Mon frère Carlito Labossière

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Ce témoignage a été rédigé sur demande d'un groupe de Cayens, à la suite du décès de mon frère, Carl Labossière. Je remercie particulièrement Mo Gattereau qui m'a proposé de le faire, de même que les nombreux amis des Cayes et d'ailleurs, pour leurs marques d'affection et de sympathie. Mes remerciements s'étendent également à Etienne Télémaque, Fritz Boutin, Alin Hall et au comité d'organisation de sa vente-signature, pour l'adieu touchant à Carlito, de même que les expressions de sympathie, de réconfort et d'affection envers notre famille.
J'évoquerai donc ici Carlito, dans le contexte familial, socio-historique, politique et culturel des années en grande partie décisives dans la formation de l'homme qu'il est devenu. Je vous parlerai du frère avec qui j'ai grandi jusqu'à la fin de notre adolescence, aîné d'une nombreuse famille cayenne, qui ne cessait alors d'inspirer une admiration sans bornes à sa petite soeur, plus jeune d’environ quatre ans.
C'est ainsi que je pouvais jusqu'à récemment lui réciter des poèmes de son enfance, qu'il apprenait à son retour de l'école, de même qu’une allocution qu'il avait prononcée au nom de sa classe lors d'une visite de Monseigneur Collignon, et dont il avait lui-même perdu le souvenir. Le fait le plus saillant à mes yeux d'alors et qui pour moi fit de lui un héros, se produisit lorsque nous étions en vacances à Ducis. Carlito avait dix ans et nous étions ce jour-là en promenade près d'un petit étang avec Alice, ma soeur cadette, et Nana, une jeune fille qu'avait élevée ma grand-mère. S'amena au loin un boeuf qui, après nous avoir regardés, se mit à courir dans notre direction, à notre grand effroi. Carlito ramassa une branche d'arbre qui traînait par terre, cria à Nana de s'échapper avec nous, et se tint debout protégeant notre fuite. Le temps qu'il prit pour nous rejoindre, alors que nous étions hors de portée, me parut une éternité et l'angoisse de ce moment d'absence se refléta longtemps dans mes rêves.
Né le 23 octobre 1942, Carlito fut un bébé-miracle qui suivit deux frères mort-nés et précéda une autre tragédie similaire; if fut aussi le premier petit-fils de notre famille paternelle et le premier petit-enfant du côté maternel. Un petit prince. Chouchouté, choyé, aimé, il déversait sur nous ces trésors de tendresse accumulée, alors qu'augmentait la famille. Plus tard, il assuma la place de nos parents disparus, surtout envers ceux vivant comme lui en Haïti. « Lè nou malad, Carlito okipe nou tankou granmoun yo », disaient souvent en riant mes frères et soeurs de là-bas.
Cette affection, il la portait aussi aux parents, aux amis de la famille, et à ses amis propres, particulièrement aux frères que furent pour lui Robert Dennery, Dunès Chérubin (Tyoukak), Yvon Léon et Willy Delerme, de même qu'à son groupe d'amis et de camarades des soirées sur la Place d'Armes: Yvan Vincent, Jean-Marie Chalviré, Dougonne Louis, Jean-Marie et Frédéric Delatour, Georges Victor, William Morpeau, Fritz Mardi, Denon Morin, Ton Sénat, Gabriel Dimanche, Maxon Larrieux, et d'autres moins assidus qui les rejoignaient occasionnellement.  Au hasard des conversations et des intérêts, ils discutaient de sujets variés entraînant parfois des altercations qu'ils allaient vider en des lieux discrets, comme à l'Islet par exemple, et à l'issue desquelles les brouilles ne duraient pas. Certains d'entre eux, dont mon frère, pratiquaient ensemble et avec d'autres la natation, le canotage, l'haltérophilie chez Raymond Morpeau et la boxe peut-être au même endroit, et aussi un peu de judo lorsque l'occasion s'en présentait. Tyoukak, dur des durs et bagarreur par excellence, était pour nous, soeurs et frères de Carlito, le protecteur principal lorsque ce dernier s'absentait de la ville.
Cette solidarité se manifesta encore lorsque Carlito, charismatique et diplomate à ses heures, parvint à obtenir des autorités locales la libération de Tyoukak, blessé par balle et détenu à l'hôpital des Cayes, par suite d'une bagarre fortuite avec un milicien de sa connaissance. Une situation que compliquaient des rumeurs concernant la présence du groupe Jeune Haïti dans les parages. On se mobilisa alors en ville pour une levée de fonds. Menotté sur son lit d'hôpital et menacé de gangrène, Tyoukak finit par être évacué en pleine nuit vers Port-au-Prince dans une jeep louée à cet effet, en compagnie d'un petit groupe d'amis comprenant mon frère, de même qu'un autre camarade, milicien d'occasion, qui revêtit son uniforme pour assurer leur protection en cours de route. Je me souviens des préparatifs effectués ce soir-là à la maison, de l'inquiétude qui s'ensuivit dans notre famille, et de notre soulagement d'apprendre que tout avait fini par bien se passer.
Fils d'Oscar Labossière et de Marthe-Marie Merlet, son épouse, les voyages de Carlito en dehors des Cayes commencèrent dès sa petite enfance. Sa tante maternelle, Junie, épouse de Fallière Cormier, parrain de Carlito et officier alors en poste aux Cayes, avait suivi son mari au Cap et aux Gonaïves au cours de sa carrière militaire. Ils n'eurent pas d'enfants et ma grand-mère, partageant son temps entre ses deux filles, amena d'abord avec elle Carlito, puis au fur et à mesure le reste de la couvée lorsque notre oncle et notre tante s'établirent à Jacmel. Nous avons ainsi grandi entre les deux villes et nos deux groupes parentaux, passant l'année scolaire aux Cayes et une partie des vacances à Jacmel. À l'instar de son parrain, Carlito rêva d'une carrière militaire. Les circonstances du moment ne s'y prêtèrent pas. Venu faire ses adieux à Jacmel en 1961, à la veille de son départ pour l'étranger où il comptait poursuivre ses études, Carlito apprit avec stupéfaction l'arrestation de son parrain, pour cause soi-disant politique. Il décida alors d'abandonner son projet pour rester travailler avec notre tante, puis revint aux Cayes à la libération de l'oncle. L'opportunité perdue ne se présenta plus.
Un séjour précédent à Jérémie, ville natale de ma mère, à la fin de son cycle d'études chez les Frères de l'Instruction chrétienne, pour les continuer au Collège Saint-Louis, provoqua en lui une prise de conscience des complexités de notre milieu. Déjoiste à son départ des Cayes, il y revint fignoliste quelques mois plus tard, ayant découvert l'importance que revêtaient pour certains les différences épidermiques. Ce changement qu'il affichait d'ailleurs avec panache provoqua stupéfaction, colère et opprobre dans une ville chargée de passion dans le contexte électoral d'alors. Du haut de ses quatorze ans, Carlito demeura cependant fidèle à ses principes et la petite poignée d'adultes locaux, partisans de Fignolé, le prit sous son aile.
Et c'est ainsi que continua à se développer en lui cette soif de compréhension et d'analyse des phénomènes économiques, sociaux, politiques et culturels de notre pays et du monde. À la fois mentor et grand-frère taquin, il me poussa peu à peu au questionnement, à la recherche, au partage d'idées et d'information, invitant à la maison des visiteurs locaux ou de passage, à la suite de discussions philosophiques souvent entamées sur la Place d'Armes. À la fermeture des écoles en 1963, peu avant mes examens de rhéto, il s'arrangea pour m'aider, ainsi qu'un petit groupe de jeunes du quartier et d'ailleurs, à la préparation de nos épreuves d'histoire. Dyab, Edouard, Frérot, Michel, William, une pensée affectueuse à vous, mes frères. À notre dernière rencontre survenue quelques semaines avant son décès, Carlito me confia qu'il n'avait jamais cessé d'utiliser dans ses écrits les méthodes d'analyse à nous enseignées.
Au cours des ans, mon frère et moi avons suivi des voies différentes. Nous avons cependant pu nous rencontrer tant sur des points communs, que sur la base d'affection et de traditions familiales dont nous portons l'empreinte. De « l'alpha à l'oméga » comme nous le disons parfois entre nous, du premier au dernier de nous six, que vive cet espace éternel et ensoleillé des jours de notre enfance.
Marie-Thérèse Labossière ThomasLe 16 octobre 2014[email protected]

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