Le testament de Paul Gomis

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Ambassadeur Paul Gomis

Après avoir passé quatre ans et huit mois comme représentant-résident de l’Unesco en Haïti, Paul Gomis quitte le pays avec un « sentiment mitigé ». Il note des progressions certes, « mais le chantier est tellement immense qu’on a l’impression qu’on n’avance pas ». Comme obstacles, le diplomate évoque une absence de leadership et de vision nationale qui plonge la communauté internationale dans une sorte d’attentisme. L'absence d'un leader en Haïti, la Citadelle qui n'est pas assez mise en valeur, le comportement de marron de l'Haïtien, le carnaval qui n'est pas rationnalisé... Paul Gomis dit tout. Sans langue de bois.

Le rendez-vous est pris très tôt vendredi matin dans les jardins de l’hôtel Karibe à Pétion-Ville. L’ambassadeur Paul Gomis prend son petit déjeuner, le dernier ici, avant de quitter le pays après près de cinq ans de mission en Haïti. Il l’avoue, il aurait aimé partir dans d’autres circonstances. Comme d’autres diplomates avant lui – et il ne sera pas le dernier – M. Gomis donne les résultats de son examen au Nouvelliste. Il peint un tableau plutôt sombre du pays, littéralement en crise depuis 2015. Dans son costume de diplomate, Paul Gomis relève « des défis de crédibilité, des défis de rassembler tout le monde ensemble ou de signer un pacte social vers la réalisation d’objectifs communs ». Mais surtout, des défis de trouver un leader ou une élite capable de conduire le pays à bon port. Pendant l’entretien, le mot « leader » ou « leadership » revient constamment dans sa bouche. Huit fois.

Arrivé le 6 avril 2014, en provenance de Paris, Paul Gomis va vers la République du Mozambique avec un « sentiment mitigé ». Il a certes noté des progrès au niveau de l’éducation – même si les enquêtes du ministère ont révélé que 80 à 85% des enseignants n’étaient pas qualifiés quand il fallait leur octroyer des permis d’enseigner –, n’empêche que ce ministère est l’une des institutions qui l’a le plus marqué. « Malgré les circonstances, le ministère de l’Education nationale travaille dans la continuité, note Paul Gomis. Les ministres, quand ils partent, gardent le contact avec leurs successeurs. Les responsables acceptent de partager leurs préoccupations pour avancer ensemble. »

Comme points positifs, Paul Gomis relève la réussite des Assises nationales sur la qualité de l’éducation et le Plan décennal de l’éducation. Deux documents clés, dit-il, de politique publique. Et après ? Un immense chantier dans la plupart des secteurs. Ces dernières années, le diplomate d’origine sénégalaise souligne une sorte d’attentisme du côté de la communauté internationale. De moins en moins de ressources sont injectées et les gens s’impliquent moins. « Je suis un peu préoccupé », confesse le diplomate, qui espère toutefois que ses préoccupations ne sont pas fondées.

Si le ministère de l’Éducation nationale est l'une des institutions qui l'a le plus marqué, cela ne veut pas dire pour autant qu'il (le ministère) est à la hauteur des enjeux. L’un des obstacles majeurs : l’éparpillement du ministère sur plusieurs sites. «Comment peut-on gérer adéquatement un ministère écarté sur plus d'une dizaine de sites ?», se demande le diplomate.

« Il faut une élite»

« Vous avez des déficits qui se creusent chaque jour alors que je n’ai pas l’impression que vos dirigeants, vos leaders acceptent de s’asseoir ensemble pour s'attaquer à la question, regrette Paul Gomis. Je ne vois pas non plus d’opposition prête à canaliser l’énergie de la foule qui est dans la rue. Il faut qu’il y ait une élite quelque part capable de transformer cette énergie en énergie constructive avec une vision. Ça tarde à venir des autorités en place et de l’opposition. »

Selon M. Gomis, la volonté d’avancer, elle est là, mais ça ne suffit pas. « On a beau avoir la volonté, mais il faut qu’on ait un leader dans le pays, insiste Paul Gomis. Si ce leadership ne s’exprime pas, la tendance est d’attendre. La communauté internationale est dans une sorte d’attentisme. C’est la dynamique interne et le leadership du pays qui doivent guider la communauté internationale. C’est à l’État de définir les priorités, et nous de l’accompagner. Ces priorités doivent être définies et respectées, qu’on voie le leadership de l’Etat. C’est une responsabilité partagée. »

Citadelle, Sans-Souci… 45 millions de dollars en jeu

Si Paul Gomis devait citer l’une de ses déceptions, il évoquerait les travaux de réhabilitation de la Citadelle, de Sans-Souci et du site des Ramiers qui devaient s’achever en 2020 pour les 350 ans de la ville du Cap-Haïtien. Lancés il y a trois ans, les travaux n’avancent pas. « C’est un projet très ambitieux avec une contribution de 45 millions de dollars de la Banque mondiale, fait remarquer M. Gomis. Ce projet s’inscrivait dans le développement du pôle touristique du grand Nord. C’était un grand lancement, mais on a beaucoup peiné. Je ne maîtrise pas la langue de bois, les travaux n’avancent pas du tout.»

Selon l’ambassadeur, les institutions responsables de ce projet ont eu le tournis. Il s’agit du ministère de la Culture en premier lieu. Un ministère qui a eu cinq ministres de la Culture en quatre ans. « Le projet, par ses ambitions, était relativement complexe, affirme M. Gomis. Ça implique quand même cinq ministères (Culture, Tourisme, Environnement, Commerce, Finances) et le CIAT (Comité interministériel pour l’aménagement du territoire). Apprendre à travailler ensemble dans un contexte comme celui-là n’a pas été facile.»

A en croire l’ambassadeur, ce n’est pas seulement le contexte de travail qui fait défaut. Des individus ne sont pas tout simplement à leur place. « Parfois, on a des individus, on se demande comment se fait-il qu’ils soient là, lâche Paul Gomis. On voit que ça ne marche pas, mais on tarde à les changer. Parfois, il y a des gens qui ne sont pas à leur place. Quand quelqu’un n’est pas à sa place, il faut avoir le courage de lui donner un autre boulot. Malheureusement, ça n’a pas été souvent fait », regrette-t-il.

Si l’Etat haïtien contribue à ces travaux, la Banque mondiale avec ses 45 millions de dollars y est pour beaucoup. Cependant, du fait que les travaux n’ont pas avancé, Haïti risque d’être le grand perdant. « On risque de perdre cet argent, affirme Paul Gomis. C’est douloureux pour la République de perdre cet argent à ce moment crucial. Aujourd’hui, je ne suis pas sûr qu’on soit à 20% de décaissement, car il y a quatre ou cinq mois, on était à 17%. Voilà la situation. Et ce n’est pas seulement le décaissement, il y a aussi ce qui se fait sur le terrain. Donc, on peine beaucoup. »

L’Haïtien et son comportement de « marron »

Si beaucoup de projets ont échoué en cours de route, c’est parfois à cause du « comportement de marron de l’Haïtien ». Pour avoir passé près de cinq ans au pays, l’ambassadeur Gomis en sait quelque chose. Parfois, l’Haïtien n’aime pas tout dire. « Je suis originaire du Sénégal, chaque pays ou chaque peuple a ce qui le caractérise, indique Paul Gomis. Les Haïtiens sont réputés marron. Je ne sais pas à quel point c’est vrai, mais c’est ce qui se dégage, qui vient des Haïtiens eux-mêmes. »

Pour illustrer une telle étiquette, le diplomate cite des collaborations avec des Haïtiens dans certains projets. « Quand on travaille avec des partenaires dans certains projets, même après avoir signé, on se rend compte que certains n’avaient pas tout dit. Car, au fur et à mesure que l’on avance, on rencontre des difficultés qui n’étaient pas prévues, indique Paul Gomis. Il ne s’agit pas d’accuser, mais quand ça ne va pas marcher, il faut dire que ça ne va marcher. Il faut la franchise de tout le monde autour de la table. »

Dans sa radiographie (si on peut l’appeler ainsi), l’ambassadeur note aussi un problème de gouvernance. Il affirme que les intérêts individuels prennent souvent le dessus sur les intérêts collectifs. « On a parfois l’impression que les fonctionnaires travaillent pour eux-mêmes, au détriment de l’État, balance M. Gomis.Chacun a son projet, qu’il protège, avec la complicité parfois de l’international, il faut le dire aussi. Très souvent c’est parce que la structure institutionnelle est relativement lourde qu’on a tendance à prendre des raccourcis en confiant certaines activités ou des projets à des fonctionnaires… »

« Il faut bâtir la nation haïtienne »

Pour Paul Gomis, s’il y a trois secteurs dans lesquels il faut investir, c’est l’éducation, la santé et l’agriculture. Mais, aux yeux de l’ambassadeur, certaines questions restent pendantes : Qui sommes-nous ? Que voulons-nous ensemble ? « On est tainos, européens, africains, est-ce qu’on l’a bien assimilé et comment le transcender ? Je pense que ce sont des atouts. Si on ne résout pas ces problèmes, je ne vois pas comment on pourrait avancer sur un développement durable », analyse le diplomate sénégalais.

« Il s’agit de rebâtir la nation haïtienne, poursuit Paul Gomis. A mon humble avis, Haïti est très avancée en matière de République, même si on peine. Tout le monde reconnaît que c’était la première république noire, mais n’avez-vous pas oublié la nature des défis, c’est-à-dire la création d’une nation haïtienne ? Cela requiert que l’on remonte à l’identité des Haïtiens. Donc, il faut la nation, l’éducation, la santé, les investissements dans l’agriculture. Ces secteurs pourraient aider le pays à avancer. »

« Les événements culturels doivent être structurants »

S’il y a un secteur clé pour l’Unesco, après l’éducation, c’est la culture. Et Paul Gomis ne regrette pas d’avoir passé près de cinq ans en Haïti alors qu’il était là pour deux ans et demi. Il le dit sans détour : « Haïti est un pays particulièrement riche culturellement.»

Selon lui, il faut relancer la machine culturelle. Les différentes institutions spécialisées créées avant le ministère de la Culture n’arrangent pas les choses. « Dans beaucoup de pays, quand le ministère vient après, ça peine à rassembler tout le monde », admet le diplomate, soulignant par ailleurs le taux de rotation des ministres à la tête du ministère.

Là où le bât blesse, ce sont les activités culturelles qui ne sont pas structurantes. « Je suis choqué quand je vois la semaine culturelle de tel pays ou tel autre pendant que la République [Haïti] est là, on a l’impression qu’on met plus l’accent sur le carnaval, déclare Paul Gomis. C’est une culture du pays, on doit l’admettre, mais tous ces événements doivent être structurants. Cela doit permettre de converger vers quelque chose.»

« Le carnaval peut être mieux rationnalisé, mieux bénéfique pour la population. Il faut développer un plan pour la culture. La Citadelle est un lieu de pèlerinage, un patrimoine historique pour Haïti, très symbolique pour la diaspora noire de l’humanité, mais combien d’Haïtiens connaissent sa valeur?Tous ces outils nous manquent…»

Le mot leadership refait surface. Il y a une volonté d’avancer, mais le leadership fait défaut. « Quand on a des experts étrangers qui viennent et qui se retrouvent complètement désorientés, cela fait des dégâts, reconnaît Paul Gomis. La frustration est parfois partagée. »

La population ne demande qu’à « être convaincue »

Pour le diplomate, il faut trouver une solution à la crise, sinon les risques majeurs, notamment le découragement. Il y a aussi le risque que l’on retombe dans des sombres années. Le fait de « marronner » et de ne pas avoir une volonté « communément exprimée » constitue des obstacles. « Encore une fois, j’espère que mes analyses ne sont pas fondées », relativise-t-il.

Selon Paul Gomis, la population ne demande qu’à « être convaincue ». « Ce n’est pas par des verbes, parce qu’on lui a trop servi de verbes, qui ne veulent plus rien dire, tranche-t-il. Elle veut du concret. Saurez-vous le faire, voulons-nous le faire ? A côté de chaque défi, il y a au moins cinq ou six opportunités. Souvent les chances d’en sortir sont énormes, mais on a besoin d’un leader, d’un leadership… »

Malgré tout, « on est condamnés à réussir ». C’est le souhait de Paul Gomis. Mais on n’en est pas encore là.

Valery Daudier Source Le Nouvelliste

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