Mgr Dumas : « Ne pas faire de Haïti une urgence oubliée »

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Interview de Mgr Dumas
Où en est la reconstruction ?
Mgr Dumas : Le séisme du 12 janvier, de 7.3 degrés sur l’échelle de Richter, a tué plus de 230 000 personnes, détruit 250 000 maisons tandis que des séismes de plus forte magnitude comme au Chili ou au Japon ont fait beaucoup moins de morts. Haïti était en crise avant le séisme, la situation du pays était déjà précaire. L’État était presque absent. Au niveau de l’éducation, cette absence explique que seul 15% des écoles soient publiques et que plus de 500 000 enfants en âge d’être scolarisés ne le soient pas.
La reconstruction se fait lentement car il faut écouter, accompagner, prendre du temps pour savoir ce dont les gens ont besoin. Il faut faire des petits pas, écouter les acteurs, comprendre comment ils voient les choses et comment ils pensent. Il faut laisser le temps à la population de s’approprier les projets pour que ceux-ci soient durables. Et surtout il faut prendre le temps de mûrir les projets pour apprendre à faire autrement. Faire vite, c’est refaire les mêmes erreurs.
Il faut travailler ensemble pour donner aux Haïtiens la possibilité d’être protagonistes de la reconstruction et acteurs de leur développement. Il ne faut pas faire à leur place. Il faut aider le peuple à se relever, à reconstruire ensemble et à être solidaires. Haïti est une plaie ouverte où un nouveau départ est possible.
Quel est l’état psychologique de la population ?
Même si la situation antérieure au séisme était très difficile, les Haïtiens ont fait preuve de résilience, de subsidiarité, de solidarité. Il y a une grande souffrance du peuple haïtien et sans l’aide internationale il y aurait peut-être eu 500 000 voire un million de morts. Aujourd’hui le pays pousse un cri vers chacun de nous. Il faut entrer dans la dynamique de la souffrance des plus vulnérables et des innocents : aller vers, s’ouvrir et être proche.
Le peuple, en dépit de ses souffrances, tient dans sa foi et cherche l’espérance. À partir de l’histoire de ses crises, le peuple haïtien traverse les souffrances pour se remettre debout. Cette urgence ne doit pas devenir une urgence oubliée. Cette année on prévoit 15 cyclones dont 3 sérieux, un nouveau séisme et un tsunami dans le nord du pays, selon ce que rapportent les instruments de surveillance d’activité sismique. Même si l’on garde toujours un œil ouvert sur l’urgence, il faut aider les gens à rentrer dans la normalisation de la vie.
Quelles ont été les actions menées par Caritas Haïti ?
Il y a eu deux grandes phases après le séisme. D’abord l’urgence : en association avec toutes les Caritas il a fallu répondre aux premiers besoins. Il fallait proposer un accompagnement et une proximité. Caritas Haïti a fait des distributions. Elle l’a fait comme une main tendue qui aide à se relever et à marcher. La première phase d’urgence est maintenant presque bouclée. L’intervention d’urgence a servi à limiter le nombre de victimes, à tenir l’autre en vie. L’urgence nous rattrape toujours mais il faut penser en termes de développement et de réhabilitation pour reconstruire le pays. Cela prend du temps car il faut écouter, accompagner, guider pour ne pas faire les mêmes erreurs. Il faut faire en sorte que les gens ne soient pas seulement en position de recevoir. Il faut un engagement de la population dans la durée pour les aider à tenir debout.
Aujourd’hui l’éducation est un de nos chantiers prioritaires car de nombreuses écoles ont été détruites. Il y a une bonne réussite dans ce domaine avec le retour dans les écoles des enfants qui étaient scolarisés. Il était important d’occuper le temps des enfants pour qu’ils ne soient pas enrôlés dans des gangs. Il faut continuer à pousser pour que le programme du gouvernement en faveur de la gratuité de l’école se mette en place tel que cela est prévu dans la constitution haïtienne. Au niveau de l’éducation, un autre besoin important est celui de former les maîtres afin d’améliorer la qualité de l’éducation qui est donnée.
Caritas Haïti a aussi mis l’accent sur la santé avec la crise du choléra, la “maladie des pauvres” . C’est toute une éducation qu’il faut faire. Il faut motiver les gens, les sensibiliser pour leur apprendre à traiter l’eau. Caritas Haïti fait du plaidoyer en lien avec l’Unicef et l’OMS pour essayer de vacciner toute la population rurale. Le vaccin compte 2 doses par personnes, et coûte environ 100 dollars. Il dure 3 ans et a un taux de réussite entre 70 et 80 %.
Caritas Haïti a aussi développé un volet d’économie sociale et solidaire car au niveau de l’économie rurale, il y a un problème de décapitalisation des paysans. Il faut faire grandir l’économie locale de manière à ce que les Haïtiens puissent se prendre en charge et ne soient pas seulement en position de recevoir. Suite au séisme et à l’afflux de personnes déplacées dans les campagnes, les paysans ont été décapitalisés car le nombre de personnes dans les familles a augmenté. Au niveau agricole, il faut aider les paysans à augmenter la production agricole locale. Cette intervention comporte également un volet écologique car le déboisement est un problème de pauvreté.
Caritas Haïti accompagne la population haïtienne dans le relogement. Avant le séisme, en Haïti le signe de richesse était le béton. Il faut maintenant aider le peuple à prendre conscience qu’il est important de bien faire les choses. Il faut investir dans la durée, faire en sorte de ne pas répéter les mêmes erreurs que dans le passé. Il faut prendre du temps pour sensibiliser et éduquer. Les efforts investis ne sont pas peine perdue.
Comment envisagez-vous l’avenir du pays ?
Le pays commence lentement à se redresser. On commence à voir les premiers résultats de l’aide. Il faut continuer à insuffler des petits signes d’espoir au peuple haïtien. Il faut redonner de l’espérance. Des milliers de personnes étaient présentes sur le champ de mars un mois après le séisme : le 12 février 2010, le peuple s’était réuni, vêtu de blanc, pour dire remercier Dieu pour le don de la vie. Le 12 mai 2011, le FMI a annoncé qu’il prévoyait une croissance de 8,6% en Haïti en 2011. On sent qu’après la crise il y a un renouveau. Les choses commencent à se mettre en place, si les choses progressent, c’est qu’il y a quelque chose qui bourgeonne. Les petits signes de renaissance que l’on peut noter sont le retour des enfants à l’école, la stabilisation du nombre de cas de choléra, la recapitalisation économique des paysans. Lentement on voit apparaître tous ces petits signes d’espoir et de renouveau. Beaucoup doit être fait encore mais les projets commencent à porter leurs fruits.
Quel a été l’impact social du séisme ?
Le pays a toujours été très divisé et les Haïtiens ne se sont jamais mis d’accord sur un projet pour construire le pays. Aujourd’hui, il faut faire une nation et s’appuyer sur une fraternité plus évangélique, plus humaine. Le séisme a été un catalyseur dans la vie du pays car Haïti s’est retrouvée en grande souffrance. Les masses rurales ne sont pas intégrées dans la vie du pays : le séisme a révélé que les choses telles qu’elles étaient vécues avant étaient injustes. Le séisme a été un cri, une grande souffrance suite à laquelle les Haïtiens ont réagi en faisant montre d’une grande solidarité. Aller vers l’autre, c’est sortir de soi : il y a plus de joie à donner qu’à recevoir. On a retrouvé le sens d’expressions traditionnelles telles que « ce qui est cuit est de tous » ou encore « les voisins sont la famille ». Le séisme a permis le retour à une solidarité simple et plus spontanée.
Il faut apprendre de la leçon d’Haïti par rapport à notre propre souffrance et notre propre histoire. Aujourd’hui chacun de nous doit voir où se trouvent les lieux de souffrance et d’espérance, découvrir les petits Haïti proches de nous. Il faut regarder autour de nous pour accompagner et aider au relèvement. La réalité d’Haïti devient une école d’apprentissage d’humanité pour que toute cette souffrance n’ait pas été inutile : aller vers les autres et nous laisser toucher par leur souffrance pour reconstruire ensemble un monde différent. Le défi est de vivre ensemble une nouvelle solidarité à travers les réalités de la vie de tous les jours. Haïti doit être soutenu pour relever ce défi de voir et faire autrement. On a besoin de cette expertise étrangère mais il faut anticiper cette solidarité pour qu’elle soit proactive et non pas réactive. Il faut encourager une solidarité effective, en articulant mieux les choses, en respectant les cultures locales, les traditions.
L’histoire du pays continue-t-elle à peser aujourd’hui ?
Haïti a connu beaucoup d’antagonismes et de polarisations. Aujourd’hui le peuple a besoin de paix et de réconciliation nationale. Il faut chercher à construire des relations positives entre les gens au regard de l’histoire difficile du pays. Il faut un dialogue national pour dépasser les schémas traditionnels et sortir des veilles tensions. Le slogan de la guerre d’indépendance était « koupé têt, boulé kay » (couper les têtes, brûler les maisons). Il faut aussi travailler dans une perspective de résurrection historique pour se remettre debout.
Haïti a été une grande blessure et cette blessure n’a jamais été réparée. Noirs, blancs, mulâtres se sont combattus ; les élites et les campagnes se sont opposées. Haïti est un pays qui a souffert : les Haïtiens se sont construits sur des différences et n’ont pas été capables de faire un pays. Il faut maintenant construire des ponts pour que la coopération soit une coopération libérée des suspicions, des préjugés et ainsi être de vrais frères. Toussaint Louverture disait : « Unissez-vous à nous dans le combat de la fraternité ». Il faut passer du chemin de l’esclavage vers le chemin de la coopération fraternelle. Tous les hommes sont des frères et on ne peut pas se dire frères en se traitant n’importe comment.
Le séisme est comme un catalyseur, un détonateur. Il ne faut pas rester dans un passé douloureux, sur une blessure ouverte mais voir l’espérance du futur. René Depreste (Ndlr : poète haïtien) parle du peuple Haïtien comme un peuple qui danse et qui chante. On pourrait rajouter qui danse, qui chante et qui prie.
Quel rôle l’Église joue-t-elle ?
L’Église a un rôle de vigilance, de dénonciation de la vie politique. Là où il y a des vulnérabilités il faut être présent, être une grande famille fraternelle, créer des liens. Il faut donner aux Haïtiens l’envie de sortir de cette situation, des décombres en s’appuyant sur leur spiritualité presque épidermique, sur leur foi spontanée qui les motive à mieux faire. La prière d’action de grâce du 12 février 2010 a montré comment le peuple remercier Dieu pour le don de la vie. Le rôle de l’Église est de combattre la pauvreté, lutter contre les injustices.
Haïti est comme une plaie ouverte qui rappelle à l’humanité qu’il y a une blessure et comme une parole pour vivre la coopération autrement. Cette nouvelle coopération doit aider à se prendre en main, à s’autonomiser, a construire ensemble le futur. La coopération doit être un échange et Haïti doit être maîtresse de fraternité. Il faut réfléchir avec la population haïtienne pour aller de l’avant et qu’elle se sente partie prenante. Il faut chercher à dépasser la mentalité de résignation et aider à se remettre debout afin que les Haïtiens puissent transformer leur réalité.
42 églises ont été détruites à Port-au-Prince. La grande croix est la seule chose qui soit restée debout. Le peuple haïtien commence à se remettre debout grâce à sa grande foi. La façon dont on vit la charité fera la différence.
La philosophie de tout le réseau Caritas est d’aider les gens à se prendre en main. Il faut mettre l’accent sur la personne humaine, ce qui demande de faire des efforts de patience pour écouter, dialoguer, cheminer ensemble. Aujourd’hui, il faut rester sur les signes d’espérance qui naissent et retrouver le chemin du partage : laisser les blessures du passé dans le passé sans les renier et rechercher les intérêts supérieurs de la nation.
Les peuples ont des trésors intérieurs pour vivre la vie de façon positive. Ainsi, la crise haïtienne peut permettre au reste du monde d’avoir de nouvelles références, d’autres critères. Le peuple haïtien est un peuple qui chante et qui danse malgré la souffrance. Il montre comment en ayant peu, on peut donner un sens à la vie. Ce peuple pousse un cri pour vivre autrement et nous appelle à retrouver notre humanité commune pour que la charité devienne réelle.
Propos recueillis par Émilie Randrianarison

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