La culture de l’investigation au cœur de l’avenir du journalisme

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Frantz Duval, Jean-Euphèle Milcé,Edwy Plenel, Roberson Alphonse et Gotson Pierre

Une table ronde sur le journalisme d’investigation a eu lieu le lundi 28 mai 2018 à l’université Quisqueya dans le cadre de la 24e édition de Livres en folie, la plus grande foire du livre du pays. Animée par quatre journalistes de carrière – trois Haïtiens et un Français, cette table ronde a donné lieu à de fructueux échanges autour de ce genre journalistique encore peu prisé en Haïti ainsi qu’à un survol de la profession plus globalement.

Avec Frantz Duval, rédacteur en chef du quotidien Le Nouvelliste, à la modération, les quatre panélistes ont tour à tour partagé avec le public – constitué majoritairement d’étudiants en journalisme, de quelques attachés de presse d’ambassades à Port-au-Prince et de l’ambassadeur de France, Elizabeth Béton-Delègue – leurs points de vue sur la pratique du journalisme en Haïti et ailleurs.

Le premier à ouvrir les débats, Jean-Euphèle Milcé, directeur de publication à Le National, le second quotidien du pays, a mis en avant l’énorme décalage existant entre le prestige entourant le journalisme d’investigation et le nombre très faible d’investigations réalisées en Haïti. Responsable de la rubrique Actualités nationales à Le Nouvelliste et directeur de l’information à Radio Magik 9, Roberson Alphonse a effectué un survol sans concession du métier. Formation déficiente des journalistes, très peu de procès et aucune condamnation, surtout pas de suite aux accusations, sont quelques-uns des défis, selon Alphonse, qui entravent l’essor du journalisme d’investigation en Haïti.

La lecture proposée par Gotson Pierre, fondateur et responsable du Groupe médias alternatifs, sur les obstacles au développement du journalisme d’investigation en Haïti ne diffère que légèrement de celle de ses deux prédécesseurs. Pour lui, la perception ne joue pas en faveur du développement du journalisme d’investigation dans le pays.

Encore aujourd’hui, en pleine ère de la « parole libérée », Gotson Pierre réitère comment il demeure dangereux de pratiquer le journalisme d’investigation en Haïti. « Le mot enquête fait peur ici dans un pays dont l’histoire est marquée par l’autoritarisme », a-t-il rappelé, évoquant le cas emblématique de l’assassinant de Gasner Raymond, un des pionniers haïtiens de ce genre journalistique, le 1er juin 1976. L’autre perception, non moins bonne que la première, veut qu’une enquête soit toujours un dossier brûlant. « C’est un peu le regard que nous avons ici sur la question. Dès qu’on dit enquête, certaines personnes, même dans le milieu de la presse, pensent tout de suite à Watergate, à Panama Papers », a fait remarquer Gotson Pierre.

Pour le journaliste français, fondateur de Mediapart, Edwy Plenel, le dernier à prendre la parole à cette table ronde, il n’existe pas de grandes différences entre le débat français et le débat haïtien sur l’investigation si l’on exclut bien sûr la mémoire de la dictature et les différents types de risques. Le droit de savoir, la culture de l’enquête au cœur du journalisme dans tous les domaines, l’enjeu du numérique sont autant de points abordés par Edwy Plenel de passage en Haïti pour participer à Livres en folie.

Si le journalisme d’investigation n’arrive pas à faire bouger les lignes en Haïti, contrairement dans d’autres pays, c’est parce que l’impunité s’est érigée en système, parce qu’en Haïti malheureusement il n’y a pas de corps social, a déploré, non sans une once d’amertume, Roberson Alphonse. Le journaliste du Nouvelliste, plusieurs fois primé, a en outre dénoncé des cas courants dans la pratique du métier consistant à lâcher en pâture des personnalités sur la base de dénonciations – très souvent intéressées – dont très peu arrivent devant les tribunaux.

« Je crois qu’il faut se donner les moyens pour avoir les journalistes qui ont la compétence technique nécessaire, qui ont la capacité de réaliser des enquêtes », a souligné Roberson Alphonse, réclamant l’encadrement juridique et législatif nécessaire, selon lui, à une meilleure pratique du métier en Haïti. Mais, comme l’a si bien rappelé Frantz Duval, pour l’heure en Haïti, la justice ne fait pas son travail, la société civile ne fait pas son travail, et les journalistes souvent sont dans l’autocensure.

Il existe, renchérit Gotson Pierre, une tradition de bouches cousues dans le pays. « Les gens ne veulent pas parler. Trente ans après, les réflexes du temps de la dictature sont encore présents », a souligné Gotson Pierre, notant malgré tout un grand besoin de savoir en Haïti. Un besoin qui ne risque pas d’être satisfait de si tôt vu le panorama dressé par le panéliste. Faiblesses structurelles des médias, également peu pourvus en ressources humaines, non-disponibilité des outils théoriques nécessaires pour développer ce genre dans les établissements de formation, non-mutualisation des ressources par les médias locaux pour produire des enquêtes importantes, etc.

Auteur de plusieurs ouvrages, dont Le droit de savoir, La valeur de l’information, Dire nous, Edwy Plenel dit ne pas aborder le sujet de la table ronde comme une question marginale de technique journalistique sectorielle. Ainsi, il assimile le droit de savoir à une formule plus forte, selon lui, que liberté de la presse. Le droit de savoir du public, a-t-il poursuivi, est plus important que le droit de vote et ne suppose pas d’être conditionné.

Pour Edwy Plenel, voter sans savoir, sans informations indépendantes, sans informations pluralistes n’est pas moins dangereux que la menace du spectre des démocraties de basse intensité. « Il y a actuellement des tentatives pour détourner ce droit de savoir, pour nous imposer le secret des affaires, pour nous imposer en France aujourd’hui le prétexte de campagne électorale où on pourrait être plus surveillé », a fait savoir Plenel appelant à défendre tout ce qu’on a acquis comme droits.

« Pour qu’il y ait un vrai débat démocratique, il faut mettre au cœur du débat de l’opinion ce que la philosophe Hannah Arendt appelait les vérités de fait. C’est ça la bataille qui est au cœur de la responsabilité démocratique du journalisme », a lâché Edwy Plenel. Pas aussi évident à l’ère du numérique où le règne de l’opinion tue de plus en plus l’information.

« Dans le fatras de l’information ouverte et gratuite, […] il faut faire la différence, créer la plus-value […] autrement on est noyé », a recommandé Edwy Plenel tout en pointant que l’indépendance la plus compliquée aujourd’hui est l’indépendance économique. Le journaliste sexagénaire français, plus de 40 ans de métier au compteur, mise sur la capacité du journaliste enquêteur à résister, à se considérer non pas comme étant une propriété de son patron mais comme étant plutôt au service du public.

Patrick ST PRE source Le Nouvelliste

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