Haïti, un pays meurtri dans son âme comme dans sa chair

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Au début de l’an 2000, la fréquence des catastrophes naturelles en Haïti est d’une rare exception. Sur l’ensemble des cyclones ayant touché la région Amérique Latine Caraïbe, dix ont frappé Haïti de plein fouet. En mai 2004, deux régions du pays, Mapou et Fonds-Verrettes, sont secouées par deux catastrophes majeures. En septembre de la même année, l’ouragan Ivan a frappé la péninsule du Sud et la côte Ouest causant d’importants dégâts matériels, tandis que Jeanne a dévasté la ville des Gonaïves. En 2005, le pays est ravagé par deux ouragans et plusieurs inondations, alors qu’en 2008, il est bouleversé par 4 cyclones (Fay, Gustav, Hanna, Ike).
Dans ce long chemin de croix, c’est le tremblement de terre de janvier 2010 qui est venu porter le coup de grâce, en frappant le pays au cœur, détruisant ainsi le minimum de qu’il disposait d’infrastructures. En octobre, seulement 10 mois après le séisme démolisseur, une autre catastrophe épouvantable survient – le cholera –, tuant des milliers de personnes. Alors que le cholera devient endémique, les séquelles de la catastrophe du 12 janvier sont encore présentes dans les cœurs et les esprits, et ses effets sont observables. Des milliers d’individus vivent encore dans des conditions infrahumaines dans des tentes de fortune, alors que le pays s’englue dans un mirage électoral. C’est dans ce contexte qu’arrive Matthew - une autre catastrophe. Une catastrophe de plus détruisant les départements les plus fertiles du pays (Sud, Grand ’Anse), dépouillant les personnes de ce qu’elles avaient de maisons, de biens, laissant leurs villes en ruine.
Haïti a été déjà une république dysfonctionnelle dont la marche dépendait pour l’essentiel de la Communauté internationale. Selon le rapport de 2011 sur le développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), il est classé 158e sur 187 pays, avec un indice de développement humain de 0.454, un PIB par habitant de 1151 dollars, et près de 77 % des Haïtiens vit sous le seuil de la pauvreté. En butte à des problèmes aussi divers que la gouvernance, les infrastructures routières, l’électricité, l’assainissement, la santé, l’emploi, etc., après le désastre du « grand Sud », il n’y a pas de doute que la situation générale du pays va encore davantage se détériorer.
Pour autant, si les catastrophes naturelles jouent un rôle à ne pas sous-estimer dans la décente aux enfers de ce pays, il est tout aussi vrai que l’état lamentable dans lequel il s’engouffre de plus en plus ne peut s’expliquer sans se référer à son histoire sociale. Il n’y avait pas de séisme en Haïti en janvier 2010, estime Fréderic Thomas, chargé d’études au CETRI. Par cette déclaration, pour le moins « cynique », dirait-on, Fréderic Thomas n’entend pas questionner le caractère naturel de la catastrophe, voire minimiser son ampleur, il entend seulement dire que bien avant le tremblement de terre Haïti était déjà un Etat fragile en situation de « séisme social ». En d’autres termes, l’explication du désastre du 12 janvier ainsi que l’échec de la reconstruction d’Haïti n’est pas à rechercher dans des causes d’origine naturelle ou surnaturelles
- certains pensaient que c’est Dieu qui aurait puni Haïti -, elle est à rechercher ailleurs, dans les raisons historiques, les causes sociales aussi bien que les choix politiques et économiques.
Le séisme du 12 janvier était précédé de deux séismes historiques contradictoires. Ces deux séismes à eux seuls ont préparé la catastrophe du 12 janvier et expliquent en retour son ampleur. Le premier séisme fut la révolution de 1804 et ses suites : la révolution haïtienne a été dès l’origine minée par de profondes contradictions qui malheureusement n’ont pu être dénouées. On sait qu’à la suite de la proclamation de son indépendance, Haïti a été très vite victime d’un embargo international, doublé d’une forte somme d’argent qu’il devait payer à son ex-colonisateur pour la reconnaissance de son indépendance – ce qui a pratiquement cassé les ailes de la jeune République qui s’apprêtait alors à prendre son envol économique.
Le second séisme fut « celui d’un ensemble de politiques de libéralisation et d’ouverture du marché local ». Se trouvant dans la zone d’influence du géant Nord-américain, plus grand producteur agricole mondial, Haïti s’est vu imposer une division internationale et « rationnelle » du travail via des programmes d’ajustement structurel du Fonds monétaire international (FMI). L’implantation de ce programme en Haïti a porté un coup fatal à l’économie du pays. Alors que jusque dans les années 1980, Haïti était autosuffisant en produit alimentaire, aujourd’hui, plus de la moitié des vivres alimentaires vient de l’étranger. La situation est tellement alarmante que Bill Clinton s’est reconnu coupable et admet que l’imposition du programme d’ajustement structurel en Haïti était une erreur.
A ces deux séismes, il faut ajouter l’instabilité politique chronique et la corruption. En effet, pendant ces 30 dernières années (1986-2016), Haïti a été et est encore le théâtre de crises et de tensions politiques et sociales ayant conduit au délabrement de l’Etat. Les trente ans de dictature des Duvalier sont donc suivis de trente autres longues années d’instabilité, de coup d’état, de manifestations, de violences politiques, qui ont conduit à diverses interventions armées internationales. Les derniers épisodes - les événements de 2004 - ont ainsi conduit à la mise en place d’une mission intégrée des Nations Unies - la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti (MINUSTAH) – encore présente sur le territoire national. Le pays étant miné par la corruption. A grande échelle. Y a-t-il un Etat en Haïti ? L’autre dirait qu’il n’y en a pas, mais un club privé d’affaires aux mains de quelques politiques véreux.
Voilà comment on est arrivé là, en ce début du vingt-et-unième siècle : deux siècles d’instabilité et de crises continues, quatre décennies de néolibéralisme, une dépendance organisée, l’absence de politiques publiques en matière d’éducation, de santé, d’environnement et deux décennies de cataclysme. Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 n’a fait qu’ajouter la dernière goutte devant provoquer l’effondrement. Mais il semble que tous ces maux ne suffisent pas. Il en faut d’autres. Le cholera autant que le « séisme Martelly » ne suffisent pas non plus. Il faut d’autres catastrophes. Provoquées par l’homme ou par la nature.
Il ne fait aucun doute que les catastrophes naturelles resurgiront. Il y aura d’autres ouragans, d’autres tremblements de terre. Continuerons-nous de faire le décompte des victimes par milliers et de constater impuissamment les dégâts des plus alarmants ? Car une autre question est aussi importante : pourquoi une même catastrophe suivant qu’on est à Bogota, à la Havane, à Santo-Domingo ou à Port-au-Prince, n’a pas toujours les mêmes effets ? Le séisme du 12 janvier 2010 avait mis les Haïtiens en face d’une grande opportunité où ils pouvaient casser résolument ce que l’historien Leslie F. Manigat a appelé la « dynamique de recul ». Ils devaient profiter pour relever le défi de la Refondation d’Haïti comme État, nation et société. Mais ce « consensus national », n’a pas lieu. Au lieu de cela, le pays s’enfonce davantage dans l’abime de la division et de l’instabilité.
Un pays ne s’improvise pas. Ça se planifie. Qu’on continue de le répéter à satiété jusqu’à ce que même les sourds haïtiens l’entendent : l’élévation ou la refondation d’Haïti doit passer inexorablement par la définition d’un projet national par les Haïtiens eux-mêmes. Tant qu’on ne s’élève pas à cette dimension, c’est-à-dire planifier le pays, nous n’aurons jamais la capacité nécessaire pour réduire et/ou anticiper les dégâts des catastrophes. Nous continuerons donc, et comme d’habitude, de compter et de pleurer nos morts et nos villes mutilées.
Moise Jean, Juriste

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