Rupture: 54 584 élèves au nouveau baccalauréat. Cap sur le bac professionnel.

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Le Systeme Educatif Haitien entre traditions et renouvellement

Dans ce pays connu pour sa grande résistance au changement, le baccalauréat unique et la généralisation graduelle et encadrée des programmes du nouveau secondaire, filière d’enseignement général, démontrent que les réformes indispensables sont toujours possibles et qu’il est aussi temps de lancer le baccalauréat professionnel, comme prévu.

En effet, 4 ans après la mesure prise en 2015, ils seront 54 584 élèves haïtiens à passer cette année la première grande épreuve nationale du nouveau secondaire, où la littérature haïtienne d’expression créole, l’éducation à la citoyenneté, l’économie entre autres... côtoient désormais la littérature française au secondaire. Beaucoup reste à faire, surtout en l’absence de la Commission nationale de réforme curriculaire (CNRC) dont les travaux ne se sont pas poursuivis, mais c’est la première grande étape précédant le lancement des travaux pour la finalisation des documents des autres filières donnant accès par exemple à un baccalauréat professionnel en passant notamment par les lycées techniques. Toutefois ce nouveau curriculum, qui mérite des adaptations constantes et des moyens bien plus importants, ambitionne de réduire l’échec scolaire, de conduire à apprendre autrement, à l’ère du numérique et de mieux préparer aux nouveaux métiers et enjeux contemporains. En dépit de l’absence d’un financement dédié et dans un pays en crise occasionnant une année scolaire avec peu d’apprentissage réel, cette première cohorte du secondaire passera les épreuves du bac unique. Bref, en 2021, les classes traditionnelles de « rhéto » et de « philo » auront totalement disparu, laissant la place au secondaire 3 (il y a eu des examens anticipés de français pour les élèves du secondaire 3 cette année) et 4, sans oublier la nécessaire réduction de 13 à 12 années de scolarité.

La fin du vieux baccalauréat français en Haïti

C’est tout un pan de la cathédrale de l’école française du XIIIe siècle exportée dans toutes les colonies incluant Haïti qui est en train de s’effondrer. Une grande rupture avec les classes traditionnelles de « rhétorique » et de « philosophie » du secondaire, véritables survivances de cette école française des XVIIIe et XIXe siècles, où les arts oratoires, la littérature, la philosophie, la culture  grecques, latines  et françaises jouaient un rôle fondamental. En France, dès 1880, les lois de Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique,  trace les voies de la nouvelle école française, cette fois  laïque et républicaine, mettant fin au plan d’études «Ratio studiorum» des jésuites ainsi qu’à ceux des collèges « oratoriens » qui priorisaient le latin. Ce n’était pas sans résistance car, 50 ans plus tard soit en 1939, on ne comptait qu’environ 9 000 bacheliers reçus dans un pays de 42 millions d’habitants.  Professeurs et parents sont restés longtemps farouchement opposés à une école de la promotion du plus grand nombre,  pour ne pas noyer la distinction que confère à leurs enfants jadis le latin et bien plus tard la maîtrise du français, bref, le titre de bachelier. D’ailleurs, l’introduction des sections modernes à côté des humanités en 1902 était dénoncée comme des « vulgarités » par les puristes ; ne parlons pas des filières techniques. 

Une histoire aujourd’hui bien lointaine, car cette école qui ne laissait réussir que moins de 5% des élèves avant Jules Ferry dans les années 1880 voit 90% des bacheliers réussir ces dernières années, même si des ajustements se poursuivent sans cesse, et aujourd’hui encore avec la réforme du baccalauréat allégé de l’actuel ministre français Jean-Michel Blanquer. Partout, ce vieil examen du secondaire est en train de subir des modifications profondes. Le Costa Rica va encore plus loin en annonçant l’élimination de son baccalauréat en 2020 qui sera remplacé par d'autres types d’épreuves pour mieux tenir compte des nouveaux défis de cette génération.

Les 12 mesures de 2014 dans le sillon de la réforme Bernard

En Haïti, les responsables publics, renforcés par les religieux français arrivés à travers le concordat de Damien de 1860, ont maintenu quasiment intacts l’état d’esprit de ce baccalauréat, en dépit des réformes de l’école en France. Même en supprimant le grec et  le latin et en intégrant quelques  nouvelles matières scientifiques, la classe de rhétorique est demeurée dans son essence « l’art de bien parler le français» à côté des mathématiques, physique, chimie, sciences naturelles, et la classe de philosophie « l’art de bien penser en français», mais en réalité accessibles à très peu.

Il a fallu attendre le projet du ministre haïtien Joseph C. Bernard, au début des années 1980, pour  remettre en question véritablement l’esprit de cette école élitiste qui a façonné le système éducatif et auquel certains s’accrochent encore. Tout comme Jules Ferry avait fini par imposer un siècle plustôt que la prédominance de la langue française dans l’enseignement,  le ministre haïtien de l’Éducation Joseph C. Bernard a initié sa propre réforme, un siècle après, en 1982 en  introduisant le créole comme langue d’enseignement et langue d’apprentissage.  Il avait même tenté, sans succès, de supprimer l’ancien certificat d’études primaires français, arguant pour un nouveau socle de compétences obligatoires de 9 années de scolarité et proposé un secondaire à la fois  littéraire et professionnel.

30 ans plus tard, la société haïtienne n’a pas bougé, tandis que moins de 7% des élèves inscrits en maternelle parviennent et réussissent cette fameuse classe de philosophie. Alors que la planète pratique une épreuve unique de fin d’études secondaires, avec plus ou moins des variantes d’examens anticipés et continus,  l’élimination des examens officiels et du diplôme d’État dans la classe de rhétorique parait  aux yeux de certains un sacrilège aux lois impitoyables du tri élitiste, lequel tri repose uniquement sur le filtre peu fiable que sont en général ces fameux examens d’État.  À ce sujet, il  est intéressant de constater à quel point d’excellents rappeurs, slameurs haïtiens maîtrisent l’art du discours, c’est-à-dire l’esprit des mots, la persuasion, l’éloquence, la dialectique et l’esprit critique en créole, certaines fois en anglais aussi, alors qu’ils ne réussiront jamais à passer l’examen de baccalauréat traditionnel sans une certaine maîtrise du français.

Apprendre autrement à l’ère du numérique et des nouveaux métiers

Aussi, il était temps, à travers ces 12 mesures,  de bousculer ce vieux système qui perpétue l’échec scolaire en commençant par le projet de généralisation du curriculum du préscolaire et l’évaluation diagnostique des apprentissages en créole, français, math, dès le 4e année fondamentale afin de repérer, plus tôt, les difficultés d’apprentissage et mettre en place les dispositifs pédagogiques les plus appropriés. Le Pacte national pour une éducation de qualité, non honoré jusqu’à présent, visait un investissement additionnel qualitatif pour la formation et le développement professionnel des enseignants et pour que nos élèves disposent très tôt de l’environnement adéquat leur permettant d’être réellement acteurs dans leur apprentissage, contrastant avec le « parcoeurisme » de l’élève passif.

Quant au nouveau curriculum du secondaire rénové,  il est perfectible, mais ces nouvelles matières s’avèrent déjà plus adaptées aux défis actuels de la société haïtienne. Le MENFP gagnerait à mobiliser les écoles qui ont déjà pris une longueur d’avance dans cette rupture pour appuyer celles encore en difficulté dans cette transformation, avec aussi le support des Universités publiques en région et des partenaires universitaires disponibles.  L’autre défi consiste à décloisonner ces matières, notamment au moment de la formation des enseignants,  afin que ces élèves, peu importe les séries choisies, soient mieux préparées à exercer les métiers actuels et à participer aux solutions des problèmes complexes du pays. En tout état de cause, il est inacceptable que les moins de 10% qui réussissent au baccalauréat traditionnel après 13 ans de scolarité n’aient véritablement aucun diplôme conduisant à un métier et soient obligés de poursuivre à l’université, sans toutefois être bien préparés à réussir. Ces nouveaux bacheliers devraient avoir, une plus grande maîtrise des enjeux de citoyenneté responsable, une meilleure appréciation de la réalité du marché du travail, une plus grande culture numérique, sans oublier une plus grande opportunité de maitriser les deux langues officielles (créole, français).

Toutefois, il est important que le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle avance avec l’agenda technologique, les lycées 2.0, les bibliothèques traditionnelles et numériques, facilitant sur son site ou des sites partenaires la mise à disposition de livres numériques et autres supports (video) gratuits pour enseignants et élèves. L’appui de l’AFD disponible en ce sens peut encore être optimisé. Par ailleurs, pour accompagner ces transformations, il est vivement indiqué que l’Office national du partenariat en éducation (ONAPE), l’Inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (IGAENF), la Commission nationale de réforme curriculaire (CNRC), tous mis en place dans le cadre de l’application des 12 mesures, jouent pleinement leur rôle.

Pour l’instant, il ne reste qu’à souhaiter bonne chance à tous nos bacheliers après un parcours de combattant, avec un regard spécial sur les 54 584 du nouveau secondaire. Mon souhait est qu’ils réussissent mieux que les générations précédentes, à la fois aux examens, mais aussi dans leur vie professionnelle. Pari en cours pour la première partie du secondaire rénové, maintenant place au baccalauréat professionnel. Plus de prétexte après finalement le vote récent de la loi sur la formation technique et professionnelle. En avançant dans ces réformes,  il deviendra donc possible après douze ans de scolarité que certaines épreuves du nouveau baccalauréat permettent à des élèves, selon leur choix, de décrocher un diplôme dans les métiers utiles comme par exemple l’agrobusiness, les métiers de la mer, l’hôtellerie et la restauration,  les arts de la scène, le numérique, etc. Ils pourront toujours décider de poursuivre un parcours universitaire, par la suite.

Le baccalauréat haïtien doit cesser d’être uniquement le couronnement social de la scolarité du secondaire pour devenir une voie d’accès à la vie active pour les jeunes, tout en préparant ceux qui le souhaitent à accéder et réussir au niveau de l'enseignement supérieur.  En plein milieu de cette grave crise économique que connaît Haïti, il y a urgence à combattre la crise de l’apprentissage, l’échec scolaire et le gaspillage des talents afin de gagner la bataille du capital humain et des emplois-jeunes. « Il vaut mieux suivre le bon chemin en boitant que le mauvais d’un pas ferme » nous apprenait saint Thomas d’Aquin.

source Le Nouvelliste

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