Beaucoup d'équipements, peu de chantiers

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Doté de cuisine, salle de sport, salle de conférence, système de traitement d'eau, conteneurs transformés en jolis appartements, l'espace où est logé le Haitian Recovery Group (HRG) est soigneusement organisé. Débarquée au pays à la faveur du tremblement de terre de 2010, la compagnie américaine Ash Britt Environmental, qui s'associe avec le groupe GB, s'est établie à Chancerelles, non loin de Cité-Soleil. Ses installations contrastent avec l'image d'anarchie que projette ce quartier. Spécialisée dans la construction, la compagnie dispose d'une importante flotte d'équipements lourds. La plupart des tracteurs, camions-bennes et autres pièces d'équipement, ont été achetés après le séisme dans la perspective d'une vaste campagne pour déblayer les zones dévastées. «Jusqu'à 25 millions de dollars américains, a affirmé un membre du directoire de HRG, ont été dépensés dans l'achat de matériel pour l'aménagement du site.» Dix-sept mois après, Michael Wyrick, vice-président de dévelopment de business de la compagnie, et Daniel Strode, manager général des opérations, déchantent. Depuis leur arrivée dans le pays, ils n'ont décroché que 11 contrats, la plupart de courte durée, voire d'une durée insignifiante. Le plus juteux reste un contrat de 10 millions de dollars américains, obtenu sans appel d'offres de la Primature - siège du Premier ministre - pour le nettoyage d'une bonne partie du centre-ville de la capitale, terrassé par le terrible tremblement de terre. Un important déploiement d'équipements lourds a alors été réalisé par la compagnie pendant toute la durée des travaux. Quelque 270 000 mètres cubes de déblais ont été enlevés sur le site qui porte encore les traces de la fureur du séisme.Depuis avril dernier, les tracteurs, les camions-bennes et chargeurs...sont stationnés, comme des colis encombrants sur le terrain attenant au dortoir où sont logés les responsables et le personnel réduit de HRG. Certains engins commencent même à se dégrader. C'est le cas de quelque 200 bennes qui devraient être affectées au transport des déblais vers des sites de décharge. «Nous avions planifié de les mettre à la disposition des ONG impliquées dans le programme Cash for work», dit Michael Wyrick. Au lieu d'obstruer les routes avec les débris, on pouvait les placer dans les bennes. » En retour, les ONG devaient payer 200 dollars américains pour vider chaque benne. Mais les dizaines de bennes n'ont jamais été utilisées à cette fin. A chacun son bilan positifPersonne ne peut nier que de grands efforts ont été réalisés depuis le 12 janvier 2010 pour déblayer certaines rues des zones frappées par le séisme. Des quartiers comme Nazon sont aujourd'hui quasiment déblayés. Mais, le gros du travail reste à faire. Le problème, c'est qu'il n'existe toujours pas de plan global pour le déblaiement. Les ONG, les compagnies publiques, chacun essaie de faire son travail comme bon lui semble. « Heureusement que tout le monde comprend aujourd'hui la nécessité de changer de stratégie », a dit sur un ton soulagé l'ing. Alfred Piard, responsable de la direction des Travaux publics au Ministère des travaux publics, Transport et Communication (MTPTC). La situation de la compagnie HRG illustre bien les difficultés de la gigantesque opération de déblaiement caractérisée par une absence de coordination et une guerre de chiffre entre ministères, compagnies et ONG. Quand le ministre démissionnaire des Travaux publics, Jacques Gabriel, évoquait les 1,5 à 2 millions de mètres cubes de déblais déjà enlevés, les responsables du Centre national des équipements (CNE) parlaient, eux, plutôt de cinq millions. « Du 13 janvier au 14 décembre 2010, le CNE a enlevé 5 336 940 mètres cubes de déblais », lit-on dans un rapport préparé par le CNE à l'intention du MTPTC, son ministère de tutelle.A côté du CNE, le Service d'entretien des équipements urbains et ruraux (SEEUR), un service rattaché à la direction des travaux publics du MTPTC, est aussi affecté à l'enlèvement des débris. « L'Etat, à travers ses différentes structures, a déjà enlevé près d'un million de mètres cubes de déblais », évaluait l'ing. Alfred Piard en mai dernier. Ce dernier explique, par ailleurs, que le parc d'équipements du SEEUR, qui comportait 14 camions au moment du séisme, a été renforcé d'une soixantaine de camions. D'après lui, entre 7 à 8 millions de mètres cubes de déblais sont encore sur le pavé. Le directeur du CNE, Henry Robert Séide, a de son côté expliqué que la compagnie avait, après le séisme, rapatrié tous ses équipements lourds à Port-au-Prince - près de 240 camions - pour tenter de sauver des vies, démolir les bâtiments représentant un danger et transporter les déblais. Très active dans le processus de déblaiement, la CHF international faisait état (début juin) de 481 854 54 mètres cubes de déblais enlevés dans les zones frappées par le séisme à partir de fonds fournis par l'USAID.La porte-parole de la Commission intérimaire pour la reconstruction d'Haïti (CIRH), Florence Liautaud, reconnaît, elle aussi, qu'il est difficile de dire avec précision la quantité de déblais enlevée jusqu'ici. « On recense plusieurs partenaires qui interviennent dans l'enlèvement des déblais », dit-elle, rappelant que le rôle de la CIRH consiste à coordonner le flux d'aide humanitaire arrivé dans le pays depuis le séisme.En décembre dernier, la CIRH s'était fixée comme objectif d'aider à l'enlèvement de 40% des 10 millions de mètres cubes de déblais d'ici octobre prochain. À quatre mois de la fin du mandat de la CIRH, Florence Liautaud n'est pas en mesure de dire si la commission va pouvoir atteindre son but.Bailleurs réticents Le financement de l'enlèvement des déblais n'attire pas les bailleurs de fonds. L'USAID reste jusqu'ici le grand partenaire de l'Etat haïtien dans l'opération de déblaiement. Deux des trois grands projets de nettoyage approuvés par la CIRH, d'après Florence Liautaud, sont financés par l'USAID. Le premier projet d'une valeur de 3.9 millions de dollars et exécuté par la CHF visait l'enlèvement de 120 000 mètres cubes de débris. Le deuxième projet qui est au stade de financement et de conception va permettre l'enlèvement de 625 mille mètres cubes de gravats dans le quartier de Turgeau. « Aucun autre bailleurs de fonds n'a fait autant », s'est enorgueillie Carleene H. Dei, la directrice de l'USAID en Haïti, faisant même état de quelque 600 000 emplois créés dans le cadre du programme Cash for work.Un bilan remis en question   Les premières estimations faisaient état de 20 millions de mètres cubes de décombres à déblayer au lendemain du tremblement de terre. 187 mois plus tard, l'État haïtien et ses partenaires de la communauté internationale révisent ce bilan à la baisse et parlent plutôt de 8 à 10 millions de mètres cubes.Ceux qui avançaient le chiffre de 20 millions de mètres cubes de gravats s'appuyaient sur les images satellitaires prises immédiatement après la catastrophe. Le projet d'évaluation des bâtiments exécuté à travers le pays a permis au ministère des Travaux publics et à ses partenaires de procéder à une meilleure évaluation.Combien coûte un mètre cube ?Les compagnies privées recrutées pour enlever les gravats sont payées par mètre cube. Et le prix varie d'une compagnie à l'autre. Les compagnies étrangères, selon des informations que nous n'avons pas pu vérifier, seraient payées jusqu'à 70 dollars américains par mètre cube alors que les compagnies haïtiennes percevraient entre 25 et 30 dollars.« Le HRG se fait payer entre 35 et 37 dollars en moyenne pour chaque mètre cube de déblai enlevé », affirment les deux cadres de HRG, tout en niant faire partie des compagnies qui font payer le mètre cube de débris à prix d'or. Ils n'ont pas tort. C'est en effet dans cette fourchette tarifaire que le gouvernement a payé la compagnie pour chacun des mètres cubes de déblais enlevés au centre-ville de Port-au-Prince.La CHF a récemment obtenu un appel d'offres de l'USAID pour le nettoyage de fond en comble du quartier de Nazon. « Notre prix standard est de 30 dollars américains par mètre cube de déblais », explique le directeur national de l'ONG, Alberto Wilde, ajoutant que son institution travaille exclusivement avec des compagnies haïtiennes.Ce n'est pas le directeur exécutif de Haytian Tractor, Joël Bonnefil, qui contredira le patron de la CHF. « Il était au début impossible pour les compagnies haïtiennes de répondre aux appels d'offres lancés par les ONG internationales, dit-il. La CHF nous a aidés à comprendre les procédures. Et aujourd'hui nous pouvons comme les compagnies étrangères appliquer pour les appels d'offres. » M. Bonnefil souligne toutefois qu'il y a très peu d'appels d'offres lancés pour le déblaiement. Pour les compagnies publiques, la question du prix du mètre cube de déblais ne se pose pas. D'aucuns estiment même que l'opération de déblaiement coûterait moins chère si l'État haïtien en assumait l'entière responsabilité. Le ministère des Travaux publics a récemment élaboré un projet de ramassage d'un million de mètres cubes de débris pour un montant de 175 millions de gourdes en six mois. Un coût par mètre cube nettement inférieur aux 30 ou 35 dollars américains payés jusqu'ici aux compagnies privées. Le projet de l'Etat haïtien n'a toutefois pas été retenu par la Commission intérimaire pour la reconstruction d'Haïti (CIRH).En décembre 2010, la CIRH a fixé le prix du mètre cube à 35 ou 40 dollars américains, dépendamment de l'approche considérée. Une première approche dite approche de quartier nécessitera 350 millions de dollars américains sur quatre ans pour toute l'opération de déblaiement à raison de 35 dollars le mètre cube. Dans la deuxième approche baptisée approche zone, le coût total du déblaiement est évalué à 400 millions de dollars sur quatre ans à raison de 40 dollars le mètre cube. La dernière approche dite approche quartier systématique s'étale sur 24 à 30 mois et devrait coûter 400 millions de dollars à raison de 40 dollars le mètre cube. Dans les trois cas, les compagnies devraient travailler sept jours sur sept.Des freins au processusLa question du site de décharge constitue en effet un handicap majeur à l'opération de déblaiement. La décharge de Truitier reste jusqu'ici le seul site officiel pour recevoir les déblais. « Ma frustration aujourd'hui c'est par rapport à la question de décharge, a concédé le directeur de la direction des travaux publics. Cela me donne une sorte d'inquiétude. » Deux experts de l'ONU, a-t-on appris, étaient attendus dans le pays pour essayer d'identifier d'autres sites pour déverser les débris.Pour se passer de la décharge de Truitier, les compagnies acceptent souvent de remblayer pour les institutions ou individus qui en font la demande.Les contraintes légales constituent un autre obstacle majeur au déblaiement. Pour démolir une maison même si elle est marquée en rouge, la compagnie doit avoir l'accord de son propriétaire. Cela prend parfois du temps, selon un responsable d'une compagnie nationale, pour entrer en contact avec la personne autorisée quand ce n'est pas carrément impossible. Dans d'autres circonstances, les gens exigent de l'argent contre l'autorisation de détruire leur maison endommagée. Si la question de l'autorisation pour la destruction constitue le problème numéro un rencontré par le HRG, pour Haytian Tractor, le problème réside surtout dans l'appétit insatiable des riverains pour les matériaux se trouvant dans les maisons endommagées. « Les gens à la recherche de morceaux de fer envahissent l'espace avant même qu'on commence à travailler, explique Joël Bonnefil. Cela ralentit toujours le travail. »A quand la fin du déblaiement ?Le gouvernement haïtien et ses partenaires de la communauté internationale ne fixent aucune date pour terminer l'opération de déblaiement des quartiers frappés par le séisme du 12 janvier 2010. Difficile à déterminer quand il n'y a ni plan global ni coordination pour le déblaiement. « Ce n'est que maintenant que nous travaillons sur une stratégie globale de gestion des débris », révèle Alfred Piard. Le MTTPC cherche en effet à rassembler les ONG travaillant dans le déblaiement sous son leadership. Un certain ''cluster débris'' se réunit ainsi dans les locaux du ministère à Delmas 33. Il s'agit d'un premier pas vers la définition de la stratégie globale que le MTPTC veut élaborer. En attendant, les experts estiment que les travaux de déblaiement peuvent durer encore deux ans. C'est justement l'avis du ministre des Travaux publics, Jacques Gabriel. « Deux ans, c'est le délai raisonnable pour terminer avec le processus », précise le ministre démissionnaire. Michael Wyrick de HRG trouve que l'évaluation de l'Ing. Jacques Gabriel est juste. L'ancien président René Préval semble avoir vu juste lorsqu'il a déclaré après le séisme qu'il faudrait 1 000 camions transportant les décombres pendant 1 000 jours,
oit trois ans, pour compléter l'opération de déblaiement.Chose certaine, qu'on parle d'un an, de deux ans ou même de trois ans, il reste beaucoup de travail à faire. Et tant que ministères, compagnies et ONG n'auront pas accouché d'une stratégie globale, il y a fort à parier que les gigantesques amas de décombres continueront à faire partie de la vie quotidienne de centaines de milliers d'habitants de Port-au-Prince.
 
 Cet article est publié avec la collaboration de Kathie Klarreich dans le cadre d'un projet pilote de journalisme d'investigation, réalisé de concert avec l'Association des médias haïtiens (ANMH). Boursière de Knight International Journalism et de International Center for Journalists (ICFJ), Kathie Klarreich accompagne depuis plusieurs mois des journalistes de Le Nouvelliste dans la préparation d'articles de fonds sur la reconstruction du pays après le meurtrier séisme du 12 janvier 2010.Jean Pharès Jérômeavec la collaboration de Rodrigue Lalane (radio vision 2000) etNathalie Clément (radio Antilles)

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