Ne zappons pas les choses sérieuses

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Le gouvernement n'est vieux que d'une semaine, et nous voilà embarqué dans une crise majeure. D'abord une crise d'autorité : quelles sont les limites des pouvoirs de chaque entité ? Ensuite une crise entre les pouvoirs : la justice, le parlement et l'exécutif qui a primauté sur l'autre et jusqu'à quel point ? Mais la vraie crise est celle qui concerne les buts que nous nous sommes fixés dans la conduite des affaires de notre pays et notre propension à zapper les choses sérieuses pour nous offrir des points de fixation secondaires. Quand le président Martelly a commencé à se quereller avec le député Bélizaire jusqu'à l'indexer, il y a eu assez de secteurs pour rire et trouver les artifices pour faire comme si un élu n'est pas un élu avec tous les privilèges qui vont avec. On a vu Bélizaire, pas le parlement. C'est dommage, mais passons. Quand la justice a sorti son mandat contre le député, il n'y a pas eu assez de voix pour dire holà. Il y a des procédures pour défaire un élu et le mettre à la disposition de la justice. Elles ont été occultées. La justice a été instrumentalisée. Nous sommes entrés dans une impasse en commentant ou en laissant commettre cet « outrage à l'immunité ». C'est dommage, mais passons. Quand le 27 octobre la police a dû exécuter l'ordre du commissaire du gouvernement, mais a gardé le député au greffe de la prison, refusant de s'aventurer dans les méandres de l'arbitraire en l'embastillant, là encore il n'y a pas eu assez de secousses dans l'opinion. Nous avons, en grande majorité, mis nos lunettes de spectateur pour voir venir. Comme si cette affaire n'allait pas créer un précédent plein de conséquences pour tous. Quand le Premier ministre et le chef de la police ont jugé bon de rendre visite au détenu Bélizaire, peu ont compris le message et beaucoup ont ignoré cette fenêtre ouverte vers la modération. Dans un pays qui préfère l'affrontement à la conciliation, l'entêtement au revirement, il a fallu du courage à ces deux autorités pour entrer au pénitencier. Quand le parlement, les deux branches, se sont successivement réunies pour demander des comptes, dresser la liste de ceux qui doivent payer pour cet écart, nombreux sont ceux qui y ont vu une occasion en or pour régler leur compte avec la présidence ou se sont mis à espérer un bouleversement dans l'ordre des choses. Halte là ! Nous nous égarons.
Peu importe ce qui se passera jeudi : report de la séance d'interpellation, renvoi de ministres ou coup de théâtre spectaculaire, nous nous devons, chacun en ce qui nous concerne, revenir aux fondamentaux : la nation ne se porte pas bien et cette nouvelle virée sur les terres de la crise politique n'offrira pas de remède à ses maux. Ce n'est pas parce que nous avons tous les yeux fixés sur cette affaire qu'elle est importante, plus importante que le reste. Plus majeure que les autres crises qui se jouent au quotidien et qui affectent des millions de personnes. Nous sommes un pays plus assisté de jour en jour et nous faisons tout pour ne pas sortir de l'insécurité économique, alimentaire, sociale, judiciaire, sécuritaire et politique. Nous venons de recevoir deux mauvais carnets : l'un sur la compétitivité, l'autre sur le développement humain qui nous classent, en moins d'un mois, au ban de l'humanité. Si demain le classement sur la corruption est publié nous serons encore en fin de liste. Premier parmi les mauvais élèves. Nous. Pas le gouvernement. Pas le parlement. Pas le président. Nous tous. Le pays et sa diaspora qui se croit être à l'abri. Nous tous qui avons un lien avec Haïti. Les riches comme le plus pauvre d'entre les pauvres de ce pays pauvre en tout. Nous avons notre part de responsabilité dans le fiasco total qui est le nôtre. Nous sommes comptables, chacun en ce qui le concerne, de la mauvaise performance dans notre sphère d'activité qui obère le bilan global. Souvent, on s'estime innocent, pas concerné, on s'érige en exception. Que des mensonges ! Haïti, celle de nos années Duvalier, de notre célébration de 2004 ratée, celle des enfants faméliques qui se partagent un pain de boue, celle de nos victimes du 12 janvier, celle de cette crise tragicomique des derniers jours, Haïti est notre étiquette commune. Personne n'y échappera et c'est pour cela que nous devons tous, tout faire, pour que la première crise du gouvernement de Michel Martelly ne dégénère pas. Nous ne pouvons pas nous payer une régression. Une de plus. Inutilement. Cessons de zapper les choses sérieuses en nous offrant des divertissements qui seront oubliés dans quelques jours ou quelques mois. Tirons les conséquences de l'affaire Bélizaire, colmatons les brèches, remplaçons les pièces défaillantes et remettons nous à chercher le bon cap dans le respect du plein mandat des élus. De tous les élus. Nos représentants. Que le processus démocratique se renforce des retombées de cette crise, que chacun apprenne les limites de leur autorité et que le progrès de notre société devienne, enfin, un but de gouvernement pour l'équipe en place et le reste d'entre nous.
Frantz Duval
[email protected] Source: Le Nouvelliste

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