Collège doctoral d’Haïti : Jacky Lumarque appelle l’Etat à jouer sa partition

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Nous voilà devant le fait accompli d’une université haïtienne aujourd’hui capable d’offrir une formation de niveau doctoral. Ce fait inédit dans le système d’enseignement supérieur haïtien  n’a été possible que grâce à un certain nombre de conditions particulières.
La première : aucune de nos universités ne possède encore, aujourd’hui, les ressources nécessaires pour offrir, en propre, une formation doctorale de standard international. C’est dans la mutualisation des ressources (humaines, matérielles, technologiques et financières) que nous pouvons trouver le ressort nécessaire pour rendre possible un tel saut qualitatif. C’est la voie que nous avons prise en créant une structure de recherche interdisciplinaire (le Collège doctoral d’Haïti (CDH)) en nous appuyant sur les dispositifs déjà existants dans les établissements fondateurs, à savoir l’Unité des programmes doctoraux de l’UEH et l’Ecole doctorale Environnement et Société de l’Université Quisqueya ; structure appelée à s’enrichir graduellement comme elle le fait aujourd’hui avec l’Ecole doctorale de l’ESIH, des contributions des autres écoles doctorales ou entités équivalentes des universités haïtiennes membres de l’AUF ou de la CORPUHA.
Deuxième condition: Même dans la mutualisation, nous n’arrivons pas encore à mobiliser à l’intérieur du pays le spectre de compétences suffisantes pour offrir un encadrement de qualité à nos jeunes chercheurs dans la préparation de leur thèse de doctorat. D’où l’exigence du recours à la mobilité internationale dans le cadre notamment des conventions de cotutelle. 
La cotutelle de thèse est un dispositif qui favorise la mobilité des doctorants à travers un projet de coopération scientifique entre des équipes de recherches, dans notre cas,  haïtienne et étrangère. L’étudiant inscrit en cotutelle effectue son travail de recherche sous le contrôle de deux directeurs de thèse (un dans chaque pays) qui doivent se rendre disponibles pour encadrer le travail du doctorant de manière coordonnée sur la base d’une thématique de recherchée concertée. Le doctorant s’inscrit chaque année en doctorat dans deux (parfois trois) établissements d’enseignement supérieur : l’un en Haïti et le second (ou le troisième) à l’étranger. La thèse donne lieu à une soutenance unique dans l’un des établissements signataires selon des règles précisées dans la convention de cotutelle. Le docteur reçoit deux (ou trois) diplômes de doctorat des établissements signataires ou un diplôme conjoint, faisant mention dans tous les cas de la cotutelle internationale.
Un tel choix nous place d’emblée dans une logique d’internationalisation de nos formations, ce qui est désormais une composante incontournable de l’enseignement supérieur. Cette ouverture  internationale est une garantie de la qualité scientifique de nos programmes doctoraux en même temps qu’elle crée la possibilité pour la recherche universitaire haïtienne de renforcer sa pertinence en s’ouvrant aux problématiques qui conditionnent le développement et la modernisation du pays.
Mutualisation et internationalisation sont donc deux conditions indispensables pour le développement d’une véritable capacité de recherche et d’innovation au sein de l’université haïtienne.  Mais où en sommes-nous véritablement par rapport à ces objectifs et quelles sont les limitations qui tendent à freiner notre élan?
Je ne sais si les acteurs externes au monde universitaire haïtien se rendent compte des difficultés qu’il a fallu surmonter pour en arriver ici aujourd’hui.
La première difficulté vient des moyens à la disposition des universités haïtiennes, même pour assurer une formation de base au premier cycle, voire quand il faut y déployer des activités de recherche avec leur cortège d’exigences en termes d’encadrement, d’expérimentation, d’accès à des bibliothèques et des bases de données scientifiques, etc. J’ai déjà, à maintes reprises, évoqué la précarité de la condition étudiante en Haïti et les nombreuses limitations qu’elle impose à l’étudiant haïtien. Le doctorant haïtien malheureusement n’échappe pas à cette condition générale  qui  revêt, dans son cas, une acuité particulière en raison des exigences associées au travail de recherche universitaire.
Ensuite, nous disons qu’il faut mutualiser. Facile à dire. Cela signifie dans notre cas s’asseoir avec l’UEH, mais aussi pour l’UEH, s’asseoir avec elle-même, surmonter ses propres clivages d’une faculté à l’autre, mais surtout transcender tous les préjugés et les phantasmes qui obnubilent le sens de la relation  public-privé en matière d’enseignement supérieur et d’éducation en général. 
Faire coopérer des universités d’un même pays, selon nos observations et nos pratiques dans le monde, est une tâche difficile en soi dans toutes les contrées. Ce n’est pas une spécificité haïtienne même si la rareté des ressources peut, dans notre cas, peut-être par instinct de conservation, exacerber les susceptibilités. Quoi qu’il en soit, le recteur Henry et moi-même, relayés par une petite armée de jeunes docteurs dans les deux camps, sous la direction intelligente et passionnée de Evens Emmanuel, encadrés et soutenus par l’Agence universitaire de la francophonie, nous avons pu transcender nos préjugés et construire ensemble ce bel outil de formation pour Haïti. Le mal n’existe pas.
Enfin, une dernière limitation : le vide normatif dans lequel nous sommes contraints d’opérer. Partout ailleurs, il existe un dispositif légal ou réglementaire qui précise les conditions d’octroi de tel grade universitaire, les modalités de coopération internationale, les procédures de préparation et de délivrance des diplômes, le mode de composition des jurys de thèse, le mode d’insertion des doctorants dans les  universités partenaires, la publication, la valorisation et la protection des résultats de la recherche, etc. Il existe aussi plusieurs dispositifs de soutien à la recherche et de financement des doctorants.
Dans le cas d’Haïti, rien de tout cela. Perdus dans le grand vide institutionnel et face au silence normatif des pouvoirs publics,  nous avons dû nous-mêmes définir nos paramètres et nos critères d’actions, établir nos standards, inventer nos règles propres d’organisation et de fonctionnement. Nous nous sommes efforcés de nous inspirer des meilleures pratiques en vigueur dans le monde international et dans certains cas adopter et adapter des repères normatifs extérieurs. Ce faisant, nous devançons l’Etat en mettant en place les éléments de règles et les référentiels normatifs pour pouvoir fonctionner de manière prédictible et ordonnée.  Les exigences que nous nous imposons sont aussi un filet de protection pour nos formations afin de rendre le coût d’entrée plus élevé pour les prédateurs du business éducatif qui peuvent être tentés de transformer n’importe quel abri précaire en une école doctorale et commencer à attirer contre paiement des milliers de jeunes mal informés dans des programmes de troisième cycle. 
Seuls sur le terrain, mais entre nous, nous parvenons à tisser graduellement un maillage de règles et de procédures qui garantissent notre fonctionnement mais qui s’imposent à nous dans la façon de faire. 
C’est ce que j’appelle l’hypothèse du fait accompli. 
Dans les contextes à faible capacité de gouvernance où les structures étatiques de planification et de régulation sont déficientes et où la légitimité de l’Etat est parfois en cause, ce qui est une caractéristique généralement associée aux Etats dits fragiles, les acteurs (secteur privé, société civile et même les fonctionnaires de l’Etat et des collectivités locales) viennent à se doter spontanément de principes, de normes et de règles implicites d’organisation et de fonctionnement. Face au vide des pouvoirs publics dans la formulation des politiques publiques, l’application systématique de la loi, et même l’exercice du pouvoir de coercition, les acteurs, à travers des coalitions, des réseaux, se mettent d’accord sur des décisions, inventent des formes d’ajustement spontané qui tendent à produire les réponses exactes à leurs besoins, leurs problèmes dans le sens de la poursuite de leur mission propre. Le plus souvent, l’Etat, a posteriori, a l’intelligence de  compenser son déficit auprès des acteurs en s’appropriant les orientations et les politiques de facto mises en œuvre par le jeu des transactions et de coalition entre ces derniers. 
Nous espérons donc que la jurisprudence mise au point graduellement par nos bonnes pratiques concertées interpelle l’Etat pour qu’il vienne estampiller le système normatif implicite ainsi élaboré et en faire des règles formelles de gouvernance généralisée.
Ayant fait cela, nous disons maintenant aux autorités :Kounye a jwèt pou ou (A présent, à vous de jouer).
Monsieur le Président de la République : Jwèt pou ou.
Nous disons à l’Etat : Prenez le relais en venant réguler le secteur et en mettant en place le dispositif normatif minimal capable de garantir le niveau de qualité requis par l’exigence d’internationalisation mais aussi pour protéger les étudiants et les familles contre les prédateurs du business éducatif.
Nous disons à l’Etat : N’ayez pas peur de réguler. De nous orienter, nous contrôler et nous évaluer. Il est un fait connu que l’université haïtienne fait trembler nos hommes politiques et, ces derniers, paralysés par la peur que la foule étudiante s’empare du macadam, renoncent à penser les réformes qui s’imposent pour le bien commun. Les étudiants sont une espèce d’une rare intelligence. Ils savent percevoir rapidement les enjeux qui concernent leur devenir et reconnaître les projets qui tendent à les étouffer ou à faciliter leur épanouissement. S’ils sont inscrits de manière responsable et sans démagogie dans la boucle des processus décisionnels qui concernent la manière d’organiser et de faire fonctionner l’université, ils seront nos premiers alliés et nos plus grands supporteurs. 
N’ayons pas peur de réguler mais en mettant en avant un projet de transformation institutionnelle visant à faire de l’université haïtienne une référence de qualité pour la Caraïbe. Une telle façon de penser signifie d’abord une nouvelle forme d’engagement pour mobiliser, dans le cadre du budget national, les financements nécessaires au développement d’un tel projet. Sans que nous ayons nécessairement à compter sur les autres. Pour l’instant, à part l’AUF et quelques ambassades (avec des moyens très limités), aucun partenaire d’Haïti n’intervient de manière régulière dans l’enseignement supérieur. 
Les autorités haïtiennes doivent peut-être se résigner à assumer cette solitude et accepter de se retrousser les manches pour aider les acteurs (professeurs, étudiants, personnel administratif et administrateurs) à construire un système universitaire performant, moderne, pertinent et équitable, capable de soutenir et de propulser le projet de développement durable rêvé par les Haïtiens.
Merci de votre attention!

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