Quand Frantz Duval fait le bilan 2018 des institutions publiques haïtiennes

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Frantz Duval Président de l'ANMH et Rédacteur en chef du Nouvelliste

Après avoir reçu respectivement le ministre des Finances, Ronald Décembre, le 1er janvier ; le gouverneur de la banque centrale, le 2 janvier ; l’économiste en chef du Groupe Sogebank, Pierre Marie Boisson, le 6 janvier, l’animateur de l’émission Grand rendez-vous économique sur Radio-Télé Métropole, Kesnel Pharel, a eu comme dernier invité, le dimanche 13 janvier 2019, le rédacteur en chef du journal Le Nouvelliste, Frantz Duval. À cette rencontre, plusieurs thèmes ont été débattus parmi lesquels le bilan des différentes institutions publiques au cours de l’année écoulée.

Invité à analyser le bilan de l’année économique 2018, le journaliste et rédacteur en chef de Le Nouvelliste, Frantz Duval, comme la plupart des autres intervenants à cette émission de Radio-Télé Métropole, ne s’est pas réjoui des performances des administrations Moïse/ Lafontant et Moïse/Céant. Selon lui, si l’année 2018 a débuté assez bien, il s’est passé, malheureusement, des évènements qui laissaient croire que ça n’allait pas durer. « Personne n’avait prévu que l’année allait être aussi compliquée. Les performances économiques sont en grande partie tributaires de certaines décisions politiques et économiques prises au cours de l’année et qui n’ont pas servi la croissance », a expliqué l’intervenant.

Parmi ces décisions ou choix économiques ou politiques faits par le gouvernement, l’animateur Kesner Pharel a énuméré : le décret sur la dédollarisation en mars, la hausse du prix du gaz en juillet, le changement de gouvernement. À ces décisions ou mesures précitées, Frantz Duval a énuméré deux autres évènements qui ont également eu leur poids dans la piètre performance de l’année 2018. Il a d’abord rappelé qu’en janvier 2018, le président Jovenel Moïse avait réuni les bailleurs de fonds pour planifier la collaboration entre le gouvernement et ces différents organismes. Mais cette rencontre a tourné au vinaigre parce que les représentants des organismes de financement et les ambassadeurs présents ont estimé que le ton utilisé par les responsables haïtiens n’était pas du tout convenable en matière de relation diplomatique ni en matière de coopération. Aux dires de M. Duval, à cette rencontre, la partie haïtienne aurait demandé aux représentants des bailleurs de s’aligner et d’orienter leur financement selon les projets de la présidence. Une demande à laquelle les bailleurs n’auraient pas adhéré. Selon leurs explications, on ne peut pas changer de cap du jour au lendemain dans un programme de coopération vu qu’il y a des programmes qui sont déjà engagés et qu’on ne peut pas défaire. Cette mésentente, selon l’invité de Kesner Pharel, allait constituer un véritable frein dans la coopération internationale vis-à-vis d’Haïti. Et les répercussions sur les performances du gouvernement pour l’année s’en ressentent grandement.

Le deuxième fait relaté par le responsable du Nouvelliste, c’est le protocole qu’Haïti et le FMI ont signé en février 2018 qui avait en germe l’ajustement du prix du carburant sur le marché haïtien. La mise en œuvre de ce protocole a produit les évènements des 6, 7 et 8 juillet 2018 parce que les autorités haïtiennes avaient mal appliqué les prescriptions du FMI.

Ces deux points soulevés par Frantz Duval sont très importants vu que les dons des bailleurs internationaux, quoique en diminution continue, représentent environ 20% du budget national haïtien, soutient Kesner Pharel. Et quand ce montant n’est pas décaissé, ça pose de graves problèmes de ressources et de devises étrangères (dollars) qui peuvent nuire à l’équilibre budgétaire.

« En plus des dons, il y a le climat des relations qui peut être favorable ou non au pays en matière de fréquentation touristique ou d’investissements, étrangers », a relaté Frantz Duval qui a également fait état des répercussions négatives du dossier Oxfam sur Haïti. « Car, argue-t-il, étant une ONG de notoriété internationale qu’Haïti avait forcé à suspendre son fonctionnement au pays, la façon dont les autorités haïtiennes ont traité cette affaire pourrait bien porter préjudices à d’autres ONG dont les pratiques ne seraient pas différentes de celles d’Oxfam. Malgré tout ce qu’on peut reprocher aux ONG quant à leur contribution à la croissance des pays où elles sont affectées, il est un fait généralement admis que ces organismes contribuent à la stabilisation de l’économie en général et du change en particulier, à atténuer le chômage, etc. »

Comment les institutions ont évolué en 2018 ?

Le rédacteur en chef de Le Nouvelliste était invité à se prononcer sur le bilan des institutions publiques haïtiennes. Son coup de projecteur sur ces entités de l’État a montré ce qui suit :

« L’exécutif: - Comme toutes les autres institutions, a ses faiblesses. En témoigne le renvoi du gouvernement en entier en juillet après une série de crises qui ont émaillé l’administration publique et le pays en général. Des crises qui ont fini par emporter le chef du gouvernement Jack Guy Lafontant qui, d’après Frantz Duval, n’était pas un Premier ministre interventionniste. Plus d’un an après la prise de fonction de M. Lafontant, aucun projet d’envergure ne porte l’empreinte de ce dernier, alors que le rôle du cabinet dirigé par le Dr Lafontant serait d’alimenter le président en idées et projets porteurs, note M. Duval. L’inertie du Premier ministre n’a même pas pu permettre à M. Lafontant de servir de fusible au président même si, au dernier moment, il a fini par sauter après les émeutes de juillet.

Ce qui fait apparaître en clair tous les problèmes de l’exécutif : problème d’équipe, problème de projet, etc. Il y a beaucoup de ministères quand on les observe de près, on ne voit pas finalement à quoi ils servent. C’est vrai qu’ils ont un budget, un personnel, une mission bien définie sur papier. Mais cela n’empêche qu’il y ait tant de vide, tant d’incohérence et de manque de suivi dans l’action de l’exécutif où la ligne directrice fait grandement défaut. Et, à ce niveau on n’est pas à notre coup d’essai. Cette situation nous arrive plus souvent depuis que nous avons pris la mauvaise habitude d’amener dans l’administration des gens qui n’ont vécu préalablement aucune expérience sur le terrain de la politique et qui n’ont jamais travaillé ensemble dans une même équipe. La grande majorité des membres de l’administration sont parachutés le plus souvent par un parlementaire ou un homme d’affaires puissant pour devenir ministre ou directeur général sans bénéficier de la confiance de l’exécutif. Cet administrateur n’aura de redevance qu’envers son parachuteur.

Ce problème est d’autant plus crucial qu’une direction générale se révèle une entité qui exige une connaissance technique de la part de son occupant. Politiser une telle fonction pose un gros problème. Pourtant, ce phénomène devient de plus en plus commun en Haïti ou un directeur général parachuté ne connaît nullement le champ où il est affecté, mais, grâce à ses connections, il reste soudé à son poste et n’est au service ni de la République, ni de l’exécutif, ni même de la direction qu’il administre.

D’où la source de tous les maux dont souffre le pays actuellement. De plus en plus, les responsables des institutions publiques ont leur agenda propre et jouent en solo pour leur compte ou pour le compte de celui qui les a parachutés au détriment du pays.

Il en résulte que même le président de la république n’a pas été satisfait de la performance de son équipe qu’il a complètement renouvelée en octobre dernier après les émeutes contre la hausse exagérée des prix du carburant et du transport en commun. Qui pis est, aujourd’hui encore, personne n’arrive à connaître le responsable de cette hausse puisque l’exécutif a affirmé qu’il n’était pas au courant. Cette tendance à innocenter l’exécutif risque de devenir un fait courant en Haïti vu que même la publication du décret sur la dédollarisation n’a pas eu de responsable étant donné que ni la Banque Centrale ni l’exécutif le gouvernement n’étaient au courant. »

Le Parlement : - Pour Frantz Duval, l’année 2018 était tout aussi compliquée pour le Parlement. À ce sujet, il a pris comme support le rapport de l’OCID, un observatoire des politiques publiques a gratifié l’institution de notes peu reluisantes sur tous les sujets: peu de réunions, très peu de séances, très peu de lois votées et la plupart des lois votées sont farfelues. Des lois qui n’auraient même pas dû être discutées dans un Parlement normal. Ajoutez à cela les divers scandales dans lesquels sont impliqués des membres du Parlement. Même le président de l’Assemblée nationale n’est pas épargné. Ce qui donne une image catastrophique aux pères conscrits, selon le quatrième intervenant au Grand rendez-vous économique de Radio-Métropole.

« Le nombre de personnes travaillant au parlement haïtien est lui seul un scandale. Pour le Sénat qui comporte seulement 29 sénateurs, on dénombre 1500 employés, selon des chiffres révélé par le sénateur Patrice Dumont. S’il faut parler du budget de cette institution, on dirait que, au niveau des deux Chambres qui compte 148 parlementaires l’État dépense plus de 30 millions de gourdes par élu sur l’année. Et pour quel résultat ?

À comparer aux années antérieures, 2018 est pire comme la tendance le montre au fil des années. Le comble de cette anomalie, c’est qu’on annonce que le plus grand immeuble de la République va être érigé bientôt pour abriter nos honorables parlementaires, soit 40 000 mètres carrés. Ce qui équivaut à la dimension de quatre buildings comme celui de la Digicel. »

Le judiciaire : - « En ce qui concerne cette institution, les plaintes judiciaires à elles seules suffisent pour nous faire une idée de l’État de cette institution. Le CSPJ s’est essoufflé à écrire des lettres de plainte expliquant qu’il n’a pas les moyens pour appliquer la politique qui lui est dévolue. Le scandale qui avait suivi les déclarations du président affirmant qu’on lui avait envoyé des juges corrompus qu’il avait nommés alors qu’ils n’étaient pas compétents.

Ce qui a surtout marqué le monde judiciaire, c’est le bras de fer qui a eu lieu entre les avocats d’un côté et le parquet de l’autre. Au final, après des mois de grève, l'exécutif a fini par donner gain de cause aux avocats d’une façon qui ne relève pas l’image de ce système judiciaire mal en point. Car, selon l’intervenant au Grand rendez-vous, si les avocats qui constituent un des maillons essentiels du système doivent recourir à un tel duel pour arriver à leur fin, c’est un mauvais signe qui montre qu’il n’y a pas de dialogue entre les institutions.

Et, à ce qu’il paraît, l’année 2019 ne semble pas partir sur un bon pied pour le judiciaire, car, récemment, le nouveau commissaire a publié une lettre accusant la police de procéder à de mauvaises arrestations. Là encore, la justice a raison, sauf que, là encore, les deux institutions pourraient s’arranger pour trouver un terrain d’entente sans que cette affaire ne s’ébruite jusqu’à faire les choux gras de la presse. Ce qui ne fait que fragiliser davantage les deux institutions.

La police : - « La police aussi a eu une année 2018 très compliquée. Une année de méfiance entre la présidence et le directeur général de la police qui pourrait déboucher sur une catastrophe, selon Frantz Duval qui ne cache sa satisfaction de voir les tensions se calmer des deux côtés. Cette accalmie entre ces deux protagonistes est à mettre à l’actif du nouveau Premier ministre Jean-Henry qui a mis tout son poids dans la balance pour trouver l’harmonie nécessaire entre deux institutions qui se doivent d’améliorer leurs performances. Car, si la présidence a eu quelques fausses notes, dans le camp de la Police nationale ça ne va pas pour le mieux, aux dires de l’intervenant qui estime que la police n’a pas réussi à protéger les biens les 6,7 et 8 juillet 2018. Elle n’est pas arrivée non plus à pacifier les quartiers de l’aire métropolitaine particulièrement la sortie Sud de la capitale où les problèmes de sécurité et de violence sont criants.

Et enfin, la convocation du CSPJ au Parlement pour répondre de l’accusation de certains policiers qui seraient liés aux activités de gangs armés. Tout ceci entache l’image de la police qui doit s’atteler à reconstruire son image et la confiance de l’opinion.

La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif. – « C’est un acteur à ne pas négliger qui détient un certain nombre de dossiers importants, notamment le dossier du PetroCaribe dont le rapport doit être remis d’ici la fin du mois de janvier. Ce qui montre clairement que les institutions n’ont pas fait proprement leur travail durant ces 8 dernières années. Qu’il s’agisse de la Cour des comptes, de l’Inspection générale du ministère des Finances, du ministère des Finances lui-même, du Parlement, de l’ULCC, de l’UCREF, de la police judiciaire, etc, toutes ces institutions ont failli à leur mission. ça explique aujourd’hui le fait que la balle (PetroCaribe) se retrouve dans les pieds de la Cour supérieure des Comptes parce que, depuis les différentes étapes de passation de marché, toutes institutions se sont endormies sur PetroCaribe et laisser passer ce scandale que le pays traîne comme un boulet. »

Source Le Nouvelliste - Gary Cyprien

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