Malentendu avec le premier ministre sur le 7 février

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Lyonel Trouillot

On peut éprouver de la sympathie pour le premier ministre. Il a de la tenue et prononce des phrases complètes. En cela il rompt avec la tradition du vulgaire, de l’obscène qui caractérise le pouvoir tèt kale : exécutif et parlementaires. Il rompt aussi avec cette tradition en donnant l’impression qu’il est capable d’écouter. Là encore, c’est une rupture avec la tradition tèt kale, exécutif et parlementaires, qui disent au peuple : nous jouissons, vous souffrez, c’est comme ça et laissez-nous tranquilles.

C’est justement parce qu’il connaît les vertus du langage que sa note de presse à l’occasion du 7 février  a quelque chose de choquant. Elle parle de « raté collectif », de « manquements collectifs », et exhorte à ne pas « céder au blâme des uns ou à l’absolution des autres ». Tel ancien porte-parole qui radote fort à la radio, zélé thuriféraire  spécialisé dans l’art de précipiter la chute des gouvernements dont il prend la défense aurait dit cela, on ne s’y serait pas arrêté. Mais pas vous, maître…

On connaît l’anecdote de ce vieux professeur dévoué à son métier qui avait répondu à un élève, fils d’un baron du duvaliérisme, qui accusait « les aînés » d’être responsables de l’état du pays : « atansyon, ti gason, m pat nan 57 a papa w ».

On n’utilisera pas ce ton là, d’autant que la note de presse n’accuse personne. Là où elle pose problème, c’est qu’elle accuse tout le monde.

Quel serait donc ce « nous » collectivement responsable du « parcours chaotique » d’après 1986 ?

Ce sont bien ceux qui ont agi contre la construction d’une sphère commune de citoyenneté, d’un « nous » qui inclurait les masses, en reproduisant soit du lieu du pouvoir économique, soit du lieu du pouvoir politique les pratiques de domination et d’exclusion qui sont les responsables de ce désastre dont ce sont encore les masses les premières à en payer les conséquences. Avec la complicité d’opportunistes ayant profité du pouvoir et perverti les discours revendicatifs dans le sens de leurs intérêts personnels.

Et de tous ces responsables, le mouvement tèt kale est le pire. Lui seul est allé jusqu’à ouvertement se réclamer du prolongement de l’avant 7 février. Il a remis à l’honneur une partie du personnel et des héritiers du totalitarisme duvaliérien. Il a réveillé les vieux et vilains préjugés, fait de la corruption un mode de gestion politique, appliqué à la lettre le concept de bandit légal, aggravé les écarts sociaux. Il est passé d’un président amateur de petite culotte à un président qui récompense l’art de la simulation sexuelle chez les fillettes, a avili les symbolismes, récompensé l’incompétence sur gage de servilité. Il a bénéficié d’une majorité parlementaire quasi constante, et ensemble exécutifs et parlement se sont octroyés des privilèges, résidences, per diem et toutes sortes d’avantages. Il a bénéficié de la complicité de la « communauté internationale » qui l’a légitimé, pouponné, protégé. Pour nous conduire où ? A ce pays « lòk », pour reprendre le mot d’un manifestant. Lòk (anglicisme introduit dans le créole), bloqué. Pays bloqué. Et qui le restera sans doute tant que ce néoduvaliérisme, version dégradée de sa référence ontologique, restera au pouvoir.

Car justement, ces gens, sur lesquels des policiers sont encouragés à tirer, qui ont gagné les rues du pays entier à l’occasion du 7 février, c’est l’esprit du 7 février 1986 qu’ils veulent retrouver, c’est de leur destin de peuple volé par la mouvance tèt kale qu’ils veulent se réapproprier. C’est de ce passé réinstallé dans le présent qu’ils veulent sortir. Ils sont en train de dire qu’on n’a pas renversé la dictature pour pourrir dans sa bâtardise. C’est la révolte des victimes d’hier et d’aujourd’hui. On ne peut croire que vous voudriez demander aux victimes de partager avec leurs bourreaux la litanie d’un Mea Culpa que les bourreaux n’entendent d’ailleurs pas prononcer.

Et on a tiré sur des gens en ce 7 février 2019. Sommes-nous tous coupables de ces tirs ?

L’esprit du 7 février 1986 a une actualité : Tèt kale no more.

source Le Nouvelliste

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