Révolutionnaires d’Haïti

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L’histoire d’Haïti ne commence pas par une révolution et ne s’achève pas par un séisme. Le pays existait avant, il existera après. L’histoire de la Perle des Antilles — son nom au XVIIIe siècle — inspire écrivains et chercheurs. Ainsi Eliane Seuran consacre-t-elle une biographie au trop méconnu Vincent Ogé (1). Avant même la révolte des esclaves, cet « homme de couleur », selon la terminologie de l’époque, se bat contre le préjugé dont il est victime. Le récit de Seuran nous aide à pénétrer le monde oublié de ce métis libre et propriétaire que les idéaux de la Révolution française galvanisent. Mais Ogé est un précurseur, entier et maladroit, que les Blancs élimineront dès 1791.
Autre acteur, méconnu, de l’histoire de l’île : Etienne de Polverel. En 1792, la jeune République française envoie à Saint-Domingue deux commissaires dotés des pleins pouvoirs. On connaît mieux le flamboyant Léger-Félicité Sonthonax que Polvérel. François Blancpain nous restitue leur vie (2). Détestés des planteurs et menant la guerre contre l’Espagne et l’Angleterre, ils adoptent une mesure extrême qui dépasse de loin leur mandat : la liberté pour tous. La Convention abolira ensuite l’esclavage dans toutes les colonies.
Mais Polverel comprend à quel point la liberté accordée est un leurre sans réforme économique. Comment faire d’un homme nouvellement libre, qu’on n’a nullement préparé à l’émancipation, un citoyen et un producteur majeur ? Il imagine des plantations cogérées par les propriétaires (ou par l’Etat qui se substitue aux émigrés) et les anciens esclaves devenus cultivateurs. Un « système, écrit Polverel, qui rendait impossible à jamais le retour à l’ancien esclavage et le passage à la servitude volontaire, il donnait à l’égalité la plus grande latitude (…) et, par cette institution, toutes les classes de citoyens avaient le même intérêt à respecter, à protéger les propriétés et les produits de la terre. (...) Organiser une société de façon que l’inégale distribution des richesses nuise le moins possible à la Liberté et à l’Egalité ».
Aucun des futurs dirigeants haïtiens ne reprendra les idées de Polverel. Presque tous se montrent même adeptes du caporalisme agraire, voire d’un retour à l’esclavage qui ne dit pas son nom.
Aimé Césaire, mort en 2008, vouait à la patrie de Toussaint Louverture une admiration sans bornes : un objet de fantasme et de fascination (3). « Depuis la fin des années 1950, Haïti est devenu un pays interdit... Il m’est impossible d’y aller : j’aurais l’air de cautionner, au nom de la négritude, le régime haïtien. » Celui de la famille Duvalier, c’est-à-dire le pire (4). Lilian Pestre de Almeida analyse les rapports de l’auteur et homme politique martiniquais avec Haïti : un couple, une épopée, une poésie. Son essai nous conte cette sublime rencontre, cette passion pour un pays où les esclaves se mirent debout. Haïti aurait-il besoin d’autres Césaire aujourd’hui (5) ?
Ce n’est pas le rôle que s’assigne Yanick Lahens (6), même si la romancière nous propose un récit de l’après-séisme. Se gardant des vérités révélées, elle relate avec bonheur la vie quotidienne empreinte de solidarité et s’interroge sur un pays cassé. Elle croit, ou veut croire, qu’il peut ressusciter. Même si on ne sait pas vraiment comment : « Autant dire que nous sommes devenus des camés, dépendants d’une cocaïne, d’un crack qui s’appelle l’aide internationale. La reconstruction, la vraie, supposerait un accompagnement de qualité pour une cure de désintoxication avec les affres du sevrage avant le long chemin vers l’autonomie. On en est loin. »

Christophe Wargny.

yeux clairs ou l’Histoire tragique d’un « homme de couleur » à Saint-Domingue

(1789-1791),Frison-Roche, Paris, 2010, 155 pages, 19 euros.

(2) François Blancpain, Etienne de Polverel, libérateur des esclaves de Saint-Domingue, Les Perséides, coll.« Le Monde atlantique », Bécherel, 2010, 235 pages, 19,90 euros.

(3) Lilian Pestre de Almeida, Aimé Césaire. Une saison en Haïti, Mémoire d’encrier, Montréal, 2010, 238 pages, 26,50 euros.

(4) Cf. Evelyne Trouillot, La Mémoire aux abois, Hoëbeke, Paris, 2010, 188 pages, 18 euros.

(5) Lire aussi « Conversations sur Haïti avec Césaire », Monde-diplomatique.fr, 19 avril 2008.

(6) Yanick Lahens, Failles, Sabine Wespieser, Paris, 2010, 160 pages, 15 euros.
Courtoisie : Le Monde diplomatique

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