Koldo Echebbaria : de l’État et de l’aide internationale à Haïti, retour sur une expérience éclairante

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Koldo Echebbaria

En décembre dernier, Le Nouvelliste a rencontré le représentant résident de la Banque interaméricaine de développement (BID), Koldo Echebbaria, quelques jours avant qu’il ne quitte le pays pour aller prendre la tête de la plus prestigieuse business school d’Espagne et l’une des toutes premières en Europe, l’ESADE. Bilan d’un parcours dans notre pays et d’un regard sur Haïti. Cette interview, "benyen san kache lonbrik", est une vraie leçon de gestion de l’aide et de l’État.

Frantz Duval: Monsieur Koldo Echebbaria, vous quittez Haïti bien avant la fin de la durée de votre mandat…

Koldo Echebbaria : Oui. Malheureusement, parce que j’étais vraiment très content d’être en Haïti où j’ai beaucoup appris. Ce pays m’a donné une leçon d’humilité. Il y a beaucoup de choses que j’ai apprises en Haïti que je ne savais pas. C’est extraordinaire comme expérience. C’était aussi pour moi un défi de gérer la BID dans le contexte haïtien, étant donné que pour nous c’est un pays compliqué, c’est un pays qui est difficile pour les modèles d’affaires ordinaires de la BID. Mais je vais garder Haïti, je pense, pour le reste de ma vie dans mon cœur et dans ma tête aussi. Parce qu’il faut penser à Haïti, il faut avoir Haïti et les problèmes d’Haïti dans la tête et pas seulement dans le cœur.

F.D. : Une chose que vous avez apprise en Haïti ?

KE : La plus importante, c’est qu’il faut investir dans la connaissance des problèmes. Et investir dans la connaissance des problèmes sur le terrain même où se trouvent les problèmes. Nous sommes tous obsédés par les solutions. Nous travaillons à partir des solutions. On ne peut pas travailler à partir de solutions préconçues dans un pays comme Haïti où les choses se font informellement, où les choses se passent sur le terrain de façon spéciale, de façon différente. Il faut investir dans les problèmes, dans leur connaissance, dans les diagnostics. Il faut être ici, aller sur le terrain, parler avec les gens, travailler avec les gens. C’est cela la bonne façon de faire. J’ai beaucoup appris pendant mon séjour en Haïti. J’ai découvert bien des choses en allant sur le terrain, en parlant avec les gens de la population, avec la police, les enseignants, les étudiants, les maires, entre autres. Pour moi, apprendre à partir de la réalité du terrain, c’est la leçon la plus importante.

F.D. : Vous recommandez à quelqu’un qui arrive de l’étranger, qui a travaillé dans d’autres pays, dans des institutions formelles, de ne pas nécessairement arriver avec son portefeuille de solutions...

K.E. : Absolument. Il doit d’abord investir dans la compréhension des situations haïtiennes, des problèmes d’Haïti. Je pense, en général, que dans l’aide au développement comme dans le monde des affaires, on est trop concentré dans les solutions. On doit être beaucoup plus concentré sur les problèmes, sur le contexte local, sur la façon de bien faire devant chaque situation. Il y a des façons de faire. On ne peut pas venir avec des solutions toutes faites si les solutions ne s’adaptent pas au contexte local. Il faut travailler à partir du contexte local. Je pense que c’est assez évident.

F.D. : La BID en Haïti, c’est un programme ambitieux depuis le tremblement de terre. On parlait de 200 millions de dollars par an. Au cours des deux dernières années, a-t-on pu continuer avec tous les projets annoncés?

K.E. : Oui. Je pense que  oui ; on a fait les décaissements prévus chaque année. On a continué à travailler dans les secteurs prioritaires. Je pense qu’on est un peu plus concentré dans les infrastructures, parce que c’est la priorité du gouvernement. Je dirais les routes, l’eau potable et les infrastructures agricoles. Ces secteurs concentrent les deux tiers des interventions de la BID en Haïti. Ce sont des secteurs que nous connaissons relativement bien, pour lesquels il y a de bonnes relations avec les autorités. Je pense qu’il faut que la BID reste dans ces secteurs.  

F.D. : Souvent, on souligne l’incapacité d’Haïti à décaisser des fonds qui sont à sa dispotion. Est-ce qu’on a pu, avec la BID, décaisser effectivement ce qui était prévu dans les délais impartis ? Ou bien, il y a-t-il un portefeuille de projets mais les projets ne sont pas vraiment exécutés, les projets étant en retard. Quel est le bilan qu’on peut faire à ce niveau ?

K.E. : C’est surprenant de dire que si l'on compare Haïti aux autres pays de l’Amérique latine et même de l’Amérique centrale, Haïti, en termes de décaissement par an, par rapport au montant qui n’est pas décaissé, est au-dessus de la moyenne. Ça veut dire qu'on ne décaisse pas mal en Haïti. Pourrait-on décaisser mieux ? Oui. C’est toujours possible. Mais le niveau de décaissement n’est pas mauvais, étant donné la faiblesse du pays, la faiblesse de l’État. C’est vrai aussi, il faut dire, qu’on fait ce travail à travers les unités d’exécution qui sont créées par la BID, pour la plupart. Cela pose un autre problème. Avec les unités d’exécution, on ne renforce pas l’État. C’est quelque chose qu’on devrait faire. Il y a des modèles en Haïti qui fonctionnent bien. Il y a par exemple le modèle de la DINEPA. Dans le cas de la DINEPA, on décaisse très bien et on fait un bon travail d’infrastructures pour l'eau potable. Qu’est-ce qu’on fait ? On travaille avec les structures en place de la DINEPA et on paie simplement des compléments de salaire pour des objectifs et des activités. Je pense que cette formule, avec une réforme dans les ministères de l’Agriculture, des Travaux publics, on pourrait l'appliquer aussi. On pourrait travailler directement avec les structures de l’État.

F.D. : Selon vous, la communauté internationale, la BID en particulier, serait-elle prête à revenir sur une solution qui avait été imposée il y a de cela quelques années, de créer des structures extérieures aux ministères ? Les bailleurs de fonds pourraient-ils recommencer à faire confiance aux ministères, à l’État haïtien ?

K.E. : Oui, je pense qu’il faut faire cela. On travaille avec l’OMRH, avec le ministère de l’Économie et des Finances sur un ensemble de projets de réforme de l’État qui tendent à intégrer ces unités dans la structure des ministères. Pour y arriver, il faut changer les structures des ministères, il faut renouveler la grille salariale, il faut avoir de bons professionnels, de sorte que ces derniers ne sortent pas des ministères pour aller dans les unités d’exécution. Je pense qu’il faut aller dans le sens de renforcement de l’État vite et bien. Il n’y a pas un pays qui se développe sans un État fort. Je ne dis pas sans un État grand. Ce n’est pas ça. Je pense que l’État doit faire certaines choses, mais doit les faire bien. Pour arriver à cela, dans le cas des infrastructures, il faut avoir une vraie capacité au niveau de l’État. Il faut se concentrer aussi sur les capacités de l’État dans les territoires. Au début de ce gouvernement, il n’y avait pas un seul topographe dans les directions départementales du ministère des Travaux publics, m’a confié le ministre. Ce n’est pas possible. Il faut avoir des gens capables dans les départements, dans les communes, au ministère des Travaux publics comme au ministère de l’Agriculture. J’insiste, il faut des techniciens retenus sur concours, après un processus de sélection méritocratique et non pas nommés par des députés et des sénateurs. Je crois que c’est dans ce sens qu’il faut avancer pour réaliser une décentralisation des compétences et des moyens. C’est la clé du développement en Haïti.

F.D. : Vous venez de le dire, ils ne doivent pas être nommés par les députés ou les sénateurs ; pendant votre mission en Haïti, avez-vous rencontré des cas de personnes nommées à des postes qui n’auraient pas dû l’être ?

K.E. : Absolument oui. Et plusieurs. Je pense que c’est une très mauvaise idée. Cela corrompt l’État. Cela rompt la hiérarchie dans l’État. L’État doit être composé de fonctionnaires publics choisis sur   la base du mérite et qui répondent aux directeurs généraux, aux ministres, au Premier ministre et au président dans une chaîne hiérarchique. Ce que je note, et ce n’est pas nouveau en Haïti, c’est que la hiérarchie de l’État est cassée. Souvent, ce sont les députés et les sénateurs, les notables locaux qui provoquent cette cassure. Ce sont eux qui ont le pouvoir dans les affaires de l’État, dans les territoires. Ce n’est pas possible. On ne peut pas travailler comme ça. L’État doit être renforcé dans les chaînes de commande des ministères.

F.D. : Vous avez rencontré des membres du secteur privé. La BID a une section qui travaille avec le secteur privé haïtien. Comment cela a été ?

K.E. : J’ai rencontré plusieurs acteurs du secteur privé haïtien. Cela va bien. On a plusieurs projets d’investissement en Haïti avec la branche privée de la BID. On a des projets dans le secteur de l’agro-business, dans le secteur financier, dans le secteur de l’énergie. La clé du développement en Haïti viendra de l’investissement privé. Gérer à travers l’investissement privé ne donne pas seulement accès à des ressources. C’est aussi le management, l’organisation, la capacité d’innover, la formation. L’idéal est d’avoir des entreprises relativement grandes, bien établies, qui peuvent venir en Haïti avec leur technologie, leurs ressources humaines, leurs capacités. Mais c’est vrai aussi que pour faire cela il faut la stabilité, un État qui accompagne, des régulations claires, entre autres. Il faut tout un tas de choses qui ne sont pas encore en place. Je pense que si ces facteurs sont mis en place, Haïti pourra profiter de beaucoup d’investissements.  On a des investisseurs qui sont intéressés à venir en Haïti parce que le marché n’est pas petit, il y a un avantage de coût au niveau salarial, les conditions commerciales avec les USA sont magnifiques. De plus, il y a des conflits commerciaux qui peuvent favoriser l’établissement d’entreprises chinoises, taïwanaises, en Haïti qui pourront ainsi exporter vers les États-Unis. C’est un très bon moment pour Haïti. Il faut en profiter.

F.D. : Haïti n’en profite pas assez…

K.E. : Non, Haïti ne profite pas assez de ce qui se passe dans les conflits commerciaux mondiaux. C’est ce que je pense. Haïti n’en profite pas assez. Je pense que les raisons sont encore cette situation d’instabilité, ce contexte qui fait un peu peur, qui ne devrait pas faire peur, qui devrait garantir des moyens à long terme pour les investisseurs. Il y a aussi la situation fiscale qui est compliquée. C’est pourquoi je pense qu’un accord national, impliquant les autorités et la société civile, peut permettre au gouvernement de se concentrer sur trois ou quatre objectifs, dont un accompagnement social et une politique fiscale, afin d’atteindre la stabilité et d'attirer les investisseurs.

F.D. : Plus qu’une déclaration de politique générale, comme le Premier ministre Jean-Henry Céant vient de le faire, il faudrait quelques chose de plus simple, de plus concret ?

K.E. : Oui. Quelque chose de plus concret avec des ressources spécifiques. Ce qu’il faut, c’est un accord avec un plan bien spécifique. Cela peut  s'accompagner d’organismes internationaux clés, notamment le FMI pour la stabilité fiscale, les banques, les principaux bailleurs. Mais c’est l’Etat qui doit décider, c’est un accord entre Haïtiens, libellé par le gouvernement et la société civile. Je pense que c’est le moment de le faire. Il y a un nouveau gouvernement, un nouveau Premier ministre avec une grande capacité politique ; le président aussi a des priorités claires. On doit travailler à partir de cela. Ce serait très utile.

F.D. : Ce serait un changement majeur pour Haïti. Parce que ce pays n’a pas l’habitude de faire ce genre d’accord sur le minimum…

K.E. : Le moment économique et politique est très grave. Il faut se mettre d’accord. Il faut créer cette communauté politique. Haïti est une nation très forte. Il y a très peu de nations au monde avec l’identité, l’unité, etc. Par exemple, j’étais dans les confins du département de l’Artibonite, dans une localité de la chaîne des Cahos. C’est un endroit hors du pays. Mais c’est avec beaucoup d’émotions que j’ai entendu les paysans chanter l’hymne national là-bas. Vous n’allez pas trouver cela dans tous les pays du monde. Vous trouvez ça ici. Maintenant qu’est-ce qu’il faut faire pour que, à part d’être une très grande nation, Haïti soit aussi une communauté politique forte ? Il faut se mettre d’accord sur certaines choses.

F.D. : La BID organise « Les mercredis de la BID ». Ce sont des séances de réflexion sur des problèmes qui concernent Haïti. Les hommes politiques de l’opposition et du gouvernement y viennent ?

K.E. : Oui. Il y a certains hommes politiques qui viennent. On a eu des députés, des sénateurs, des ministres et aussi des membres de la société civile, des professeurs, des journalistes, des hommes d’affaires. Ils sont intéressés. Il y a une élite intellectuelle de très haut niveau en Haïti, et ce à un niveau beaucoup plus élevé que certains pays qui sont plus développés qu’Haïti. On peut avoir des conversations sophistiquées avec des Haïtiens avec une connaissance de l’économie, de la politique, de la culture qu’on ne trouve pas dans d’autres pays. Ce n’est pas ce qui manque à Haïti.  

F.D. : Il faudrait alors qu’ils s’entendent sur les problèmes à résoudre ?

K.E. : Oui. Et de façon extrêmement précise. En considérant aussi les ressources disponibles. Ça, c’est une autre chose. Il faut être conscient des problèmes. Il faut être obsédé par la gestion des ressources.

F.D. : Les ressources, c’est l’argent ?

K.E. : C’est l’argent, mais écoutez ! Il est vrai qu’on a besoin de plus d’argent. Ce qu’on peut constater, c’est qu’Haïti investit très mal les ressources dont il dispose. On gaspille beaucoup de ressources en investissements qui ne sont pas nécessaires en Haïti. Il faut se concentrer beaucoup plus. C’est possible qu’il y ait eu de la corruption dans la gestion du fonds PetroCaribe. Mais il y a eu beaucoup plus de gaspillages. On peut voir partout dans le pays des infrastructures qui ne sont pas terminées, des constructions de routes qui ne sont pas terminées, c’est du gaspillage. Il y a certaines ressources. C’est vrai qu’il n’y a pas les ressources pour financer les grands travaux publics, cela n’est pas nécessaire non plus, mais il faut compléter le réseau national actuel. Il y a des ressources pour le faire. Mobiliser les ressources de l’État à la manière de la Caravane du changement est une bonne idée, une excellente idée. Il faut cependant bien gérer les ressources et la caravane. Il faut avoir la capacité de gérer ces moyens de l’État afin de réaliser beaucoup de choses. On peut faire énormément de choses avec peu de ressources.

F.D. : Il y a un secteur dans lequel la BID est impliquée, dans lequel le secteur privé et le gouvernement sont également impliqués, c’est le secteur de l’énergie. À la fois l’électricité et aussi le carburant. Du point de vue de la BID, comment voyez-vous ces deux secteurs ?

K.E. : Très compliqué. Au point de vue fiscal, ce sont les plus gros défis du pays. Entre le déficit de l’EDH et le déficit sur le carburant, on parle de 500 millions de dollars. C’est un peu moins que la moitié des recettes de l’Etat haïtien. C’est énorme. C’est le défi fiscal le plus important du pays. Il faut un plan bien spécifique et bien accordé pour réduire ces déficits. Investir ensuite le résultat dans l’éducation, la santé, les infrastructures. Le problème du carburant est différent. Ce problème a une implication beaucoup plus marquée dans la population. L’ancien ministre de l’Economie avait dit qu’à peu près 20% de l’essence sont dus à la contrebande. Cela veut dire que 20% du déficit est dû à la contrebande. Il y a une façon de réduire le déficit et d’augmenter les recettes si on entame une lutte qui sera bien menée contre la contrebande. Il y a des intérêts qui s’y opposeront, Je ne pense pas qu’il faille se bagarrer directement contre ces intérêts…

F.D. : Ce n’est pas l’affrontement qui va résoudre le problème… ?

K.E. : Non. Il faut négocier. Ce sont des intérêts puissants. Il faut y aller graduellement. Il faut avoir un plan. Et avec le support du FMI et aussi des organisations internationales, pour augmenter les recettes. C’est possible. Cela a été fait dans d’autres pays. La même chose aussi sur le déficit de l’EDH. Ce qui provoque ce déficit, c’est que les gens ne paient pas leur facture d'électricité consommée. Mais on sait que si on investit un peu, et si l'on gère mieux la facturation, on peut augmenter les recettes. On peut le faire par section. On peut donner des concessions aux entreprises qui produisent mais aussi qui sont responsables de la commercialisation de l’énergie. On peut par exemple avoir un accord avec une compagnie qui s’occupe de Delmas, de Tabarre, avec un plan de génération par gaz naturel de l’acticité, par exemple, mais qui est responsable de la commercialisation de sa production. De cette façon, on pourrait réduire le déficit de l’EDH. Ce n’est pas possible qu’on génère l’électricité aux frais de l’État, avec la garantie de l’État, avec un État qui n’est pas capable de faire payer les gens. Il faut avoir un autre modèle. C’est possible, mais il faut avoir un accord aussi sur la façon dont on va opérer. Pour le reste du pays, il y a une possibilité d’avoir des réseaux dans des zones rurales qui peuvent couvrir la plupart des coins du territoire. Avec la technologie dont on dispose actuellement, ce n’est pas quelque chose de difficile. Il y a les technologies solaire, éolienne, qui sont disponibles, qui ont besoin d’un petit investissement. La BID va investir dans un projet de ce genre avec la firme SIGORA. Cela marche à Jean-Rabel, Bombardopolis, Môle Saint-Nicolas. La population là-bas est très contente parce qu’elle a l’électricité. Les chiffres d’affaires augmentent.

F.D. : Est-ce que le modèle est viable ?

K.E. : Oui, le modèle est viable si l'on respecte les coûts d’installation. Le modèle est un peu cher parce qu’il est soutenu par une combinaison de soleil et de diesel. À Jean-Rabel, c’est seulement le diesel. Il faut faire les connexions pour profiter de l'énergie solaire de Môle Saint-Nicolas et de Bombardopolis. Ainsi on peut réduire la facture. Les gens sont disposés à payer, si on recherche une forte implication de la communauté, si on travaille avec les municipalités. C’est mieux d’avoir de l’électricité cher que de ne pas l’avoir du tout dans des zones où l’on utilise très peu d’électricité.

F.D. : Le social est l’un des points faibles de l’Etat haïtien parce qu’il faut faire toujours plus mais à chaque fois qu’on essaie de le faire, cela finit dans des scandales ou avec des résultats qu’on n’attendait pas. Comment calibrer les actions ? Comment les contrôler et les rendre efficaces ?

K.E. : Il y a une approche qu’on peut utiliser. Une approche de projets, rien de concentré, avec des capacités, de l’information, des moyens technologiques, tout cela est disponible. Ce n’est pas un problème technique. C’est toujours un problème de capacité organisationnelle de l’Etat. L’Etat est dans l’incapacité de faire cela avec un groupe bien établi, spécifique, avec des ressources, bien accompagné techniquement. On peut le faire. Mais si on le fait comme dans le passé, c’est comme jeter de l’argent à partir d’un hélicoptère. Il faut monter des programmes ciblés, surtout dans des zones urbaines compliquées qui posent les défis d’instabilité en Haïti. Il faut  investir à Cité Soleil, à Martissant, à Jalousie, etc. Il faut mettre les gens au travail avec des programmes. Il y a un programme qui est très bien pensé qui s’appelle « Chanje katye, chanje figi ». C’est bien pensé mais il faut le mettre en œuvre. Il faut avoir la capacité de le faire avec l’aide des petites et moyennes entreprises, de la communauté, c’est possible. Cela peut faire beaucoup de bien. Cela peut accompagner les réformes. Et c’est ça l’accord. Un accord pour les réformes et pour un accompagnement social.

F.D. : Il y a une recrudescence de l’insécurité dans des quartiers. Cette insécurité reste, s’étale et s’étend à d’autres quartiers. Entre-temps, le gouvernement n’a pas de moyens pour financer l’accompagnement social. La communauté internationale et la BID, sont-elles inquiètes de ce phénomène ?

K.E. : Oui, absolument. Nous sommes inquiets. Nous sommes en train d’approuver une opération de 40 millions de dollars pour donner les ressources à l’Etat pour faire cet accompagnement social dans les quartiers urbains compliqués de Port-au-Prince, des Cayes, des Gonaïves, de Petit-Goâve, de Cap-Haïtien, etc. Ce programme sera réalisé avec le FAES. Il doit être ciblé avec des mesures d’accompagnement, avec des petites et moyennes entreprises, de façon bien faite. Ce programme aidera les gens à apprendre un métier. Il y a dans le social un autre secteur très important, c’est le secteur de l’éducation. La BID y est très impliquée. On a beaucoup travaillé dans la construction des écoles. Mais on a une certaine frustration parce qu’on a fait cet effort de construction des écoles. J’ai visité ces écoles et on a observé qu’après quelques mois elles ne fonctionnent pas, que les bâtiments ne sont pas entretenus. J’ai visité une magnifique école construite à Torbeck. J’ai parlé au directeur qui m’a dit que les toilettes ne fonctionnent pas depuis deux mois. Je lui ai demandé s’il en avait parlé au ministère, il m’a dit oui, mais le ministère n’a pas de ressources pour nous aider. Ça c’est une chose. Autre chose : Il y a beaucoup de directeurs, d’enseignants qui ne sont pas nommés, qui ne sont pas payés, ce n’est pas possible. Il y a beaucoup d’enseignants qui ne sont pas de bons enseignants, qui enseignent en français mais qui ne parlent pas français, par exemple. Et il y a des enseignants qui, parce qu’ils ne sont pas payés, doivent voler la nourriture des enfants pour survivre. On a un problème avec cette situation. Il y a cependant des écoles qui sont bien gérées avec très peu de moyens par les congrégations religieuses.

F.D. : Pourquoi, par exemple, la BID ne fait pas d’accord avec les congrégations religieuses de toutes les religions d’ici, qui ont des réseaux d’écoles et qui arrivent à les faire marcher ?

K.E. : Parce que la BID travaille avec l’Etat. La BID doit donner des financements à l’Etat. C’est l’Etat qui doit faire des accords avec les congrégations religieuses. On a proposé cela à plusieurs reprises. On peut donner l’argent à l’Etat qui peut passer des financements aux congrégations religieuses. Je ne pense pas que ce soit nécessaire que l’Etat gère les écoles. L’Etat est un mauvais gestionnaire des écoles. Et ce n’est pas seulement en Haïti. Mais ici c’est parce que l’Etat a des capacités très limitées. Ce serait bien si l’Etat faisait seulement la politique, la régulation, s’assurait que les enfants sont bien formés dans les écoles, travaillait avec des PME pour la construction et l’entretien. Mais vous pouvez avoir des congrégations religieuses qui font un bon travail et qui gèrent les écoles. Il ne s’agit pas d’enseigner la religion. Les écoles peuvent continuer à être laïques mais avec une bonne capacité de gestion donnée par ces congrégations. Pour le faire, il faut un accord entre l’Etat et ces acteurs. 

F.D. : En 2018, l’Etat, au plus haut niveau de l’exécutif, a mis en question l’efficacité de l’aide internationale à Haïti. Est-ce que vous aussi vous vous posez des questions sur l’efficacité de l’aide que vous offrez à Haïti à travers la BID ?

K.E. : Tout le temps. Il y a beaucoup de choses qu’on pourrait faire mieux. Je me souviens que Wilson Laleau, ex-directeur de cabinet du président, a dit dans un séminaire une chose qui est très vraie. Il a dit que l’aide ne sera jamais efficace en Haïti avec un Etat faible. La façon pour l’aide d’être beaucoup plus efficace, c’est si le pays a un Etat fort. La façon de fixer les priorités, de demander, de contrôler, de travailler à côté des bailleurs comme de vrais partenaires est essentielle. C’est ça le problème. Parce que si nous devons tout faire, cela coûtera beaucoup d’argent. Les priorités ne sont pas nécessairement bien établies, il n’y a pas la coordination idéale. C’est vrai. Alors que nos résultats doivent être ceux de l’Etat haïtien et non ceux de la BID. Pour cela il faut un Etat fort. Un Etat avec de vraies capacités.

(A suivre)

Légendes

FD: Frantz Duval, KE: Koldo Echebbaria

Propos recueillis par Frantz Duval, retranscription: Jean Daniel Sénat

Source Le Nouvelliste  Voir la 2eme partie de l' interview

Author

Frantz Duval collabore au Nouvelliste depuis 1985. Il a une grande histoire de fidélité et de passion avec Le Nouvelliste où il a occupé les postes de responsable Création et Interactivité à partir de 2002 et de responsable de la section Economique à partir de 1994. Directeur de publication de Ticket et...

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