En français, avec deux jongleurs de mots haïtiens

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Les géants de la littérature haïtienne que sont Dany Laferrière et Frankétienne participent ces jours à Genève à la Semaine de la francophonie. Deux regards percutants, parfois divergents sur la langue, les forces de la nature, la littérature. Rencontre.
 
Le premier a bientôt 58 ans, l’autre presque 75 ans. Dany Laferrière a émigré au Canada pour des raisons politiques à 23 ans. Frankétienne a bougé d’Haïti pour la première fois la cinquantaine déjà entamée.  swissinfo.ch: Vous êtes en Suisse dans le cadre de la Semaine de la francophonie. Pour vous, que signifie-t-elle, la francophonie? Dany Laferrière: J’écris pour entrer dans le particulier, pour entrer dans la réalité. Mais depuis quelques années, je dois faire face uniquement à des concepts. Ecrire m’intéresse, tout simplement. L’idée est de partir d’une langue, la langue française, et d’être traduit un peu partout dans le monde. Mais aucun concept n’a jamais fait écrire personne. Tout ce que je veux, c’est écrire. Frankétienne: Je perçois la francophonie comme un espace de sensibilités et d’affinités culturelles autour de la langue française. Mais la francophonie a évolué en quarante ans. Actuellement, à l’intérieur de l’espace francophone, il y a la présence d’autres langues. En particulier chez moi, en Haïti, avec un enchevêtrement, un entremêlement, un entrelacement entre le français et le créole. swissinfo.ch: Vous écrivez tous deux en français, au moins partiellement. Il y a cette citation de Cioran: «On n’habite pas un pays, on habite une langue. La patrie, c’est cela et rien d’autre.» D’accord? Pas d’accord? D.L.: La vie, c’est aussi prendre un café dans un bar, c’est marcher. C’est beaucoup de choses, la vie. La langue aussi, qui est tout simplement l’expression de tout cela. J’ai peur de ce qui réduit le monde à une seule chose, parce que cela pousse les gens vers les fanatismes. C’est quoi? On habite la langue, alors on va aller la défendre, on serait capable d’aller tuer des gens pour la défendre? Je ne veux rien défendre. Je veux être poreux, et que tout puisse entrer. F.: Je ne suis pas totalement d’accord avec Cioran. Haïti est un pays tellement particulier à partir de sa trajectoire historique, que les éléments linguistiques ne sauraient suffire à permettre de comprendre la complexité de cette trajectoire. Nous avons rompu avec l’esclavage et le colonialisme de manière éclatante, et puis tout de suite après, la dérive a commencé. Cette dérive est mortifère. Nous sommes entrés avec le séisme dans le champ de la mort. On a toujours tâtonné, on a toujours trébuché, on a toujours eu des ratages, on a toujours été dans un espace de lente agonie insupportable. Là, c’est la mort. Malgré tout le bataclan à caractère humanitaire ou humaniste, les coups de cymbale, depuis un an que le tremblement de terre a eu lieu, ça n’a pas beaucoup changé. D’autant plus que nous avons la tradition chez nous de gouvernements irresponsables et dictatoriaux. Je le regrette pour Cioran, Haïti est tellement complexe qu’on ne peut pas la réduire à la question linguistique. J’ajoute qu’Haïti est une terre référentielle de ce qui se passe à l’échelle mondiale. Nous avons annoncé la modernité, nous en sommes victimes. Il y a deux siècles, c’est nous qui avons rompu avec un système de production. Karl Marx a fait une grave erreur en omettant de parler de la révolution haïtienne, qui a rompu avec le système qu’il combattait. Pas un mot d’Haïti, dans ses livres… swissinfo.ch: Vous étiez sur place lors du séisme de janvier 2010. Sur le plan artistique et esthétique, en tirez-vous quelque chose? F.: Assurément. Sans «prendre roue libre», c'est-à-dire sans essayer de récupérer le malheur des autres. Ma maison a failli s’effondrer, ma femme, un journaliste américain qui m’interviewait et moi avons failli mourir. Nous sommes passés à quelques centimètres de la mort. Mais je refuse d’axer mon travail et mes interviews sur le séisme, quand la misère est encore là. Quand les victimes sont sous les tentes. Mais je peux dire que sur le plan esthétique, ça a d’abord été la restructuration des piliers de ma maison. Qui étaient de 20-25 cm, et qui sont devenus des piliers de 50 à 60 cm de diamètre transformés en œuvre d’art. Car j’exagère dans tout ce que je fais. Je prends beaucoup de précaution pour que les gens qui vivront dans ma maison dans cent ans ou deux cents ans soient à l’abri de n’importe quel foutu séisme! J’ai beaucoup changé sur le plan de mes rapports avec mon environnement, avec les paysages, avec les hommes, avec moi-même. Si j’ai changé à ce point, il est normal que je puisse ni peindre, ni écrire de la même manière. Je me rends compte de l’extrême fragilité de l’être humain. La Terre, souvent, a des ballonnements et sa diarrhée provoque des bouleversements. Il n’y a aucune dimension morale ou éthique dans le fonctionnement cosmique. Penser le contraire relève de l’anthropomorphisme culturel. Ce qui est important, c’est l’énergie, la vibration, la mutation. swissinfo.ch: Après les attentats du 11 septembre 2001, pas mal d’écrivains américains ont jugé qu’écrire après cela était vain. Un sentiment que vous avez pu ressentir à un moment ou un autre? D.L.: Pas du tout. Un quart d’heure après le séisme, j’ai commencé à écrire. Ecrire m’a permis, d’abord, de faire face et de me cacher dans le paysage pour que ce monstre ne m’attrape pas. J’ai commencé à prendre des notes pour mon livre Tout bouge autour de moi, qui est paru deux mois plus tard. Ecrire n’est ni vain, ni pas vain. Vous écrivez si vous en avez envie. Sauf si on pense que son texte va changer le monde, je trouve ce genre de déclaration d’une vanité totale. swissinfo.ch: La littérature, à quoi ça sert? F.: La création, mes activités artistiques me permettent de me découvrir, de continuer ma quête personnelle. A cause de mes origines - je suis le fils d’une petite paysanne analphabète et d’un blanc américain super-riche qui nous a tourné le dos et a renvoyé ma mère dans sa province – ma première préoccupation était de savoir qui je suis. Tout jeune, à 22-23 ans, au moment où j’écrivais mes premiers poèmes, et jusqu’à présent, malgré la reconnaissance, je continue à chercher. J’écris d’abord, je peins d’abord pour savoir qui je suis. Et tant mieux si cette quête permet aux autres de se retrouver. D.L.: La littérature? Pour moi, ça sert à voyager. Depuis que j’écris, on m’invite partout, on règle les frais de la vie quotidienne pour moi. Bon dieu, c’est extraordinaire! Je ne savais pas qu’il y avait un patron qui s’appelle littérature. Il ne paie pas bien. Il ne vous offre pas les conditions d’une star du rock, mais il vous fait rencontrer plein de gens intéressants. C’est magnifique, quand même! Je ne suis pas cloitré dans mon bureau. Tout va bien pour moi.
 
Pierre-Francois Besson, swissinfo.ch

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