Les prix ont flambé en février 2019 comme en février 2008

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En février 2019, la hausse de l’Indice des prix à la consommation (IPC), communément appelée inflation, publiée par l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI), a atteint 17 % par rapport à février 2018. Sans conteste, les prix ont flambé en février 2019 comme jamais au cours de la dernière décennie. Il faut remonter jusqu’en octobre 2008 pour retrouver un taux d’inflation de 18 %. C’était encore pire en septembre 2003 lorsque l’inflation s’élevait à 38,4 % durant la période des grandes turbulences politiques. Celles-ci avaient provoqué le départ de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide le 29 février 2004.

Cependant, à partir du mois de mai 2004, au début de la période de transition, l’inflation se mettait à diminuer. Elle est passée de 28,8 % en avril 2004 à 7,6 % en août 2007. À partir de cette date, les prix recommençaient à augmenter pour atteindre 16,5 % en avril 2008. Cette augmentation accélérée provenait de la flambée des prix des denrées alimentaires comme le riz, le maïs et le sucre sur le marché international. C’était essentiellement une inflation importée, puisque la population haïtienne se nourrit principalement de produits importés. Cette hausse vertigineuse des prix allait provoquer des « émeutes de la faim » qui emportaient sur son passage le Premier ministre d’alors Jacques-Édouard Alexis.

Mais une fois les prix des denrées revenus à la normale sur le marché mondial, l’inflation avait drastiquement chuté en Haïti. On a même enregistré des épisodes de déflation, c’est-à-dire de diminution de prix sur une période relativement longue en 2009. La plus significative (-4,7 %) était observée au mois de septembre 2009. La baisse des prix a demeuré entre mai et novembre 2009. En période de déflation, on parle alors d’un gain du pouvoir d'achat de la monnaie par opposition à la perte du pouvoir d’achat occasionnée par une montée de l’inflation. Il faut distinguer la déflation de la désinflation qui représente une baisse de l'inflation ou du taux d'accroissement du niveau moyen des prix. La désinflation n’est qu’un ralentissement du rythme ou de la vitesse d’augmentation du niveau général des prix.

Il fallait attendre septembre 2011 pour remarquer un niveau d’inflation de 10,4 %. Elle était auparavant demeurée inférieure à 10 % jusqu’au mois de juillet 2015. Depuis, de façon globale, comme le montre le graphique, elle a progressivement augmenté pour atteindre le pic de 17 % en février 2019. En conséquence, les ménages ont perdu au moins 17 % de leur pouvoir d’achat en février 2019, comparé au mois de février 2018. Ainsi, pour maintenir leurs capacités de se procurer le même niveau de biens et services en février 2019, les ménages devraient obtenir une augmentation de salaire d’au moins 17 %. Or, dans la majorité des cas, les salaires demeurent fixes sur le marché du travail en Haïti.

Le niveau de l’inflation est un élément crucial d’ajustement des politiques sociales et économiques. Par exemple, dans les pays occidentaux, tous les programmes d’assistance sociale sont indexés au niveau de l’inflation. Comme l’exige par exemple la loi sur le salaire minimum en Haïti. Une flambée de l’inflation présente donc un coût exorbitant pour l’État à travers les programmes de compensation. Pour éviter de payer ce coût, les gouvernements occidentaux œuvrent de préférence à contenir l’inflation dans une fourchette raisonnable. À titre de comparaison, en février 2019, le taux d’inflation s’élevait à 1,52 % aux États-Unis, 1,51 % au Canada et 1,32 % en France. Plus près de nous, en République dominicaine, le taux d’inflation était de 1,19 % en février 2019.

Avec des niveaux d’inflation si faibles, les gouvernements de ces pays n’ont pas à se soucier de l’érosion du pouvoir d’achat des ménages. Cependant, dans les pays en crise, la baisse du pouvoir d’achat constitue un vrai casse-tête. Au Venezuela par exemple, au mois de février 2019, l'Agence France Presse rapporte un niveau d’inflation d’environ 2,3 millions pour cent (2 295 981 %), citant un rapport du Parlement vénézuélien. On comprend pourquoi autant de Vénézuéliens ont fui leur pays depuis la détérioration de la crise politique. Selon un rapport de l’ONU publié en février 2019, plus de 2,7 millions de Vénézuéliens ont quitté leur territoire. Et le flot de départs n’est pas prêt de s’arrêter.

Pour revenir à la situation haïtienne, quasiment tous les biens et services ont vu leur prix augmenté en février 2019.  Le prix moyen des « Produits alimentaires et boissons non alcoolisées » a augmenté de 20 % sur un an, celui des «Articles d'habillement et chaussures » ont crû de 18,1 %, celui des « Logement, eau, gaz, électricité et autres combustibles » a augmenté de 14,5 %. Le prix des « Meubles, articles de ménage et entretien courant du foyer » a crû de 22,3 % et celui des postes de dépenses de santé de 27,5 %.

L’IHSI a pris le soin de relever les produits qui ont enregistré les hausses annuelles les plus importantes. On peut citer le riz importé (22,7 %), les viandes (20,7 %), la morue (24,4 %), le lait en poudre (25,9 %), la chadèque (30,4 %), la banane (27 %), le manioc (43,2 %), l’arbre véritable (41,1 %), les culottes et les gaines (21,1 %), les chemises (20 %), les vêtements enfants (21,6 %), le gaz propane (19,6 %), le charbon de bois (12,2 %), l’inverter (29,3 %), le réchaud (21,8 %), l’insecticide (36,8 %), les médicaments (33,8 %), les lunettes (16,5 %) et les frais d'hospitalisation (16,7 %).

Les prix ont crû dans toutes les régions géographiques du pays. Ils ont été particulièrement élevés dans les régions Sud (départements du Sud, de la Grand'Anse et des Nippes) avec un taux d’inflation de 17,9 %. La région Nord, qui comprend les départements du Nord, du Nord-Est et du Nord-Ouest, a connu l’inflation la moins sévère, 16,8% sur un an.

Contrairement à 2008, l’inflation du mois de février 2019 semble être d’origine monétaire. Les économistes de tendance monétariste ne vont même pas tolérer cette précision, puisque le chef de file de leur courant de pensée, Milton Friedman, affirmait sans ambages que « l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire en ce sens qu’elle est et qu’elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production ».

Toutefois, l’épisode inflationniste observé chez nous en 2008 ne semblait pas provenir principalement de la quantité de monnaie en circulation, contrairement à celui de février 2019. Selon la Banque de la République d’Haïti (BRH), au 27 septembre 2018, le financement monétaire s’élevait à 18,9 milliards de gourdes. Trois mois plus tard, au 31 décembre 2018, un financement monétaire additionnel de  6,03 a été observé.

Ces niveaux de financement monétaire dépassent les limites habituelles. En conséquence, on a observé une dépréciation accélérée de la gourde par rapport au dollar américain, la monnaie d’importation haïtienne par excellence. L’augmentation du taux de change a donc généré en grande partie cette inflation. De plus, les turbulences politiques des mois de juillet 2008 et de février 2019 avaient aggravé la situation des finances publiques avec une baisse du niveau de l’activité économique, engendrant une diminution des recettes publiques. Et, parallèlement, le pouvoir exécutif a dû dépenser beaucoup plus pour essayer de mater le soulèvement populaire.

Généralement, les crises politiques aiguës provoquent une détérioration du climat macroéconomique avec un impact négatif sur le niveau général des prix. Par exemple, le climat d’insécurité actuel empêche les marchés publics du centre-ville de fonctionner efficacement. Il limite la circulation des produits alimentaires à travers le territoire national, ce qui provoque une rareté de ces produits. C’est donc sans surprise que les prix de ces produits augmentent.

Conscient des impacts négatifs de l’augmentation des prix sur les conditions de vie de la population, l’ex-Premier ministre Jean-Henry Céant avait fait part à la presse d’un accord trouvé avec les quatre principaux importateurs de riz en vue d’en réduire le prix. Le riz représente un des produits les plus consommés. Cet accord consiste à éliminer les taxes sur le chiffre d’affaires (TCA) pour une quantité donnée de riz importé par ces quatre grands importateurs. Cette mesure pose cependant plusieurs interrogations.

Qu’en sera-t-il des autres importateurs? Vont-ils vendre le riz à un prix plus élevé? Comment la population va-t-elle avoir accès aux riz subventionné? Est-ce que tout le monde va y avoir accès sans restriction? N’y aura-t-il pas un marché noir?

 Ces questions prouvent que faire baisser le prix du riz ne sera pas un exercice aisé. Une déflation, voire une désinflation, n’est peut-être pas pour demain.

source Le Nouvelliste

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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