Nos diplômes aujourd’hui ont une date d’expiration

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« Cette phrase, vous nous l’avez dit il y a plus de dix ans, lorsque nous étions vos étudiants. Ça résonne encore dans mes oreilles comme si c’était hier. Merci encore une fois pour l’éveil des consciences ». Cette réaction de Mamy Traoré, un de mes anciens étudiants de l’Université Gamal Abdel Nasser de Guinée, sur sa page Facebook suite à un de mes récents « post » me ramène à une autre question cruciale cette fois d’un de mes étudiants de l’Ecole Nationale des arts et Métiers de Conakry : « Mon arrière-grand-père, mon grand-père, mon père furent des tisserands prospères qui ont pu prendre soin de leur famille. Et je n’ai plus de travail aujourd’hui, j’ai honte. Comment faire » ? Je n’ai jamais eu de réponse à cette question sinon que constater l’angoisse d’un jeune qui soudainement réalisait, qu’il n’a pu assurer la continuité d’un patrimoine familial qui a permis d’élever des générations. Une défaite personnelle, pensait-il, au point de laisser sa région natale et de se rediriger vers un autre métier ?
Des métiers qui disparaissent 
Loin d’être un cas isolé, cette situation est celle de milliers de jeunes aujourd’hui. Société post-industrielle, société post-moderne, société de l’information sont aujourd’hui parmi les termes utilisés pour décrire une nouvelle réalité socioéconomique qui mettent au rencart plusieurs métiers traditionnels et condamnent au chômage aujourd’hui tant des non-diplômés que des diplômés.
Probablement, aucun jeune haïtien de moins de 20 ans n’a rencontré dans sa vie un « matelassier » à l’œuvre. Probablement, presqu’aucun jeune n’a croisé dans les rues un « facteur » de l’Office des postes d’Haïti comme ma génération a connu, délivrant des courriers. Très peu ont vu des techniciens de l’ancien opérateur téléphonique « TELECO » passer des heures devant ces grosses armoires de fil. Ils ont peut-être entendu parler de nos cordonniers et couturiers traditionnels, diplômés ou non que l’industrialisation et les importations massives ont mis en faillite. Même les tous récents certifiés opérateurs de saisie informatique ou diplômés de ticketing se retrouvent déjà chômeurs sans métier, pour la plupart. Les références aux qualifications « DOS, WordPerfect, Lotus, dBase » ont disparu des CV, même s’il est vrai que certaines de ces compétences sont transférables à d’autres environnements.
Si certaines écoles professionnelles offrent de moins en moins des formations désuètes, vu le faible niveau de demandeurs, d’autres continuent de faire des publicités pour attirer des clients. Ainsi, former des jeunes à des métiers qui n’existent plus devient de plus en plus un souci.
Des métiers qui ont changé
Quel est l’avenir des diplômés mécaniciens, d’il y a 15 ans, non recyclés ? Pire, quel est aujourd’hui l’avenir de ces photographes diplômés d’avant l’ère du numérique et de leurs entreprises quand l’avenir de ce métier ne tient qu’à l’offre de solutions multimédias ? Dans ce nouveau monde où presque tout un chacun tient un « téléphone-caméra » en main, quel est l’avenir de la photographie professionnelle qu’elle soit de presse, sociale, artistique, publicitaire etc… ? A l’ère de l’instantanéité de l’information, des diaporamas sonores, des web documentaires, les photographes qui ne maitrisent pas le marketing numérique et les plateformes permettant de vendre en ligne sont menacés. Maîtriser les techniques telles la vitesse, la lumière, l’ouverture ne suffit plus. Le multimédia a aussi révolutionné différentes autres professions (documentaliste, bibliothécaire, archiviste… ) qui obligent ces professionnels à mettre à jour leurs connaissances de manière constante.
Le problème se pose aussi pour les métiers du bâtiment (charpentiers, maçons, menuisiers) au regard de l’industrialisation et de la haute standardisation. Les «préfabriqués » ont changé ces métiers et exigent de nouveaux contenus pour certifier les nouvelles compétences demandées par le marché du travail. Il en est de même pour des ingénieurs de bâtiments ou de sonorisation, architectes, des experts-comptables, radiologues etc…. Les nouvelles générations de logiciels et d’équipements risquent de mettre au chômage bon nombre de ces professionnels.
En réalité avec le télétravail, la vidéo-conférence, les cours en ligne, les achats en ligne, la dématérialisation, la démonétisation, etc.. aucun métier n’est à l’abri. Ni celui de l’enseignant, de l’avocat, du médecin ou du banquier. La technologie change radicalement la pratique des métiers, incluant les médias haïtiens, particulièrement la télévision pressée de passer de l’analogique au numérique. Il est évident que ceux qui bénéficient de formation continue certifiée et qui investissent dans la modernisation de leurs activités garderont plus longtemps leurs emplois ou leur entreprise dans cet environnement global compétitif.
La formation tout au long de la vie
La question de mon étudiant de Conakry, tout comme les défis de ces professionnels haïtiens sont loin d’être des cas isolés. Le monde d’aujourd’hui n’est pas seulement interconnecté, il est aussi complexe et changeant. Les mouvements migratoires, l’urbanisation, les technologies de l’information, le rajeunissement de la population dans les pays en développement sont autant de phénomènes qui bousculent nos sociétés. Il est révolu le temps où on passait les 25 premières années de sa vie à acquérir des connaissances et des compétences et, ensuite les 25 autres à rester compétents et à travailler. « La garantie de l’emploi à vie est morte, Vive l’employabilité. » [Jacques Gounon, 2013] 
Au 21ème siècle, le défi de l’école est de transmettre une culture d’apprentissage permanent à des futurs travailleurs, professionnels, entrepreneurs « mobiles ». Mais, ceci commence d’abord par un système éducatif qui investit massivement dans la formation de ses chefs d’établissement et enseignants durant tout l’exercice de leur profession. C’est le pari du pacte national pour une éducation de qualité qui propose de doubler le budget alloué au secteur de l’éducation.
Le projet de loi sur la formation technique et professionnelle déposé au Parlement haïtien en septembre 2014 est également une des réponses à ce défi. L’accent y est aussi mis sur la complémentarité entre apprentissages formels, non formels et informels, incluant la validation des acquis de l’expérience. Par ailleurs, la rénovation du secondaire en Haïti, telle que proposée en 2015, proposant des nouveaux cours en économie, informatique, arts, citoyenneté etc… va aussi en ce sens. Il est clair que l’école d’aujourd’hui doit de plus en plus préparer nos jeunes à s’engager activement comme citoyen dans le développement de leur pays, mais doit aussi leur donner les atouts pour trouver leur place dans ce village global en pleine transformation. Aussi, il ne s’agit pas uniquement de rajouter des cours à un système désuet qui « enseigne » sans s’assurer que les élèves « apprennent ». D’où, l’importance de cette nouvelle génération d’enseignants qui devra être aussi des « praticiens-réflexifs » capable de modéliser, d’analyser et de réagir pour améliorer le processus d’apprentissage. Les enseignants d’aujourd’hui n’ont guère le choix, car l’élève ou l’étudiant arrive en la salle de classe de plus en plus « informé » via internet. Le métier traditionnel du maître qui « sait » et « transmet » a changé.
En réalité, j’ai visité durant ma carrière internationale des dizaines d’écoles d’Afrique, d’Asie, d’Amérique Latine. De l’Inde, en passant par l’Afrique du Sud, pour aboutir en République dominicaine, les enseignants sont unanimes: selon la disponibilité ou non de l’électricité dans leur salle de classe, leurs pratiques changent. Ceci demande que d’autres réformes complémentaires dans les secteurs de l’énergie et des télécommunications soient entreprises, malgré les résistances de plus d’un. L’expérience récente de “Haïti futur” utilisant l’énergie solaire pour donner accès à l’internet crée un heureux précédent.
Finalement, la réforme de l’enseignement supérieur est aussi un autre chantier qui ne peut plus attendre et pour lequel le projet de loi de 2014 nécessite un débat urgent afin de moderniser l’offre de formation au niveau universitaire. Le pays doit adresser de manière responsable l’avenir de l’Université d’Etat d’Haïti et son positionnement dans le paysage de l’enseignement supérieur. Déjà, de plus en plus, les entreprises en Haïti recrutent des professionnels haïtiens ou étrangers formés ailleurs compte tenu de l’inadéquation des profils de bon nombre d’étudiants diplômés, à la sortie.
« Le pays n’est pas prêt et vous allez trop vite » me disait-on souvent durant mon passage au ministère de l’éducation nationale. A ceci, je réponds aujourd’hui encore en citant Saint-Augustin: « Il vaut mieux suivre le bon chemin en boitant que le mauvais d’un pas ferme ». 
Nesmy Manigat

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