Malédictions !

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Et les dieux nous sont tombés sur la tête ! Une bouteille de Coca-Cola jetée, par-dessus bord, par un aviateur du monde « civilisé ». Pomme de discorde. Toute une tribu africaine d’un autre monde à couteaux tirés. Cadeau des dieux fait engeance du mal. Réveil brutal des atavismes chicaniers dormants. Protocole d’entente et contrat social bousculés. Négation du bien. Fuite du bon sens. L’ordre archaïque sens dessus dessous. Sous ses traits les plus hideux. La tribu bochimane a eu son Conseil des sages pour décider du sort du « cadeau empoisonné », source de zizanies. Malédiction. Verdict : la tribu doit s’en débarrasser ! Quitte à aller jusqu’au bout du monde pour rendre aux dieux leur don. Une bouteille qui pouvait être utile autrement que dans la discorde. Une affaire de bouteille là-bas. Une histoire d’université ici. Tribu africaine lointaine et isolée. Mais tribu tellement proche de nous. Paresses d’esprit invalidantes devant le neuf. Repères culturels et organisationnels en porte-à-faux face au sophistiqué. Puis toute la chamaillerie… et le tralala qui en découlent. À la mode triviale de chez nous. On ne se gêne même pas, du côté de l’Université d’État d’Haïti, des autorités étatiques, parlementaires et intellectuelles pour s’octroyer cette proie pour laquelle elles ne se sont pas battues. Elles se chamaillent. Une université comme nouvelle malédiction haïtienne ? Aucun Conseil des sages pour trancher. Haïti se retrouve avec un don dominicain très lourd sur le dos, et dont elle ne sait, hélas, quoi faire. En fait, il est légitime de penser que le flou persistera longtemps encore. Ce pays n’a pas l’expérience de la gestion d’un campus universitaire d’une telle envergure. L’UEH n’a ni les ressources financières ni le personnel technique et académique nécessaires pour prendre en charge le campus de Limonade. Le risque est grand que cette belle infrastructure universitaire se désintègre, dans l’insalubrité, l’abandon et la gabegie, aussi vite qu’elle a été édifiée. Cet instrument de la modernité nous surprend dans nos archaïsmes. Passer d’une mentalité de masures insalubres et sous-équipées, que nous avons l’outrecuidance d’appeler universités, à celle de campus modernes convenablement staffés et adéquatement pourvus en équipements, de tels sauts spectaculaires ne peuvent être réalisables qu’au cinéma et dans les rêves. Et sortir de l’emprise d’un État bossale corrompu et gaspilleur, lequel fait très peu de cas de la formation académique de ses élites, ce ne sera point l’affaire d’un jour, d’un décret et d’un simple vœu. Il va falloir s’organiser et se battre, sans lassitude, pendant plusieurs générations, pour enfin inventer Haïti et l’inscrire dans la modernité du reste du monde. Du moins, pour la situer dans la trajectoire ascensionnelle de nos voisins. Avec toutes ses failles, la République dominicaine n’est pas un contre-modèle. Au contraire. Il faudra sauver l’université de Limonade. Quitte à faire appel, pour un temps, à l’expertise dominicaine. Malgré tout. Ou à toute autre expertise étrangère jugée utile. La honte que représente le geste du voisin ne devrait point nous amener à fermer nos esprits à l’esprit. Ni aux lumières venues d’ailleurs. La diaspora haïtienne est aussi un réservoir de cadres. Nous en avons plus que besoin. Ouvrons-nous. Déverrouillons notre Constitution et nos lois d’exclusion. Et intégrons. L’ouverture est la fenêtre d’opportunité par laquelle une nouvelle Haïti adviendra. Nous devrons nous rendre à l’évidence que les maigres ressources allouées par l’État haïtien à l’UEH sont nettement en-deçà des besoins. Pour rattraper les retards, le budget national est à repenser. Les allocations à redéfinir. Les exigences des temps nouveaux nous imposent l’éducation comme la priorité des priorités. Les réalisations concrètes et les investissements durables de l’État dans l’humain parleront mieux que les chiffres de la propagande officielle. L’Haïti enchantée que nous vendent les « billboards» ne saurait remplacer l’inscription et la traduction d’ambitions de grandeur dans des structures pérennes et des infrastructures modernes. La tribu africaine a vécu dans l’angoisse et le déchirement un « cadeau » des dieux. Peut-être partageons-nous certaines de ses tares. De ses croyances superstitieuses. Des ambivalences, des inhibitions handicapantes peuvent bien expliquer nos maladresses et nos réticences dans nos rapports à la modernité. Cependant, rien ne justifie qu’en plein XXIe siècle et au terme de ce long contact avec les lumières occidentales, l’obscurantisme continue de nous marquer si profondément. Évitons de jeter aux orties l’université de Limonade comme les Bochimans se sont dépouillés de la bouteille de Coca. Patrimoine embarrassant, certes, un bien collectif quand même, qui nous force à nous projeter vers le progrès. La honte est là, mais les gesticulations outrées du front du refus sont mal placées. La vraie malédiction est ailleurs. J’y reviendrai.
 
Daly Valet Source Le Matin

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