Jérémie, un autre « Pierre » s’est détaché de l’édifice

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Jean Brunel Pierre

Le passage de vie à trépas de Brunel Pierre, un homme d’affaires sexagénaire, défraie la chronique à Jérémie. Toutes les couches sociales, sans présenter l’homme, dont la renommée a dépassé les frontières haïtiennes, comme un modèle parfait, sont unanimes à reconnaître qu’il laissera pour longtemps son empreinte dans les esprits.

La nouvelle s’est confirmée dans la mi-journée du 4 avril 2018. L’homme d’affaires Brunel Pierre, dont l’aura s’est imprégnée aux caractéristiques identitaires de Jérémie, s’est éteint définitivement, à 69 ans, à l’Hôpital Bernard Mevs, à Port-au-Prince. Le médecin traitant aurait diagnostiqué un arrêt cardiaque, suite à une détresse respiratoire. Depuis, la ville en émoi attend le samedi 14 avril 2018, date prévue pour les funérailles, pour rendre un dernier hommage à cet homme dont la rigueur, la discipline et aussi la magnanimité a marqué l’esprit de plusieurs générations de grand’anselais.

Son slogan : Fais-toi de toi seul !

Un ciel gris recouvre Jérémie en ce 11 avril. Nous avons été reçu par la fille aînée, Rode Pierre, qui, entre une multitude d’appels téléphoniques de sympathie, nous a introduit au No 39 de la rue Dr Hyppolite, à Jérémie, dans l’antre où régnait Brunel Pierre sur un patrimoine, Caraïbes Inter Multi Services, légué maintenant à ses trois filles. Sur les murs, tant du bureau que de la salle de réception du défunt, jusqu’aux chambres, des signes distinctifs, des plaques d’honneur offertes pour services rendus à la communauté tant par le secteur privé que par le secteur public, par des étudiants, des professionnels d’horizons divers indiquent au visiteur le poids social de l’homme que la ville perçoit comme un modèle de réussite à présenter aux jeunes.

Sur l’une de ces plaques, son credo qui résume toute sa philosophie acquise, non parce qu’il a fait de grandes études-ce dont il ne se cachait pas d’ailleurs : « Par le travail, tout homme se rencontre ». Et Rode Pierre, jeune adulte, mariée et mère, retiendra cette valeur que ce père lui a inculqué en ces termes : « Rode, lui disait-il, tout ce que j’ai, t’appartient, mais à ma mort. » Une façon, a souligné notre interlocutrice, pour son père de la motiver, de l’encourager à travailler d’abord pour obtenir de par elle-même, comme lui, ce qu’elle veut de la vie.

Les débuts humbles d’un homme honnête

Brunel Pierre, rude travailleur, sans achever ses études classiques, a commencé à bosser en tant que tailleur. C’est en se mettant plus tard, à titre de vendeur de loterie au compte d’un patron, un autre homme d’affaires, feu Gérard Philippe, qui a commencé à l’épauler pour récompenser son honnêteté, qu’il se lance à son propre compte, comme tenancier ambulant de borlette. Plus tard, on le verra rouler d’une banque de borlette à une autre sur sa bicyclette de marque « Robinhood ». Il restera tenancier de borlette jusqu’à sa mort.

Hanté par l’image négative de coup de poignard associée aux prêteurs sur gages (pran ponya), il s’y est refusé pour s’initier dans le change- toutes les maisons de transfert étaient représentées chez lui, à Caraïbes Inter Multiservices. Puis, il investit surtout dans l’immobilier et avait des actions dans d’autres entreprises de la Place.

Un homme au cœur magnanime

Ce n’est pas tant la disparition de l’homme d’affaire que fut Brunel Pierre qui bouleverse la ville, c’est plutôt, pour de nombreuses familles, la perte d’un philanthrope qui croyait surtout aux vertus d’une bonne éducation qu’il n’avait pas pu pourtant s’offrir. Il a financé la construction d’écoles, la réalisation de jeux concours éducatifs à la radio, octroyait des bourses d’études, et il se faisait un devoir d’offrir chaque année la nouvelle édition du Dictionnaire Larousse à chaque école secondaire de la ville. Et l’un des plus grands héritages que mon père m’a laissé, nous confie sa fille Rode Pierre : grâce, à ses réalisations, le fait seulement de citer son nom m’ouvre toutes les portes partout où la communauté grand’anselaise est représentée. »

Au sein de cette communauté, certains l’ont approché de près pour l’avoir connu pendant plus de cinquante ans. C’est le cas de Guiton Dorimain, chercheur et écrivain. Son témoignage conforte les propos de la fille du défunt. Pour lui, « Brunel Pierre avait toujours fait montre d’empathie et d’un souci remarquable pour l’épanouissement de la jeunesse ». « Malheureusement, ce grand ami, a renchéri M Dorimain, était empoigné par une douleur morale. Les commentaires méchants que certains émettaient à son endroit, pour le déconstruire, en remettant en question par exemple sa réussite, le peinait terriblement ».

Pour Valérie Cavenac, une autre femme d’affaire proche du défunt au point de se retrouver à son chevet pour recueillir ses dernières paroles, « le chemin parcouru par Brunel Pierre est susceptible d’inspirer tout un chacun. C’est un modèle d’humanité qui établissait ses relations avec les autres en amitié comme en affaire sur la base de l’honnêteté, du sérieux et de la confiance ».

Sur plusieurs générations, on retiendra de Brunel Pierre celui qui, dans les moments les plus forts de l’embargo en 1991, a posé un acte magnanime relayé par la presse internationale. Les écoliers désespéraient et appréhendaient déjà leurs échecs aux examens du Bacc faute de pouvoir trouver, la nuit, un espace éclairé dans une ville de Jérémie plongée totalement dans l’obscurité. Devant une telle situation d’angoisse, l’homme d’affaire entreprit d’électrifier, sur des centaines de mètres, toute la rue Dr Hyppolite transformée lors en havre de paix, de rencontres et de débats. Il n’en a tiré pour toute fierté que le spectacle de voir les jeunes écoliers, dès le crépuscule, plongés allègrement dans leurs cahiers de notes, et la gratitude, sous forme d’une plaque d’honneur encore visible sur les murs de sa demeure, qu’un faisceau d’entre eux, devenus des professionnels, lui a exprimée dix ans plus tard.

Pour beaucoup, Brunel Pierre s’est détaché de l’édifice grand’anselais, mais pour en avoir formé une pierre angulaire, sinon pour avoir aidé à le construire tant du point de vue économique, social et intellectuel, la mémoire collective gardera précieusement son souvenir, ce pour longtemps encore.

Yvon Janvier  Source Le Nouvelliste

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