« Le peuple haïtien est d'une patience infinie », affirme l'auteure Yanick Lahens

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L’auteure haïtienne Yanick Lahens PHOTO : RADIO-CANADA

On parle des barricades qui empêchent les gens de circuler, mais il y a aussi des barricades sociales, économiques et politiques, affirme la lauréate du prix Femina 2014.

Yanick Lahens est une auteure reconnue d’Haïti, lauréate du prix Femina 2014 pour son roman Bain de lune. Elle est également la première titulaire de la chaire du Monde francophone au Collège de France. Nous l’avons rencontrée lors de notre passage à Port-au-Prince pour discuter de la crise sociale qui secoue son pays.

Comment interprétez-vous cette crise que vit Haïti?

Yanick Lahens  Vous savez, on parle de barricades qui empêchent les gens de circuler, les artères bloquées, les écoles aussi. Ce sont des barricades épisodiques, mais je pense qu'il y a des barricades sociales, politiques et économiques qui sont assez permanentes.

Tant qu'on ne s'attaquera pas à la résolution de ces barricades permanentes, les barricades épisodiques vont resurgir de toute façon. Il y aura toujours des soubresauts, parce que le pays a énormément changé ces dernières années. Il y a des mutations dont les gens ne prennent pas la mesure. Une population jeune et urbanisée et, quoi qu'on en dise, est quand même passée par l'école, même si c'est une école qui est plus ou moins fonctionnelle. Une population jeune qui est aussi ouverte vers l'extérieur avec les réseaux sociaux. Et puis, l'information circule dans toutes les couches de la société.

Les mouvements d'échanges avec la diaspora font que vous avez une population ouverte sur le monde qui est aujourd'hui marginalisée depuis quand même 200 ans, et qui aujourd'hui demande de pouvoir participer non seulement à la vie politique, mais aussi d'avoir accès à un certain nombre de choses comme l'eau, une école de qualité, des services de santé.

C'est un peu la majorité silencieuse qui cherche à s'exprimer?

Y.L.  Absolument. Vous avez deux formes d'expression. Il y a une majorité silencieuse qui s'est exprimée dans son abstention, 81 % de l'électorat n'est pas allé voter aux dernières élections. C'est quand même l'expression de quelque chose. Mais aujourd'hui, vous avez beaucoup plus de jeunes qui sont dans les rues, qui dressent des barricades. Dans les rues, vous avez aussi bien des gangs armés qui ont été armés par des chefs politiques, des puissants économiques. Et puis, vous avez, je pourrais dire, deux ou trois casseurs ou des infiltrés. Il reste quand même un 70 % de gens qui sont mécontents.

Quand vous parliez de barrières sociales, de barrières économiques, vous parlez des problèmes de pauvreté?

Y.L.  Absolument. Oui. J'ai toujours dit que le peuple haïtien était d'une patience infinie vu la violence du système qui s'exerce sur elle. Tous les jours, tous les jours, tous les jours.

En principe, ça aurait dû être une explosion beaucoup plus forte. Je pense que ce qui nous tient, c'est que nous avons encore des valeurs traditionnelles du milieu rural qui font que les gens ont un vivre ensemble. Ce sont des valeurs basées sur le partage, le partage du peu, une solidarité dans le voisinage, une sorte de vie communautaire malgré la déliquescence qu'on voit dans les villes. C'est ce qui nous sauve et nous préserve du chaos, parce que la présence policière est dérisoire par rapport à la population. Dérisoire! Et par rapport aux écarts de pauvreté qu'on sent dans les villes qui est moins visible à la campagne.

Y a-t-il des leaders crédibles dans le mouvement d’opposition?

Y.L.  Moi, je ne crois pas... Il faut d'abord un leadership collectif. Je pense qu'il y a des groupes qui sont en train de travailler dans le silence. Il y aura certainement une transition, mais il faudra que des groupes avec un leadership collectif fassent une offre politique pour les prochaines élections. C'est ça le plus important.

Je connais des gens qui travaillent sur le terrain, qui travaillent avec des jeunes, des paysans, des femmes sur les questions d'agriculture et de biologie marine. Il y en a qui travaillent sur l'eau. Le problème avec cette transition, si on ne règle pas la Constitution qui est, à mon avis, inadaptée; si on ne règle pas la question du conseil électoral qui doit être plus indépendant, on va repartir sur les mêmes choses. Si le conseil électoral est le même, on va avoir les mêmes magouilles, les mêmes histoires.

C'est donc nouveau qu'on réclame de changer le système politique. On n'entendait pas ça avant, non?

Y.L.  Pour moi, c'est pendant la transition que ça peut se régler. Le problème de la Constitution qui coûte trop cher pour ce que nous sommes, trop compliquée et vraiment trop coûteuse. Le conseil électoral aussi. Il doit y avoir des gens capables de donner des verdicts acceptables. Je pense que c'est sur ces choses-là qu'il faut travailler pendant la transition. Il faut que des groupes sérieux préparent une offre politique. Ça ne va pas être facile, vous savez. Plus un pays est dans le chaos, et plus les forces mafieuses investissent les institutions, la justice, la douane. Tout, tout, est investi par les forces mafieuses.

Vous êtes une auteure connue, le milieu culturel vous tient à cœur. À quel point peut-il y avoir un rôle pour la culture dans ce soulèvement et est-ce possible de continuer d'avoir une culture forte?

Y.L.  Je dois vous dire qu'en dépit de tout, tous les événements culturels ont eu lieu pratiquement pendant la crise. C'est absolument incroyable! Déjà, après le tremblement de terre de 2010, je disais que j'ai vu des choses émerger des activités dans des lieux improbables. Je me dis que cette culture est le cœur de cette ville et de cette île.

Là, je peux vous dire qu'il y a deux festivals de théâtre international qui vont être à leur 15e édition, un autre festival de musique du monde. Ça, je pense que ce sont les jeunes qui maintiennent cette flamme vive, qui maintiennent cette foi et qui donnent à Haïti sa force.

Moi, je ne sais pas si la culture peut changer. Il ne faut pas se faire d'illusion, il faudra aussi intervenir sur le plan politique. Pour le culturel, je ne me fais aucun souci. Je pense que le culturel, c'est l'oxygène, c'est le cœur qui fait rêver et qui maintient un vivre ensemble formidable. Dans tous les quartiers improbables, vous avez une association de jeunes qui font de la poésie, de la musique. Il y a même du jazz. On a une jeune formation de musique de chambre, de musique classique. Il y a de tout et c'est ce qui fait que les gens continuent à vivre et à regarder un peu l'horizon.

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