Le cyclone Inès, il y a 50 ans

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Il y a 50 ans, le jeudi 29 septembre 1966, le cyclone Inès, classé 4 sur l’échelle Saffir-Simpson, traversait une partie de la presqu’île sud d’Haïti suivant une trajectoire sud-est nord-ouest. Les principales zones touchées furent les communes suivantes et leurs zones urbaines : Marigot, Cayes-Jacmel, Jacmel, Bainet, Port-au-Prince, Léogâne, Grand-Goâve et Petit-Goâve. Avec des vents atteignant 250 km/h, Inès laissa après son passage entre 750 et 1 000 morts, un millier de blessés environ, 60 000 sans-abris et énormément de dégâts matériels dans les villes et les exploitations agricoles, soit des dégâts estimés à 20 millions de dollars à l’époque. Pour le café en particulier, principal produit d’exportation, les pertes étaient de l’ordre de 55 000 sacs de 60 kilos. Inès a aussi eu des effets sur le cours de la vie de milliers de personnes. 
Chez mes parents, on était informé très tôt de l’arrivée d’Inès,  mon père écoutait chaque matin Radio Lumière avant d’aller au travail. Cette radio, propriété de la Mission évangélique baptiste du Sud d’Haïti (MEBSH) lancée au début de l’année 1959 et qui émettait sur la bande AM, avait une excellente couverture sur la partie sud du pays et était la seule station haïtienne captée à toutes les heures dans la ville de Jacmel. 
La veille du passage d’Inès, pour clôturer l’été,la famille avait été en début d’après-midi prendre un bain de mer. Nous nous étions rendus à Dlokam à Sable Cabaret, une localité située à l’ouest de la ville de Jacmel à proximité de l’embouchure de la petite rivière qui alimente le fameux site de Bassin-Bleu. C’est dire que mes parents étaient loin de s’attendre à un phénomène climatique d’une grande ampleur.
Le 29 septembre, dès 9.00 heures du matin, des rafales avaient commencé à se faire sentir.Accoudé à une fenêtre qui faisait face à la mer, je regardais les premiers effets sur la cocoteraie du littoral. Vers 11.00 h la vitesse du vent augmenta très nettement. Subitement, un bruit sourd se fit entendre dans la maison, et sans en chercher l’origine, mon père prit la décision d’aller installer la famille et le personnel de service au rez-de-chaussée, dans une pièce qui lui paraissait plus sûre. Nous y restions environ cinq heures, cinq heures apocalyptiques, le temps du passage du cyclone. Notons que bien que nous fussions à l’intérieur de la maison, cela ne nous avait pas empêchés d’être abondamment mouillés par la pluie. Toutes les tôles de la toiture avaient été emportées. En fait, le bruit entendu autour de 11.00 heures avait été causé par la chute d’un palmiste qui, en tombant, avait endommagé le côté ouest de la maison. Par la suite, un cocotier et un manguier connurent le même sort, et endommagèrent les balcons périphériques. Ce fut  ainsi la voie ouverte à l’effeuillage de la toiture.
Vers 4.00 h de l’après-midi,à l’arrêt des vents, nous sortîmes de notre refuge pour un abri plus sûr. Nous allâmes dans un premier temps nous abriter dans la seule maison en béton de la rue.C’était celle d’Emile Bastien, une maison limitrophe à la nôtre, séparée d’elle par la ruelle piétonne en escalier reliant la rue Seymour Pradel à la rue du Commerce. Vu le nombre de personnes qui s’y était refugié et vu l’absence de meuble (si mes souvenirs sont exacts) mon père nous trouva une autre maison non-endommagée pour passer la nuit. Ce fut dans l’une des maisons de la famille Vital, une grosse maison avec murs en maçonnerie, façade en fonte,une toiture en tôles peu inclinée, et qui de plus était protégée par un mur périphérique laissant peu de prise aux vents.
Le lendemain matin nous regagnâmes notre maison. Elle avait été sérieusement frappée. Sans les tôles pour la couvrir, elle avait été complètement inondée. Les meubles, nos vêtements étaient mouillés, la collection de photographies de mon père détruite en partie. Dans la cour,quatre arbres avaient été déracinés et les bananiers étaient tous au sol.
Dans mon quartier les dégâts étaient aussi importants. La maison Carenard n’avait plus de toiture, on disait qu’elle avait été emportée. Le bâtiment du tribunal civil avait connu le même sort. D’autres maisons n’avaient vu qu’une partie de leurs tôles s’envoler, c’était le cas de la maison Bolté. Au haut de la ruelle Mathurin Lys -ruelle en escalier de Jacmel, située dans le prolongement de la rue Veuve, qui relie la place du marché en fer à la rue Seymour Pradel- une maison en bois avec étage voisine de la Pharmacie haïtienne avait été renversée et bloquait le passage.
À l’échelle de la ville de Jacmel, la plupart des bâtiments publics avaient été affectés. Le bâtiment de la mairie avait elle aussi perdu sa toiture qui avait emporté avec elle un large pan de maçonnerie de sa façade sud. Cette grosse échancrure est restée visible assez longtemps avant d’être réparée. À  l’Hôpital St-Michel, les toitures des pavillons d’hospitalisation s’étaient effondrées, tuant plusieurs malades. Les toitures de la chapelle St-Michel et de la résidence des sœurs affectées à l’hôpital avaient également été emportées par les vents. Située sur le promontoire de « Petite batterie » face à la mer, l’école Frère Clément des Frères de l’Instruction Chrétienne vit ses cinq pavillons logeant les salles de classe détruits, et transformés en un grand tas de débris de bois et de tôles ondulées. Le bâtiment principal où se trouvait la direction de l’école et les logements des frères avait, lui, perdu sa toiture. 
Les maisons de résidence avaient été tout autant affectées par le passage du cyclone Inès. Au Bas-des-Orangers, plusieurs maisons en bois avaient été détruites. La maison de mon grand-père qui en faisait partie fut par la suite transformée en maison basse sans étage. Toutes ces destructions contribuèrent à changer la physionomie du Portail Bainet, cette partie de la ville jadis prospère, qui avait compté un bon nombre de « maisons hautes » en bois datant du début du XXe siècle.Dans d’autres quartiers de la ville,on pouvait observer des destructions tout aussi importantes. A Saint-Cyr, la maison du père du professeur Jean CLAUDE, grande maison en bois de deux niveaux,avait été renversée et son occupant échappa de peu à la mort. Il avait accepté peu avant l’accident d’aller prendre refuge dans la maison voisine, chez Boss Martel.
Le quotidien Le Nouvelliste,dans son édition du « jeudi 29, vendredi 30 septembre, samedi 1er et dimanche 2 octobre 1966 », affichait à la une :« Avec sa plus forte intensité, le cyclone Inès a frappé notre pays ». Le récit de la journée du 29 septembre dans la capitale et ses banlieues et la revue les institutions et maisons endommagées furent faits sur trois colonnes dans « Port-au-Prince et ses environs, fortement secoués par le cyclone ». Un premier aperçu de la situation a Jacmel était donné dans « Jacmel a été particulièrement affectée, Grand-Goâve et Petit-Goâve également ». Dans sa chronique « Au fil des jours », Aubelin Jolicœur, qui avait survolé Jacmel et les villes côtières avoisinantes en avion en compagnie de journalistes américains et qui avait parcouru la ville de Jacmel en compagnie des autorités civiles et militaires, se servit du titre suivant pour décrire la situation constatée : « Jacmel, Cayes-Jacmel, Marigot, villes détruites ». Une quinzaine de morts avait été dénombrée dans la ville.
Dans le numéro du mardi 4 octobre, le Dr Serge Rochemont décrivit la situation à Jacmel sous le titre « Un médecin de Jacmel nous dépeint le visage de Jacmel après le Cyclone ». Le journal fit aussi état dans un autre article des premières mesures prises après le passage dévastateur d’Inès. Dans le numéro du mercredi 5 octobre deux articles furent consacrés à l’aide et aux opérations de secours des Américains aux victimes du cyclone.
En effet, deux ou trois jours après le passage d’Inès, j’observai un déploiement spectaculaire de l’armée américaine venue apporter secours aux victimes. Dans la baie de Jacmel prirent position quatre ou cinq navires de guerre, dont un porte-avions. J’assistai sur la plage, à côté du port, à l’arrivée de véhicules tout-terrain sur des barges de déparquement. Dans le ciel c’était le ballet incessant des hélicoptères. À l’Hôpital St-Michel, un groupe de soldats aidèrent à la réhabilitation de certains pavillons affectés par le cyclone. Des rations alimentaires furent aussi distribuées à la population.J’y goûtai.
Les Américains sont restés combien de temps à Jacmel ? Je ne sais pas. Il semblerait que le président François Duvalier n’avait pas apprécié leur déploiement intempestif. 
Sur ces entrefaites, mes parents évacuent ma sœur et moi chez une tante, la sœur cadette de ma mère qui habitait Pétion-Ville avec sa famille, dont un cousin d’un an mon aîné. J’intégrai l’école des Frères de l’Instruction Chrétienne de Pétion-Ville. À  la fin du premier trimestre de classe, mes parents nous demandèrent de choisir entre revenir à Jacmel ou rester à Pétion-Ville. Ma sœur fit le choix de retourner à Jacmel, moi celui de rester à Pétion-Ville. Zonbi goute sèl ;  j’avais découvert un monde nouveau: la télévision, le cinéma, les jeux collectifs en plein air et la camaraderie avec des enfants de mon âge du quartier fréquentant la même école. J’avais aussi été fasciné par Pétion-Ville, ses rues orthogonales et asphaltées, sa propreté et l’omniprésence de la végétation faite principalement de flamboyants.          
Garry Lhérisson source Le Nouvelliste

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