accorde avec la régularité de l’histoire politique du pays avant et après l’occupation américaine. Stabilité politique est une exception, la règle, avant l’occupation et depuis le mouvement de 1946 aboutissant à la chute d’Elie Lescot, est l’instabilité politique caractérisée surtout par des coups d’État et mobilisations populaires anti-gouvernementales. Pourtant, en 1956, ce qui se dessine à l’horizon est d’une impensable singularité. Aucun observateur de la vie politique d’alors ne pouvait prévoir et mesurer la dimension du malheur qui plane sur le destin du peuple haïtien.
 En 1957, c’est par traquenards, pour répéter Franklin Midy, que François Duvalier remporta les élections grâce à une armée qui s’imposa, au fil d’arrivée, juge unique pour le choix du gagnant. Mais ce fut trois ans plus tard, soit en 1960, à mi-mandat que le taureau commença insidieusement à exhiber ses cornes. Candidat à sa propre succession en 1960, il réussît le pari que personne n’a su remporter depuis après l’occupation. Elie Lescot en 1946, Dumarsais Estimé en 1950, Magloire en 1956 ont tous, par des manoeuvres différentes, tenté de se faire réélire, mais devant la détermination d’une population toujours prête à mobiliser contre l’arbitraire, ils sont tous obligés de capituler. François Duvalier a réussi certes, mais c’est au prix de l’inimaginable. Pendant environ trente ans, de 1957 à 1986, pour contrecarrer tout mouvement subversif, le duvaliérisme a dû instaurer ce qu’un diplomate haïtien appelle « la paix de cimetière ». Disparitions forcées, morts sans sépulture, exécutions sommaires, exil forcé constituent les principaux instruments d’intimidation développés grâce à une milice suffisamment puissante pouvant broyer même de loin, pour répéter Gérard Pierre Charles, « tous ceux qui osent lever la tête, l’arme ou la plume contre l’oppression. » À travers sa contribution dans ‘Haïti : De la dictature à la démocratie’, Franklin Midy nous rappelle que toute dictature est violence d’État contre la liberté, l’autonomie et la dignité du citoyen sujet de droit, la dictature duvaliériste, cependant, « pousse ce mal au-delà de toute limite ; elle se définit par la violence extrême et l’assujettissement absolu : elle est la violence contre l’humanité même du citoyen-sujet », un mal jusque-là inconnu dans l’histoire haïtienne.
À côté des pratiques oppressives assujettissant les droits politiques des citoyens, le régime duvaliériste se montrait incapable d’assurer les droits socio-économiques de la population haïtienne. En 1967-1968, dix ans après que Duvalier père eut accédé au pouvoir, le tableau socio-économique, tel que présenté par Gérard Pierre Charles, montre comment la situation d’Haïti, comparée à celle des autres pays de la région, fut d’une triste singularité. Son revenu per capita de 63 dollars d’alors représente un sixième du revenu moyen des pays de l’Amérique Latine et moins d’un dixième de celui de Cuba au début de sa révolution. Avec un budget de 24 millions de dollars pour une population de 5 millions d’habitants, la dépense publique par habitant atteint à peine la modique somme de 5 dollars. Les dépenses de santé n’existent donc pas. À preuve, la mortalité infantile atteint 204 pour mille alors que l’espérance de vie à la naissance est de 34 ans. Cette sombre réalité conduit Gérard Pierre Charles, à travers la version originale de sa ‘Radiographie d’une dictature’ rédigée en 1968, à conclure que « le régime socio-économique et le système politique en vigueur portent en eux la famine comme unique perspective d’avenir et, tôt ou tard, le peuple devra trouver une alternative autre que la mort par inanition. » Chose dite, chose faite : en 1986, devant une forte pression populaire, le dictateur Jean Claude Duvalier abdiqua.
Après environ 30 ans de personnification du pouvoir d’État par les Duvalier père et fils, le peuple désormais décide de se faire maitre de son destin. Il vote la Constitution de 1987 comme pour consacrer une rupture totale au totalitarisme duvaliériste et ouvre, par-là même, la voie à la démocratie. Le peuple, à travers cette nouvelle Constitution, n’entend pas seulement mettre un terme au duvaliérisme comme l’unique pouvoir totalitaire que le pays ait connu depuis son indépendance, mais décide également de démanteler les derniers vestiges d’une société marquée, selon les mots de Laënnec Hurbon, par une sorte d’apartheid social qu’on reconnait au « traitement que l’État a fait de la paysannerie, en profitant de l’agriculture, longtemps base essentielle de l’économie, mais en négligeant de doter la paysannerie d’écoles, de centres de santé, d’infrastructures ». Désormais, la nouvelle Constitution, à travers l’article 23, fait obligation à l’État “d’assurer à tous les citoyens de toutes les collectivités territoriales, les moyens appropriés pour garantir la protection, le maintien et le rétablissement de leur santé par la création d’hôpitaux, centres de santé et dispensaires. » Au tout début de son préambule, il est dit que la Constitution de 1987 est proclamée dans le but, entre autres, de : 1) garantir les « droits inaliénables et imprescriptibles à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur » du peuple haïtien, 2) constituer une nation haïtienne socialement juste, économiquement libre et politiquement indépendante, et 3) instaurer un régime gouvernemental basé sur l’équité économique. Somme toute, le peuple, à travers ce nouvel instrument juridique, décide d’en finir, pour emprunter les mots de Franklin Midy, avec « la tradition oligarchique répressive, la société inégalitaire exclusive, la culture élitiste ségrégative et l’idéologie dominatrice revanchiste », comme principaux facteurs qui ont favorisé l’apparition du duvaliérisme. En 2017, trente ans après, où en sommes nous ? En d’autres termes, où sont passées les promesses des luttes de 1987 ?
Tout semble s’évaporer dans les fumées de la cupidité. En lieu et place d’équité économique, principe établi par la Constitution de 1987, nous continuons à vivre le cauchemar de la division entre créoles-bossales, alimenté par une élite dirigeante parasitaire qui ne voit dans la pauvreté de la masse qu’une opportunité de s’enrichir. Le prix de ce comportement parasitaire est reflété clairement dans les indicateurs socio-économiques. Avec un Gini coefficient de 0.61, Haïti est le pays le plus inégalitaire de la région où les 20 % des plus pauvres disposent de moins de 1% du revenu national. 80 % des 6.3 millions d’Haïtiens vivant avec moins de deux dollars par jour se trouvent en zones rurales et 38 % d’entre eux ne peuvent même pas satisfaire leurs besoins nutritionnels. Face à une telle situation, on ne peut ne pas être stupéfait quand un ancien président provisoire, élu au suffrage indirect par des manoeuvres qui laissent beaucoup à désirer, se plaint des mesures interdisant désormais des avantages et privilèges aux anciens chefs d’État provisoires. Comme si la cupidité n’a pas de limite. Consterné, l’ancien président, en sa qualité de bon patriote se dédiant valeureusement à la cause nationale, croit qu’il mérite en retour la considération de la République. Le problème c’est qu’il est difficile de comprendre comment quelqu’un disposant de toutes ses capacités mentales puisse s’enorgueillir d’avoir occupé les plus hautes fonctions de l’État dans cette Haïti actuelle. Peut-on être fier d’avoir créé les conditions obligeant la jeunesse haïtienne à quitter le pays en masse pour des destinations incertaines ?
Si nos leaders post-86 n’ont rien fait de positif pour mériter des avantages et privilèges de la République, le comportement « rechignant » de cet ancien président provisoire par rapport aux mesures lui enlevant ses privilèges ne peut être justifié que si l’on admet maintenant explicitement que certains Haïtiens sont plus égaux que d’autres. Ce principe, qui serait contraire à la déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948, s’apparenterait à l’histoire décrite par Georges Orwell dans « La ferme des animaux » pour exposer les abus de Joseph Staline après la Révolution russe. Avant leur soulèvement contre les humains, les animaux se sont tous mis d’accord, d’après les suggestions de Sage l’Ancien, un cochon très respecté de la ferme, que la lutte ne doit pas les changer à la ressemblance de l’ennemi. Pour ce, ils acceptent, entre autres, que : 1) nul animal ne boira d’alcool, 2) nul animal ne tuera un autre animal, et 3) tous les animaux sont égaux. Cependant, après avoir, comme souhaité, vaincu l’ennemi humain, certains animaux qui se croient les privilégiés du système commencent à afficher des comportements hors normes exigeant un amendement (du moins d’interprétations faussées) des sept principes formant le corpus de l’Animalisme, une philosophie qui était élaborée par des leaders tels Napoléon, Boule de Neige et Brille- Babil à partir de l’enseignement de Sage l’Ancien qui s’éteignait paisiblement dans son sommeil trois nuits après avoir expliqué sa vision de liberté à tous les animaux lors d’une réunion clandestine dans la ferme. Désormais : 1) « nul animal ne boira d’alcool » est interprété « comme nul animal ne boira d’alcool en excès », 2) « nul animal ne tuera un autre animal » devient « nul animal ne tuera un autre animal sans raison valable », et 3) « tous les animaux sont égaux » se transforme en « tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres ».
 L’histoire de la ferme des animaux d’Eric Blair, connu sous le nom de Georges Orwell, s’applique bien à la réalité post-duvaliériste. Loin de créer des opportunités pour tous, la politique post-1986 a produit des « plus égaux » qui ne jurent de s’enrichir que par l’appauvrissement des masses. Les promesses des luttes de 1986, les aspirations de vivre dans une société économiquement équitable, incarnées dans la Constitution de 1987, s’envolent en fumée. Donc, avec ces résultats socio-économiques qui sautent aux yeux, se vanter aujourd’hui d’avoir servi valeureusement la cause nationale et s’ériger, par là même, en de véritables ayants- droit des privilèges de la République c’est comme prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages. Mais, les Haïtiens ne sont pas dupes.
Claude Joseph
Professeur à Long Island
University, NY.

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