Lula, le cancer et les mots pour le dire

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La vie est cruelle. Deux jours après avoir fêté son 66e anniversaire à São Bernardo do Campo, une banlieue ouvrière de São Paulo où lui et sa femme Marisa ont conservé leur appartement, Luiz Inacio Lula da Silva a appris qu'il était atteint d'un cancer du larynx.
Lui, le président et ex-président le plus populaire de l'histoire du Brésil, qui a fait de sa voix son principal outil de travail... Lui, l'enfant pauvre des terres arides du Nordeste devenu au fil des années le porte-parole des sans-grade et des gens ordinaires, avec ses discours improvisés où le ton, le style et le vocabulaire renvoient en permanence l'image de sa propre trajectoire. Lula, l'homme public aujourd'hui quasi sanctifié et dont le succès se nourrit, se gorge même largement de son charisme, son usage de mots simples, son sens de la formule, de l'humour aussi. Lula, que certains voyaient déjà jouer un grand rôle dans la prochaine présidentielle, le voilà désormais touché de plein fouet, au coeur même de sa corde la plus sensible. Autant dire l'impensable.
Deux semaines de maux de gorge persistants ont été nécessaires pour qu'il se décide à solliciter l'avis de spécialistes. A l'Hôpital syro-libanais de São Paulo, le diagnostic de l'équipe médicale est rapidement tombé, limpide : l'ancien ouvrier métallurgiste souffre d'une tumeur maligne de trois centimètres surplombant les cordes vocales.
L'établissement, réputé dans toute l'Amérique latine pour ses traitements du cancer - l'actuelle présidente Dilma Rousseff, l'ancien vice-président José Alencar, le président paraguayen Fernando Lugo et même brièvement le président vénézuélien Hugo Chavez y ont séjourné -, a indiqué qu'une chimiothérapie avait d'ores et déjà été mise en place. Et que, pour l'heure, la chirurgie était exclue.
Soucieux d'apparaître "transparents" sur son état de santé, comme l'a demandé l'ancien chef d'Etat, les médecins ont précisé qu'il "se portait bien" et que la gravité de la tumeur était considérée comme "moyenne", avec de 80 % à 90 % de chances de guérison. Une possible "altération" de la voix n'était toutefois pas à écarter.
La nouvelle a provoqué la stupeur. Dans un premier temps, les messages de soutien ont afflué de tout le pays. Il a été rappelé que sa mère, Dona Lindu, avait elle-même succombé à un cancer. Tout comme sa soeur Marinete, décédée à 72 ans, cette année. Son frère João Inacio, aussi, mort à 41 ans.
Les supporteurs de son équipe de football de prédilection, les Corinthians de São Paulo, ont agité une banderole dans les tribunes sur laquelle était inscrit : "Força Lula". Une autre le représentait avec sa barbe noire, drue, celle de l'époque où le tribun syndicaliste fumait les cigarettes à la chaîne.
La critique a suivi. D'abord sournoise, sur les réseaux du Web anonyme, les chats et les tweets : "Bien fait", pouvait-on lire. Ou encore : "Pourquoi avoir choisi un hôpital privé ?", en référence aux propos du président Lula qui avait défendu haut et fort le système unique de santé (SUS), le service public de soins brésilien.
Le malaise prit une autre dimension lorsque des analystes des grands quotidiens proches de l'opposition dégainèrent leur plume. "Lula, s'emporte Rodrigo Constantino, éditorialiste à O Globo, fais-toi soigner dans le SUS !... Lula, l'homme du peuple qui a toujours loué sa proximité avec la classe laborieuse. Voilà une occasion pour lui d'être cohérent et de chercher des soins dans les hôpitaux publics."
Dans un court texte, Gilberto Dimenstein, du quotidien Folha de São Paulo, affirma que le cancer de Lula allait servir "de leçon" à tous les consommateurs de tabac. Devant la déferlante de commentaires postés sur le site, il rédigea une deuxième missive intitulée "Le cancer de Lula me fait honte", où il critiquait les attaques des internautes. Peine perdue. Le quotidien dû suspendre le service de messagerie.
Pour José Roberto de Toledo, du quotidien O Estado de São Paulo, "le cancer a 10 % de chance contre Luiz Inacio da Silva, mais 0 % contre Lula". Et d'ajouter, prudent : "Il n'est jamais bon de sous-estimer la compassion que peuvent avoir les Brésiliens pour ceux qui se trouvent en difficulté et qui affichent la volonté de s'en sortir."
Peut-être pensait-il à ces mots célèbres lancés à la foule par Lula un jour de meeting : "Si on me coupe un bras vous serez mon bras, si on fait taire ma voix vous serez ma voix."
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Source: Le Monde
 
 

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