Youri Latortue: Ma vision des nouvelles forces armées d’Haïti

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Par Youri LATORTUE
Introduction
Parmi les institutions sociales structurantes des sociétés figure l’armée. Malgré le fait que le monde se trouve à une phase post westphalienne, il demeure encore le dispositif de souveraineté par excellence des États-nations. 
S’agissant de notre État-nation, on sait bien que c’est l’armée qui l’a formé au prix du sang aussi bien des créoles que des bossales. Mais l’histoire sociopolitique de notre force nationale de défense est très problématique. D’où, pour faire un saut dans l’actuelle conjoncture, l’épineux sujet en débat découlant de la question suivante : «  Quelle armée pour l’Haïti d’aujourd’hui ? » Cet article, issu d’un texte d’une conférence, se propose de fournir une réponse, parmi d’autres, à cette cruciale interrogation. 
I- Genèse et évolution de l’armée
L’armée haïtienne, pour utiliser un terme générique, existe avant l’État haïtien. Elle est une force fondatrice à la fois d’une structure et de la liberté politiques, donc de la nation. Ce qui pousse donc à reconnaître qu’Haïti est une nation génétiquement militariste. C’est pourquoi la conscience collective haïtienne, au sens sociologique du terme, est fortement imprégnée du militarisme. 
L’armée de l’après-indépendance (1804-1914), celle découlant des menées stratégiques du généralissime Toussaint Louverture et des batailles victorieuses et libératrices de ses officiers, Christophe, Dessalines, Pétion, pour ne citer que ceux-là, se voulait une institution de défense à la fois politique, pour garantir la souveraineté de la nouvelle nation; économique, pour encadrer et encourager la production de richesse; et social, pour la redistribution des richesses et l’égalisation relative des conditions de vie du peuple. Il faut par ailleurs rappeler que Dessalines a payé de sa vie sa grande et sincère volonté de promouvoir et de défendre cette trilogie militaire.
Après la mort de l’empereur fondateur, l’armée a mis de côté l’objectif d’égalité sociale et a plutôt rempli les fonctions de gardien de la souveraineté nationale et de surveillant de l’économie agraire. Ce modèle d’armée fut symboliquement et socioéconomiquement très utile à notre nation. Mais, malheureusement, à la fin du XIXe siècle, l’appétit de pouvoir des officiers, appétit politique grossièrement enrobé des justes revendications des couches populaires et de régionalisme exacerbé, a fini par pervertir la vision nationaliste et progressiste de l’armée. Cette dégénérescence s’est manifestée par une implosion institutionnelle et un éloignement social débouchant particulièrement sur une guerre entre factions régionales de l’Armée et, en conséquence, sur la guerre civile et l’instabilité politique. Ainsi, au lieu de maintenir et de renforcer son rôle de gardien du système social, l’armée s’est transformée en une institution déstabilisatrice.
Cette crise institutionnelle et politique a débouché sur l’occupation américaine de 1915 qui allait non seulement changer le nom de l’armée nationale (Gendarmerie d’Haïti en 1916 ; Garde d’Haïti en 1928), mais aussi et surtout lui donner une nouvelle orientation, une armée au service de l’impérialisme américain. Comme le dit le brillant officier (1945 à 1963) et chercheur, Kern Délince, dans son livre Armée et politique en Haïti (L’Harmattan, 1979), l’Armée a muté en une force brute dépourvue d’idéologie et de projets de développement national. 
Après le départ de la force d’occupation américaine en 1934, l’armée s’est retrouvée dans une situation ambigüe. Car non seulement elle était le produit de l’armée américaine, donc l’héritière de ses principales méthodes racistes et arbitraires, mais aussi elle voulait se donner une image de force nationale capable de protéger et de défendre les intérêts du peuple haïtien, et en conséquence de participer à son épanouissement. Cette imposture allait se dévoiler rapidement, dans la mesure où elle a du en fait choisir son camp et ses alliés, celui des intérêts particuliers des officiers et des classes dominantes intérieures et extérieures. Son utilisation politique par Magloire, Duvalier et le CNG post-86 en témoigne.
En ce qui concerne particulièrement l’armée post-duvaliérienne, il est à remarquer que ses officiers, contrairement à ceux des armées de l’Amérique latine, n’ont pas eu le détachement sociopolitique et l’intelligence académique de comprendre la dynamique de changement du monde, en termes de crise et du déclin du communisme soviétique et de début de la fin de la guerre froide, afin de la moderniser et de lui donner une autre mission. 
En d’autres termes, ils n’ont pas voulu voir que les armées de l’Amérique latine, qui faisaient et défaisaient les gouvernements le plus souvent dans d’odieux bains de sang, s’étaient désalignées sur l’impérialisme américain, s’étaient transformées en armée de défense et de métier, et s’étaient enfin conformées à la nouvelle donne démocratique structurant le nouvel ordre économique mondial libéral. D’ailleurs, lors du troisième  effondrement de l’État haïtien en 2004, pour reprendre l’expression du politologue Sauveur Pierre Etienne, ce sont ces armées, jadis putchistes, qui étaient venues maintenir l’ordre et la stabilité chez nous, via la Minustah.
Ne se fiant qu’à leur instinct et persévérant dans leur être militaire traditionnel, malgré la résolution adoptée par l’OEA contre les coups d’État dans la région, ils ont quand même fait le coup d’État en 1991. La conséquence de cette ultime erreur est la démobilisation vindicative des FAD'H en 1995.
Il faut dire que cette solution facile, prise par le pouvoir populiste et anarchiste d’Aristide et par l’administration américaine, a impliqué la débâcle des autres institutions et une grande instabilité politique. Car les institutions haïtiennes, aussi paradoxale que cela puisse paraître, étaient culturellement et fonctionnellement très attachées à cette institution bicentenaire que représentait l’armée.
II- La mission des nouvelles forces armées d’Haïti
La question n’est point de se demander s’il faut restaurer l’armée, mais quel type d’armée il faut mettre en place dans notre Etat bicentenaire. Car, nous, les dirigeants actuels, avons l’obligation d’avancer vers le mieux et subséquemment de combler les lacunes politiques et stratégiques des anciens leaders, militaires et civils, qui n’ont pas su adapter l’armée aux besoins de démocratisation et de développement du pays. S’ils ont été aveuglés par l’appât du gain et des idéologies anarchistes. Nous, de notre côté, nous devons rendre justice à la patrie et à la République en redonnant à l’armée son rôle patriotique et développementiste.
Dans cette perspective, faut-il d’emblée dire que les nouvelles forces armées d’Haïti  doivent respecter les prescrits de la Constitution de 1987 amendée en ce qui a trait au respect des droits fondamentaux des citoyens haïtiens (articles 16 à 51), et à son apolitisme (article 265).
À la volonté de remobilisation de l’armée, d’aucuns objectent déjà bruyamment qu’en cherchant à faire respecter l’existence constitutionnelle de celle-ci on va bafouer davantage certains autres prescrits constitutionnels traitant particulièrement des droits fondamentaux à l’éducation, à la santé et à la propriété.
Nous leur disons avec conviction et responsabilité qu’en voulant remobiliser l’armée, nous ne nions nullement les problèmes institutionnels et socioéconomiques auxquels le pays est actuellement confronté. En effet, nous reconnaissons la faiblesse de l’État, notre manque de ressources économiques et financières, l’approfondissement continu de la pauvreté et notre significative dépendance par rapport à l’aide internationale.
La reconnaissance de cette situation ne saurait être un aveu d’impuissance. Bien au contraire, elle nous oblige à nous mettre au travail afin de réfléchir sur la philosophie et la mission de la nouvelle force armée d’Haïti. À cet égard, sans verser déraisonnablement dans le passéisme, un retour à la philosophie de l’armée indigène est nécessaire. Ce coup d’œil rétrospectif n’a d’autre but que de nous éloigner de l’individualisme exclusif, de revenir à la solidarité collective fondatrice, et de nous permettre de mieux avancer, avec l’armée, sur le chemin du développement national. Dans cette perspective, les nouvelles forces armées d’Haïti doivent être :
1. au service des intérêts de la nation ;
2. de petite taille ;
3. stratégiquement défensive ;
4. de métier, donc professionnelle et professionnalisante ;
5. répartie dans tous les endroits stratégiques de la République  (entrées et sorties des villes, zones côtières, zones frontalières, ports et aéroports, aires naturelles protégées, etc.);
6. en soutien à la Police nationale ;
7. protectrice de l’environnement ;
8. une institution de secours en cas de catastrophe et de désastre naturels ;
9. respectueuse des droits fondamentaux de la population ;
10. soumise au pouvoir civil démocratique.
Néanmoins, l’opérationnalisation du projet de remobilisation des forces armées d’Haïti, à travers ces dix points ci-dessus mentionnés, ne peut pas se faire de manière précipitée, désordonnée et conflictuelle. Elle demande une collaboration étroite et sincère entre les pouvoirs exécutif et législatif. 
S’agissant du premier, son chef constitutionnel principal (article 136 de la Constitution de 1987), en l’occurrence le président de la République, en tant que « chef nominal des Forces armées » (article 143 de la Constitution de 1987), doit désigner dans le plus bref délai le commandant en chef de l’Armée, selon le vœu des articles 264-1 et 264-2 de la Constitution de 1987 amendée, et, par surcroit, mettre en place l’État-Major. Pour ce qui concerne le second, il doit s’atteler à voter toutes les lois devant permettre l’opérationnalisation de l’armée. Ainsi, certaines institutions telles la Garde-Côte, le CNE et les unités spéciales de la PNH pourraient être intégrées à l’Armée : 
Conclusion
Comme toute société, la nôtre ne saurait fonctionner et évoluer sans une armée légale-légitime et professionnelle. Les pères fondateurs de notre nation l’ont bien compris. C’est pourquoi ils ont fait de l’armée aussi bien le symbole que le levier de la nation. Mais l’obscurantisme, l’égoïsme, l’appât du gain, les conflits internes répétés ont fini par avoir raison de cette institution fondationnelle. La nouvelle génération de dirigeants haïtiens doit mieux faire. D’où la nécessité pour elle de mettre sur pied une armée professionnelle au service prioritairement de la protection et du développement de la nation haïtienne.
Dans la deuxième partie de cet article, je tâcherai de développer les dix points concernant la mission des nouvelles forces armées d’Haïti.
 

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