Une politique monétaire restrictive et pénalisante ou accommodante?

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Le président de l’APB, Franck Helmcke, également secrétaire du conseil d’administration et directeur général de la Unibank

Entre l’Association professionnelle des banques (APB) et la Banque de la République d’Haïti (BRH) est lancé un débat très intéressant. Le président de l’APB, Franck Helmcke, également secrétaire du conseil d’administration et directeur général de la Unibank, pointe du doigt la banque centrale qui, selon lui, applique une politique monétaire restrictive et pénalisante. Tout le contraire de l’avis du gouverneur de la BRH, Jean Baden Dubois, qui dit plutôt opter pour une politique monétaire accommodante et procroissance. Les deux décideurs participaient au sommet international de la finance organisé par le Group Croissance au Karibe Convention Center du 22 au 27 avril 2019. Que faut-il retenir de ces deux positions antagoniques ?

D’abord, clarifions les concepts de base. Globalement, la politique monétaire peut être restrictive ou expansionniste (accommodante). Une politique monétaire restrictive regroupe un ensemble de mesures de la banque centrale visant à lutter contre un taux d'inflation trop élevé. Tandis qu’une politique monétaire accommodante ou expansionniste consiste en un ensemble de mesures prises par une banque centrale en vue de soutenir l'économie.

Dans les pays occidentaux, la politique monétaire accommodante passe par une augmentation de la masse monétaire et une diminution du taux directeur afin de relancer l’économie en période de récession. Elle vise à favoriser la consommation et l'investissement, donc la demande globale, mais aussi à stimuler la production, l'emploi et la croissance économique (l’offre globale). Généralement, pour y parvenir, les banques centrales réduisent les réserves obligatoires imposées aux banques commerciales, baissent le taux directeur en espérant une baisse des taux d'intérêt sur le marché bancaire et envisagent des opérations dites « Open market ».

Ces opérations visent à approvisionner le marché monétaire en monnaie en vue de faire baisser le coût de son loyer que représentent le taux d’intérêt. Cependant, l’approvisionnement du marché en monnaie peut déboucher sur la création monétaire excessive qui conduirait à une hausse du niveau général des prix : l’inflation. En clair, la politique monétaire accommodante est une politique de relance économique ou de soutien à la croissance économique.

À l’inverse, la politique monétaire restrictive a pour objectif de contenir l'inflation dans une fourchette raisonnable et de garantir la stabilité du taux de change. Elle vise à rétablir la confiance des agents économiques et financiers dans la monnaie et dans la solidité de l'économie en situation d’incertitude. L’atteinte de ces objectifs passe généralement par l’imposition de taux de réserves obligatoires élevés aux banques commerciales et l’augmentation du taux directeur.

Les opérations d’« Open market » sont également utilisées pour assécher le surplus de liquidités sur le marché monétaire en vendant des titres afin de réduire la masse de monnaie en circulation, ce qui conduit très souvent à une hausse de taux d’intérêt. Celle-ci peut décourager la consommation et l'investissement, avec pour conséquences éventuelles  de ralentir l'activité économique et d’augmenter le taux de chômage. Voilà pour la considération théorique sur le débat APB/BRH.

Qu’en est-il réellement en Haïti ?

 Dans le cas d’Haïti, la réalité du terrain ne colle pas directement avec la théorie classique. La croissance économique est rachitique : en moyenne 0,49 % en 38 ans, sur la période allant de 1981 à 2018. La BRH est donc obligée d’envisager une politique monétaire accommodante pour encourager la croissance économique.

Parallèlement à la stagnation économique, le taux d’inflation a atteint 17 % en février 2019 et le taux de change a drastiquement augmenté les deux dernières années pour dépasser les 87 gourdes pour un dollar américain à la fin de la semaine dernière. La gourde a perdu 28 % de sa valeur en un an en passant de 64,11 gourdes pour un dollar en février 2018 à 82,02 gourdes en février 2019. Le taux de référence de la BRH s’élève à 86,1 gourdes pour un dollar américain le vendredi 3 mai 2019. Cette réalité de dépréciation de la gourde qui ne date pas d’hier pousse la BRH à adopter une politique monétaire restrictive de manière caractérisée depuis 2015 afin de contrôler ladite dépréciation et l’inflation monétaire qui s’en est suivie.  

Contrairement à une banque centrale occidentale qui adopte une politique monétaire expansionniste en période de récession et une politique restrictive en période de surchauffe économique, la BRH se retrouve dans une situation plutôt ambiguë. Généralement, ce sont les situations de plein emploi et de saturation économique qui provoquent l’inflation dans les pays occidentaux. Il n’y a donc pas de problème à adopter une politique monétaire restrictive comme réponse dans ces cas. Mais, en Haïti, l’inflation élevée coïncide avec la stagnation économique. La BRH se retrouve alors dans une situation problématique où il doit jongler entre politique monétaire restrictive et accommodante. Il s’agit d’un arbitrage fort délicat.

Qui pis est, avec le climat sociopolitique ambiant, le taux d’intérêt ne peut pas vraiment être considéré comme un puissant levier de relance économique comme c’est le cas dans les pays occidentaux. La BRH devra se montrer innovante pour pouvoir trouver des solutions adaptées à la situation économique haïtienne. Évidemment, choisir c’est renoncer. Les choix peuvent occasionner des gagnants et des perdants. C’est pourquoi le critère de choix public des autorités doit toujours être l’intérêt collectif et non celui d’un groupe ou d’un secteur.

La dépréciation accélérée de la gourde et la forte inflation qui en découle pénalise énormément la population, particulièrement les couches les plus vulnérables. L’État doit intervenir à travers les autorités fiscales et monétaires pour limiter les dégâts. En même temps, aucun secteur ne devrait avoir à payer les conséquences de mauvais choix publics.

Parmi ces mauvais choix, Franck Helmcke cite l’indiscipline fiscale qui a conduit à un financement monétaire de la BRH de l’ordre de 24,1 milliards de gourdes en 2018 avec des conséquences significatives sur la dépréciation de la gourde. L’État devra alors s’efforcer de dépenser selon ses moyens pour éviter d’avoir à recourir à une politique monétaire restrictive.

Le président de l’APB mentionne également l’arrêté du 28 février 2018 sur la dédollarisation qui a occasionné, selon lui, sept mois de stress, de marche en arrière et de temps perdu. Il a fait mention d’un cadre légal haïtien qui n’est pas propice aux affaires avec zéro réforme sur les critères pertinents pour la relance économique ainsi que des services publics de base inaccessibles aux petites et moyennes entreprises limitant ainsi leur accès au crédit bancaire. Comme pour dire que le secteur bancaire se retrouve pénalisé par les mauvais choix des autorités politiques.

Jean Baden Dubois, de son côté, confirme avoir pris « des mesures de stabilisation du change dans le souci de réduire l’instabilité du marché des changes en limitant la volatilité du taux dont les répercussions sur l’évolution des prix à la consommation se reflètent souvent sans retard ». Au nombre de ces mesure, il cite : l’augmentation des taux de réserves obligatoires, la modification du mode de constitution des réserves sur les passifs en devises, les interventions sur le marché des changes, les opérations de swap, l’émission des circulaires relatives à la position de change.

Le gouverneur Dubois a mentionné également la modification du taux de constitution des réserves qui est fixé à 7,5% en monnaie locale et 92,5 % en monnaie étrangère et des interventions sur le marché des changes autour de 80 millions de dollars vendus pour l’année fiscale 2018-2019. Il importe aussi de souligner l’augmentation du taux de réserves obligatoires : 44 % sur les passifs en gourdes et 49,5 % sur les passifs en dollars américains. C’est surtout cette dernière mesure qui fait dire au président de l’APB, Franck Helmcke, que les banques commerciales qui détiennent des dépôts en dollars américains importantes sont pénalisées par des taux de réserves obligatoires aussi élevés.

L’État haïtien -la BRH dans le cadre de la politique monétaire- doit opter pour le choix de politique publique qui maximise le bien-être de la collectivité. Ce critère de décision l’emmènerait à opter pour la stabilité du taux de change et le contrôle de l’inflation puisque les conséquences sur la population seraient beaucoup plus graves si les autorités monétaires laissent déraper le taux de change et l’inflation. D’autant plus que les banques demeurent très rentables.

Les banques commerciales sont-elles vraiment pénalisées?

Il y a quand même de quoi se demander si le secteur bancaire est réellement pénalisé puisque M. Helmcke confirme qu’il demeure très rentable avec des taux de rendement sur les capitaux propres  de 20,5 % en 2014,  22,5 en 2015, 38,4 % en 2016, 45,7 % en 2017 et 18 % en 2018. Le taux de rendement sur les capitaux propres (traduction française  de l’expression « Return on Equity (ROE) ») qui est le ratio des résultats nets et des capitaux propres, mesure la capacité d'une entreprise à générer des profits à partir de ses seuls capitaux propres (capitaux moins dettes), sans tenir compte d’autres sources de financement.

Le débat entre l’APB et la BRH soulève une autre problématique préoccupante concernant le financement de la production nationale. D’après les informations fournies par M. Helmcke, au 30 septembre 2018, un montant de 112 milliards de gourdes de prêt a été accordé par les banques commerciales. Ce montant a été réparti comme suit : commerce de gros et de détail : 27 % à 30,1 % ; immobilier résidentiel et commercial : 22 à 24,9 % ; industries manufacturières : 13 à 14,9 % ; services et autres : 11 à 12,7 % ; prêts aux particuliers : 10 à 11,5 % ; bâtiments et travaux : 7 à 7,9 % ; transport, entrepôt et communication : 5 % ; électricité, gaz et eau : 4 % à 4,3 % ; agriculture, sylviculture et pêche : 0,7 à 1 %.

Le commerce de gros et de détail (27 % à 30,1 %) et le secteur « agriculture, sylviculture et pêche (0,7 à 1 %) » témoignent bien de l’ampleur du problème. Les banques commerciales financent le commerce basé essentiellement sur l’importation de produits finaux de consommation. Au bout du compte, on aboutit à un déficit de la balance commerciale de l’ordre de 3,4 milliards de dollars américains en 2018, pour reprendre les informations fournies par Franck Helmcke.

Ce déséquilibre, combiné à d’autres facteurs sociopolitiques bien sûr, explique en grande partie la dépréciation accélérée de la gourde observée aujourd’hui. Il traduit deux réalités : 1) le résultat économique engendré par le modèle de financement bancaire actuel n’est pas soutenable ; 2) une réorientation des incitatifs de financement s’impose.

Il faudra des politiques publiques cohérentes de support au secteur « agriculture, sylviculture et pêche » afin de remplacer les produits agricoles importés par des produits locaux. Il faudra aussi miser sur des activités susceptibles d’augmenter l’offre nationale de devises étrangères. Sinon, la dépréciation de la monnaie nationale prendra de plus en plus d’ampleur dans les années à venir. Les paysans ne pourront pas y parvenir seuls sans le soutien de l’État haïtien. Jean Baden Dubois l’affirme haut et fort : « Un secteur agricole dynamique et une industrie touristique florissante constituent les éléments clés de politiques publiques pour contrer la paupérisation notamment dans le milieu rural.» Cela voudrait dire également que le financement des produits importés peut aboutir, sur le long terme, aux résultats inverses.

En fin de compte, si l’on comprend bien le gouverneur, la BRH adopte une politique monétaire hybride avec une composante restrictive qui vise à contrer la dépréciation de la gourde et l’inflation et une composante relativement accommodante en maintenant « les taux d’intérêt quasiment inchangés en termes nominaux, malgré une progression du taux d’inflation, d’où des taux d’intérêt réels négatifs ».

Et comme l’impact du taux d’intérêt sur l’activité économique en Haïti est relativement faible, M. Dubois dit vouloir sauvegarder le potentiel de croissance de l’économie en adoptant des mesures d’orientation de la liquidité vers des secteurs productifs tels que l’agriculture, l’hôtellerie et le tourisme, le logement résidentiel et commercial. Il a pris le soin d’indiquer que le secteur agricole joue un rôle important dans l’économie tant du point de vue de la croissance que de la création d’emplois. Pourtant, la part de la valeur ajoutée du secteur agricole dans le produit intérieur brut est passée de 26,5 % en 2010, à 22,01 % en 2018. Un fait qui mérite bien d’attirer l’attention de l’ensemble des acteurs vitaux de l’économie haïtienne.

Thomas Lalime

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Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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