Les banques peuvent-elles manipuler le taux de change?

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250 Gourdes

Beaucoup de lecteurs et amis ont réagi à ma chronique intitulée « Les banques ont-elles intérêt à augmenter artificiellement le taux de change ? (1)», publiée dans l’édition du Nouvelliste du 19 février 2019. En résumé, j’y expliquais pourquoi théoriquement, à court terme, les banques commerciales n’auraient pas un intérêt économique à augmenter artificiellement le taux de change. Je reviens aujourd’hui sur certaines des réactions des lecteurs qui croient plutôt que les banques commerciales peuvent manipuler le taux de change à leur profit. L’Association professionnelle des banques (APB) devrait avoir une stratégie de communication efficace pour mieux communiquer avec le public sur cette problématique. Une simple note de l’APB ne suffit pas pour inverser cette croyance.

Je commence par la réaction du Dr Fritz Dorvilier qui souligne le fait que certains propriétaires de banques commerciales peuvent avoir des investissements dans d’autres secteurs d’activités où ils peuvent profiter de la dépréciation accélérée de la gourde. Dr Dorvilier a cité en exemple le secteur de la sous-traitance. Il croit qu’une enquête sur les champs d’activité des propriétaires et actionnaires des banques commerciales s’avère nécessaire afin de mieux étudier cette hypothèse. Le sociologue et juriste de formation attire l’attention sur le cas de certains banquiers qui se disent en faveur de la dépréciation de la gourde, en argüant que cette dépréciation relancerait les exportations basées essentiellement sur la sous-traitance.

Pour résumer la position du Dr Dorvilier, les propriétaires et actionnaires des banques commerciales peuvent tirer profit de la dépréciation de la gourde dans d’autres secteurs d’activité hors du secteur bancaire, ce qui justifierait leur intérêt économique en faveur de la dépréciation. Les retombées positives de la dépréciation de la gourde observée ces dernières années sont quasiment négligeables pour la population. Du moins, il semble que les coûts sociaux soient supérieurs aux bénéfices.

J’avais noté également dans l’article le fait que le profit des banques commerciales ne dépend pas  vraiment  du  niveau du  taux de  change mais plutôt  de la différence entre le prix de vente et celui d’achat des devises étrangères, cette différence est communément appelée « spread ». Par exemple, si les banques commerciales achètent le dollar à 83 gourdes et le revendent à 85 gourdes, elles gagnent 2 gourdes sur chaque dollar revendu. Ce serait exactement le même gain si elles avaient acheté le dollar à 10 gourdes et le revendaient à 12 gourdes. En ce sens, il n’y aurait pas d’intérêt économique de court terme à augmenter le taux de change de façon artificielle.

  Sur ce point de vue, l’économiste Jimmy Verné a rétorqué qu’une marge bénéficiaire de 2 gourdes serait inacceptable sur un taux de change de 10 gourdes puisqu’elle représenterait un bénéfice de 20 %. Pour lui, il faudrait plutôt considérer le poids relatifs du « spread » car 2 gourdes sur un taux de 83 gourdes pour un dollar représentent à peine 2.4 % contre 20 % sur les dix gourdes. Psychologiquement, selon Jimmy Verné, le consommateur serait plus enclin à accepter un « spread » plus élevé quand le taux de change est très élevé.

Jean Medy Pierre-Toussaint soutient l’idée de Jimmy Verné selon laquelle, psychologiquement, la dépréciation peut porter les consommateurs à tolérer un spread plus élevé. Mais qu’en termes concrets, cela n’augmente pas le profit des banques commerciales.

Ralph Coriolan, de son côté, pense qu’en période de crise, le spread, beaucoup plus élevé et volatile, profiterait davantage aux banques commerciales. Il faudrait souligner ici qu’avec un taux de change plus faible, le volume de transaction pourrait également être plus élevé. Ainsi, même avec un spread plus faible, les banques pourraient gagner plus sur le volume de transactions.    

L’économiste Jean Eddy Amajuste, spécialiste des marchés publics, affirme ne pas être tout-à-fait d’accord avec mon analyse qui ne laisserait pas assez de place aux spéculations. Pour lui, le texte fait l’hypothèse que les banques commerciales achètent et vendent le dollar le même jour ou le lendemain. Tandis que dans deux semaines, la capacité de régulation de la Banque de la République d’Haïti (BRH) étant limitée selon Jean Eddy Amajuste, les banques commerciales pourraient obtenir à moyen et court termes un gain économique très important.

Il convient de noter que la BRH envisage de limiter au maximum la spéculation des banques commerciales sur le taux de change.  Sa circulaire 81-5 (2) qui remonte à quelques temps déjà stipule que « les banques doivent maintenir une position cambiste nulle en fin de journée, c’est-à-dire, elles peuvent acheter autant de devises qu’elles veulent pourvu qu’elles vendent le même jour la totalité de leurs acquisitions, ramenant ainsi leur position de change cambiste à 0 unité monétaire. Si au cours d’une journée, une banque a acheté plus de devises qu’elle n’en a vendues, la BRH acquiert automatiquement le surplus en débitant le compte dollars de l’institution fautive domicilié chez elle et en créditant le compte en gourdes au taux de référence de la BRH. »

De plus, la BRH exige que « les banques doivent également garder en tout temps une position structurelle cumulée longue inférieure ou égale à 0.5 % de leurs fonds propres comptables. La position structurelle de change sur une devise est la différence entre les avoirs que la banque détient dans cette devise et les engagements libellés dans la même devise qu’elle a envers la clientèle.» Ces mesures devraient limiter les spéculations liées aux transactions sur le marché des changes.

D’au autre côté, l’économiste Benjaminel Scaide relate le fait que les banques commerciales disposent de leur société de transfert de devises. Il mentionne aussi le fait que le marché informel n’est pas régulé. La modulation des taux de change selon le montant acheté ou vendu, dit-il, peut permettre aux banques commerciales de gagner plus de deux gourdes sur un dollar transigé.

Par exemple, une banque peut acheter un montant inférieur ou égal à 100 dollars à 79.5 gourdes et le vendre à 81.5 gourdes pendant qu’elle achète un montant supérieur à 1 001 dollars à 82 gourdes et le revend à 84 gourdes. Le point de Benjaminel Scaide est que cette même banque peut acheter 10 000 billets de 100 dollars de 10 000 clients différentes à 79.5 gourdes, pour un total d’un million de dollars américains. Ce même montant peut être revendu à des gros clients à plus de 84 dollars américains, soit plus de 4.5 gourdes par dollar. En clair, les banques ont intérêt à acheter de petits montants et revendre de gros montants pour gagner un spread plus élevé le même jour. Il faut quand même préciser que les banques n’ont pas forcément d’emprise sur le nombre de petites transactions qui se présentent à leurs guichets.

La spéculation à moyen et long termes

Concernant la spéculation sur le moyen et le long termes, dans une chronique en date du 13 mars 2018 (3), j’avais bien expliqué pourquoi les Haïtiens préfèrent garder leur épargne en dollars américains. Cette préférence, dans certains cas, peut parfois déboucher sur la spéculation à moyen et long termes. Joseph Soirélus, éducateur et jeune entrepreneur, m’a fait remarquer que, selon ses observations, plus le taux de change est élevé et instable, plus ses clients ou ses amis rechignent à lui vendre des dollars, ce qui accentue la rareté du dollar par rapport à la gourde.

Pour faire la preuve des possibilités de spéculation, il a pris l’exemple suivant : « Supposons qu’en juin 2018, je contracte un prêt de 200 000 gourdes de quelqu’un, au taux de 66,4582 gourdes pour 1 dollar, que je dois rembourser après 6 mois. J’ai acheté des dollars avec le montant (3 000 dollars américains). En janvier 2019, soit six mois après, je pouvais vendre les 3 000 dollars aux taux de 78,2951 gourdes pour un dollar. Et j’avais en poche, 235 000 gourdes. Selon l’évolution du taux, je pouvais toujours aller voir mon emprunteur et lui dire que je vais lui accorder 5 % d’augmentation sur le prêt à cause de l’inflation pour lui montrer ma bonne volonté et même lui demander un mois de plus avant le remboursement. Donc, juste avec l’information que j’ai eue sur le rapport dollar/gourdes dans l’économie, je peux jouer avec tous ceux qui font leurs transactions en gourdes et ne sont pas trop conscients de cette possibilité. Je gagne ainsi sur les 200 000 gourdes plus de 25 000 gourdes en 6 mois. Dans le cas où j’anticiperais le taux évoluer à la baisse, je chercherais à vendre mes dollars pour éviter de perdre beaucoup. En conclusion, garder l’épargne de quelqu’un en dollars me permet de gagner gros si et seulement si le dollar s’apprécie. Si j’ai les moyens de spéculer sur une dévaluation de la gourde, je vais le faire car c’est la seule façon de gagner sur mes mises. »

Joseph Soirélus énonce une autre possibilité d’arbitrage : « Considérons que je dois payer à notre femme de ménage 65 000 gourdes sur 13 mois. Dans la mesure où je n’ai pas trop de contraintes financières, je n’ai qu’à garder 1 000 dollars américains actuellement sur mon compte en dollars américains (juin 2018). Je fais des retrais mensuels équivalent à 5 000 gourdes chaque fin de mois. À la fin de l’année, il se peut qu’il me reste encore plus de 100 dollars américains sur un seul employé. À l’échelle macro, imaginez ce que ça donne si j’ai des entreprises dans plusieurs secteurs et que je peux faire des dépôts à terme et manipuler des fonds divers sur lesquels personne n’a droit de regard. »

Ces deux exemples montrent comment les entrepreneurs, y compris les propriétaires gestionnaires de banques commerciales, peuvent profiter de l’augmentation du taux de change. Rappelons que le 29 septembre 1989, le président Prosper Avril avait pris un décret autorisant les banques commerciales à ouvrir un compte en devises étrangères, particulièrement en dollars américains, pour n’importe quel client. Ce faisant, il avait activé le levier de la dollarisation progressive de l’économie haïtienne. À cette époque, le taux moyen mensuel de change avoisinait les 7 .8 gourdes pour un dollar.

Ainsi, si un client disposait d’un montant de 100 000 gourdes et qu’il décidait de le convertir en dollars, il aurait obtenu une somme de 12 820 dollars américains en mars 2019. Si quelqu’un d’autre voulait conserver son épargne en gourdes, il aurait eu aujourd’hui l’équivalent d’un montant de 1 219 dollars pour ses 100 000 gourdes (à 82 gourdes pour un dollar).

J’ignore complètement ici le montant d’intérêt qu’aurait rapporté un dépôt à terme de 12 820 dollars américains sur la période de 29 ans. Ce même montant reconverti en gourdes donnerait aujourd’hui une somme de 1,05 million de gourdes au taux de 82 gourdes pour un dollar américain. On voit l’enjeu qui se cache derrière le taux de change en Haïti. Les gens riches et les entrepreneurs peuvent gagner beaucoup d’argent sans investir un sou. Rien qu’en spéculant sur le taux de change comme le souligne M. Soirélus. C’est un pari gagnant et non risqué. Les banques commerciales peuvent donc réévaluer leurs actifs en dollars apportant ainsi des gains de réévaluation et augmentant la taille du bilan.

De l’autre côté, ceux qui ne détiennent pas la compétence, l’information et le pouvoir de négociation seront généralement les principaux perdants. En dollar américain, le client qui gardait son épargne en gourdes perd 90 % de la valeur initiale 20 ans plus tard. L’épargnant fait donc ce calcul et essaie de se protéger contre cette perte colossale. Il convertit son épargne en dollars américains. Les banques commerciales et les entrepreneurs peuvent effectuer cette même opération en plaçant tous les montants qu’ils peuvent en dollars américains. Ils gagneraient ainsi beaucoup d’argent rien que sur la dépréciation du taux de change.

Thomas Lalime 

[email protected]

https://www.lenouvelliste.com/article/198274/les-banques-ont-elles-interet-a-augmenter-artificiellement-le-taux-de-change

https://lenouvelliste.com/article/198773/pour-bien-comprendre-la-problematique-du-taux-de-change-la-position-des-banques

https://lenouvelliste.com/article/184538/pourquoi-les-haitiens-preferent-ils-garder-leur-epargne-en-dollars

 

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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