Discours de M. Serge E. Charles, aux funérailles de son frère d'armes,  le Général Henri Namphy

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Funerailles du General Namphy

Chers parents et amis du défunt,  Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs.   Quand nous parlions de la mort au gré de nos conversations, le général me disait que « quand elle doit venir qu'elle me surprenne comme l'ennemi, soudainement, agressivement ». 

Mais, contrairement à ses attentes, elle s'est déclarée, s'est installée et lui a livré une guerre d'usure. En vrai soldat, mon général, tu as lutté vaillamment, combattu courageusement et résisté farouchement même si tu savais que l'issue était inéluctable. 

En fait, que pouvons-nous face à la mort? 

 Elle se veut sourde et « cruelle » comme nous l'a si bien décrite François de Malherbes dans ses Stances à Monsieur Duperrier sur la mort de sa fille. 

Ainsi, dans l'après-midi du 26 juin 2018 tu as finalement baissé les armes. 

 Chers amis,

Dans la vie, il y a des gens qui sont comme des monuments, tant qu'on ne s'attend pas à les voir disparaitre. Général, tu étais une de ces personnes et je n'avais jamais imaginé que je me tiendrais un jour ici à parler de toi au passé. 

 Certes, une vive douleur m'assaille. Mais c'est avec un sentiment de grande fierté qu'en ma qualité d'ancien membre du Cabinet particulier du Général et pendant longtemps un de ses proches collaborateurs, je prends la parole pour saluer le départ vers l'au-delà de notre frère et ami Henri Namphy, ancien commandant en Chef des Forces armées d'Haïti, ancien Président du Conseil National de Gouvernement (7 février 1986) et ancien Président de la République d'Haïti (19 Juin 1988) 

 Qui ne connaît pas le général Henri Namphy, « Chouchou », l'homme du peuple?

 Qui n’a pas en tête le souvenir d'un de ses gestes ou d'une de ses paroles?

 Il était quelqu'un d'une grande sensibilité, attentionné, qui ne laissait passer aucun évènement, heureux ou malheureux, sans offrir des mots de réjouissance ou de réconfort. Les dates d'anniversaire de naissance, de mortalité ou autres dates marquantes étaient l'occasion pour lui de manifester son indéfectible amitié. Le général Henri Namphy était un époux, un père, un frère, un parent et un ami fidèle.

 Nous rendons aujourd'hui hommage à cet homme dont la trajectoire rejoint notre Histoire de peuple, une trajectoire qui montre que l’Histoire est faite d’abord et avant tout de parcours individuels, de convictions pour lesquelles des hommes et des femmes se battent au risque même de leur vie. 

 Cet être exceptionnel au cheminement non moins exceptionnel, Henri Namphy, n'avait pas encore atteint l'âge de la majorité ( 21 ans à l'époque) quand avec l'assentiment de ses parents il entra à l'Académie militaire d'Haïti où il se distingua par son sens du devoir, son intégrité et son courage. Autant de qualités qui, liées à son affabilité proverbiale, lui vaudront plus tard, l'estime et la considération tant de ses supérieurs hiérarchiques et de ses camarades que des hommes placés sous son commandement. Pour ces derniers, il était un commandant exemplaire, rigoureux mais juste, à qui ils pouvaient s'adresser, en toute confiance, même pour des problèmes personnels. En un mot, il les traitait en bon père de famille. 

 C'est cette même attitude qu'il adopta à l'égard de la population civile qui l'entourait de son affection sinon de son amitié partout où le devoir l'appelait. C'est pourquoi, d'ailleurs, il lui était assez aisé d'assurer le maintien de l'ordre et de la sécurité publique, de faire régner le calme et la paix d'esprit au sein de ces communautés qui souvent, avaient besoin d'être rassurées. 

 Pourtant, pour toute la considération dont il était l'objet, il n'avait pas bénéficié de faveurs spéciales. Il a connu ces longues affectations en province, sources de toutes sortes de privations et il ne s'en est jamais plaint. C'est avec un sentiment de légitime fierté qu'il me disait récemment que tout au long de sa carrière militaire, il n'avait jamais demandé de réaffectation. Pour lui, en tant qu'homme de devoir, ce qui comptait avant tout, c'était le bien public. Quand l'autorité, dans son jugement, estimait qu'il serait plus utile à tel endroit au lieu de tel autre, il n'avait lui-même rien à redire. 

 Finalement, après avoir parcouru tous les départements géographiques du pays, l'heure était venue pour lui de rentrer à Port-au-Prince, au Grand quartier général des Forces armées d'Haïti où il occupa successivement la fonction d’officier exécutif de l’Etat major, d'Assistant-Chef d'État major G4, d’Assistant-Commandant en chef et enfin de Commandant en Chef à la mort de son prédécesseur en traitement à l'étranger. 
 À son nouveau poste, il commençait à peine à se pencher sur le plan de redressement de l'armée qui n'était pas à l'entrainement depuis de nombreuses années quand, par un coup du sort, il assuma la présidence du Conseil National de Gouvernement après la démission soudaine et le départ pour l'exil du Président Jean-Claude Duvalier en février 1986. 

 On se rappelle la grave crise qui s'en suivit et au cours de laquelle, le pays était menacé d'éclatement mettant même en danger la sécurité et l'indépendance nationales. Ce fut l'occasion pour le Général de donner toute la mesure de son caractère qui fut mis à rude épreuve. 

 Grâce à son patriotisme agissant, son intelligence, sa sagesse et sa force de caractère, le Conseil National de Gouvernement parvint à éviter le pire et put restaurer un certain calme. Ce faisant, le gouvernement a redonné confiance à une bonne partie de la population qui ne voulait pas désespérer de la République- Confiance entretenue par le rôle positif joué par la Communauté Internationale en apportant sa caution au gouvernement. En témoigne la visite officielle du Général à Washington où il était reçu par le Président Reagan et à l’ONU par le Secrétaire-général de l’organisation. Le Général en profita pour prendre sans tarder des mesures d'apaisement dont le rétablissement du drapeau de l'Arcahaie, la démobilisation de la milice, l'élimination des visas d'entrée et de sortie pour les détenteurs de passeport haïtien, la mise en liberté de tous les prisonniers politiques tandis que Fort Dimanche redevint exclusivement le quartier général du sous-district militaire de Port-au-Prince et ne sera jamais plus un lieu de détention de prisonniers politiques. 

Tout en se colletant aux questions éminemment politiques, le gouvernement du Général Namphy adopta parallèlement des mesures d'ordre social en faveur des petits fonctionnaires,  enseignants, infirmières, officiers et soldats, pensionnaires de l'État dont les salaires avaient été réajustés à la hausse. 

 Le secteur de l'éducation également n'a pas été oublié. C'est ainsi qu'il procéda à la réhabilitation systématique de toutes les écoles publiques endommagées au cours des tragiques évènements survenus après le 7 février et à la construction du Lycée Daniel Fignolé au Bel-Air. 

 Mais ce n'était pas tout pour cet homme qui avait toujours nourri le sentiment qu'en aucun cas, Haïti ne pouvait avancer dans la voie du progrès véritable et irréversible sans la participation réelle et effective de la majorité qui a toujours été tenue loin de la gestion de la chose publique. 

Aussi, a-t-il confié à une Assemblée Constituante, largement représentative des différentes composantes de la société haïtienne, le soin de jeter les bases d'une nouvelle Haïti démocratique, juste et progressiste à travers ce qui allait être la Constitution de 1987. 

 Malheureusement, il n'en fut rien! 

 Sans une vision nationale, les participants aux travaux de la dite Constituante tiraillés de toutes parts par des intérêts contradictoires, ont versé dans l'excès. De toute évidence,  ils n'ont montré aucun sens de compromis, l'essence même de toute Constitution, tout particulièrement dans un pays aussi divisé que le nôtre. C'est ainsi que les promesses du renouveau haïtien, à partir du mouvement de 1986, se sont littéralement envolées en fumée. 

 Aujourd'hui encore, c'est toute la société haïtienne qui s'accorde à reconnaitre que le mal du pays est la Constitution elle-même. 

 Parlant de cette Constitution, je me permets d'aller à l'encontre de mes principes et je sais, Général, que tu me pardonneras mon indiscrétion en révélant, 20 ans plus tard, que tu m'avais un jour confié avoir voté contre la Constitution pour les 5 raisons suivantes:

1. Elle n'est pas tout à fait adaptée à nos mœurs politiques, 

2. Elle est trop coûteuse dans son application, 

3. Elle assimile la fonction du Chef de l'État à un rôle purement protocolaire, 

4. Elle accorde des pouvoirs trop étendus au Parlement susceptible de garder le pays en otage à tout moment comme c'est le cas aujourd'hui, 

5. Elle divise par l'infâme article 291 qui, de façon arbitraire et discriminatoire, privait toute une catégorie d'Haïtiens de leur droit politique pour dix ans. Et, à la question de savoir pourquoi, dans ces conditions, avait-il permis que ce document dont allait dépendre l'avenir même de la nation avait été accepté pour être ensuite soumis au vote populaire, il répondit que : «Le peuple avait parlé»! 

 De tels propos montrent à quel point le Général croyait en une Haïti dans laquelle la voix de chaque citoyen quel qu'il soit doit compter. C'est dire par là tout son attachement à la démocratie! 

 Pourtant, pour certains, il n'a été qu'un dictateur. A titre d'exemple, ils s'appuient sur les élections avortées du 29 novembre 1987. 

 À la vérité, le Général n'avait absolument rien à voir avec cet acte inqualifiable. Cependant, il en accepta la responsabilité pour avoir été le gardien de la maison au moment de la perpétration du crime. 

 Mais, c'est méconnaitre l'homme pour croire qu'il était capable d'un tel méfait! 

Ce qui est certain, c'est que des groupes estimant qu'ils allaient faire les frais de ces élections auxquelles ils n'y croyaient pas, décidèrent, vu la partialité nettement affichée par le Conseil Electoral, d'interrompre le processus par la violence. 

De même, il est accusé de l'élection de Leslie Manigat à la présidence d'Haïti en 1988 et de son renversement quatre mois plus tard. Ce que l'on semble ignorer c'est que Manigat a été élu tout simplement parce que les candidats les plus populaires s'étaient retirés de la course. Quant à son renversement, les accusateurs du Général ont délibérément choisi d’oublier qu’à ce moment là, le Général se trouvait en résidence surveillée, gardée militairement par les soldats des Casernes Dessalines d'ordre du Président Manigat lui-même. Le coup de force qui l’emporta fut conçu et exécuté par la troupe qui voyait dans le limogeage et l'arrestation du Général une tentative de retourner aux pratiques de 1957. 

 Malgré tout, le Général Namphy n'avait pas manqué de déplorer les circonstances dans lesquelles le Président Manigat avait été démis de ses fonctions. Sa déception fut à la hauteur de la satisfaction qu'il éprouva en lui transmettant les rênes du pouvoir. En bon soldat, il avait tout de suite compris, la gravité de l'acte qui venait d'être commis même si par la force des choses, il allait lui succéder. Il sera lui-même emporté dans les mêmes circonstances quelques mois plus tard, dans la soirée du 17 septembre 1988. Le lendemain dans la matinée, le Général laissa Haïti pour toujours dans les conditions que l'on sait. 

 Néanmoins, son amour pour la terre natale n'a nullement été altéré. Haïti était dans sa chair, Haïti était dans son sang, Haïti était dans tous ses rêves. Il ne s'est pas un jour désintéressé des affaires de la République. Il était avide de toute nouvelle, de tout livre, de tout documentaire traitant d'Haïti.  

Durant ces trente années d’exil, il a vécu modestement, le plus simplement du monde comme un citoyen bien ordinaire avec le peu de moyens dont il disposait. Il n’a jamais connu le luxe et la fortune qu’il n’avait pas à regretter.  Loin de s’apitoyer sur son propre sort, c'était plutôt celui du brave peuple haïtien qui le préoccupait.  Sa grande souffrance était de constater l'état de dégradation continue de son pays qui jusqu’à présent n’arrive pas à nourrir ses propres enfants. 
Le général Namphy, homme méconnu, incompris, vilipendé par certains est resté égal à lui-même. À aucun moment de son exil, il n'a eu à intervenir publiquement sur les évènements politiques en cours même si il a été souvent consulté par de nombreux hommes politiques y compris des Chefs d’Etat. Et c'est avec empressement et sans réserve aucune qu'il leur prodiguait ses sages conseils. 

Henri Namphy est parti le front haut, l'âme fière quoique  endolorie avec la satisfaction et l'intime conviction d'avoir fait de son mieux dans des conditions extrêmement  difficiles tout en laissant à l'Histoire le soin de le juger. Il avait fait de ces mots de Vigny dans La mort du loup la consigne qu'il s'est lui-même donnée: «... Seul le silence est grand... » 

 Au nom de la famille et conformément au vœu du défunt, je tiens à transmettre les plus vifs remerciements et l'expression de la gratitude du défunt aux différents gouvernements qui se sont succédé durant ces trente dernières années.  Sa gratitude va également à ses nombreux amis dominicains qui l'ont accueilli à bras ouverts et l’ont  traité comme un des leurs. 
Aujourd’hui, j’ai une pensée particulière pour vous ses proches, son épouse, ses filles, sa famille et ses amis. Votre douleur  est nôtre. Elle est aussi celle du pays tout entier qui pleure la perte de l’un de ses fils les plus dignes. 

 Mon Général je vous salue pour une dernière fois tout en souhaitant que votre rêve d’une Nation Haïtienne réconciliée avec elle-même  et à tout jamais unie sera bientôt une réalité.

 Merci

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