Avec ou sans Jovenel Moïse, Haïti a une grave crise économique et financière sur les bras…

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L’économie coule à pic et les finances publiques en pâtissent. Le président Jovenel Moïse ne s’accroche qu’à son mandat et ses opposants ne jure que par son départ. Avec ou sans Jovenel Moïse, Haïti sera confronté à des jours difficiles…

Le pays a vécu 12 mois ponctués de convulsions sociopolitiques. Entre le choc du 6 juillet 2018 provoqué par l’augmentation significative et brutale des prix des produits pétroliers pour réduire la subvention publique et l'appel presque général à la démission du président Jovenel Moïse le 9 juin 2019, les finances publiques et l’économie en général ont casqué.

Des indicateurs présentés il y a une semaine par le ministre de l’Économie et des Finances, Ronald G. Décembre, démontrent la gravité de la situation. Le grand argentier de la République a annoncé la révision du taux de croissance du PIB, de 2,8 à 1, 5 %, sans omettre de souligner le taux de croissance de la population, 1,5 % l’an. La croissance réelle du PIB est de 0 %.

L’inflation en avril était de 17,7 %, aggravée par une décote de la gourde de l’ordre de 24, 3 % sur l’exercice. Les investissements réalisés à partir du Trésor public, à cause des troubles politiques, ont baissé de 61,5%. L’État a des créances qu’il a du mal à honorer.

Entre-temps, au plan politique, la situation s’enlise sur fond d’un nouveau « lock ». Le président Jovenel Moïse ne s’accroche qu’à son mandat et ses opposants ne jurent que par son départ, reléguant au second plan la grave crise financière et économique d’Haïti. Sans être agrégé économiste, il est évident qu’avec ou sans Jovenel Moïse, la crise économique et financière constitue un défi majeur pour Haïti.

Pour l’ex-gouverneur de la BRH Fritz Alphonse Jean, il y a des décisions à prendre. « Les finances publiques sont en difficulté. Il est évident que l’héritage sera lourd. Probablement, des engagements de plus de 25 milliards qui se traduiront en des financements monétaires d’environ 35 à 40 milliards de gourdes. Il nous faut donc des sources de revenu. La douane du pays fonctionne à peine, et les derniers chiffres nous laissent perplexes. En considérant le taux de change de plus de 90 gourdes pour 1 dollar, même avec le ralentissement les paiements différés devraient nous permettre d'arriver à des montants supérieurs aux 3 milliards de gourdes annoncés », a-t-il indiqué, soulignant que les étrangers ne se bousculeront pas pour apporter de l’argent frais à Haïti, obligé de prendre des décisions difficiles, dont celle sur la subvention des produits pétroliers.

Pour Fritz Alphonse Jean, « la facture pétrolière » n’est pas moins que « le talon d’Achille du successeur de Décembre », l’actuel ministre de l’Économie et des Finances. Sans détour, Fritz Alphonse Jean a estimé que les autorités actuelles « n’étaient pas crédibles pour faire comprendre à la population la réalité des fluctuations des prix sur le marché international ».  « Mais aussi, a-t-il poursuivi, les gérants de la chose publique ont pris l’habitude de profiter des rentes sur la facture pétrolière lorsque les prix étaient à la baisse en niant l’opinion publique. L’héritier aura a gérer ces passifs lourds. »

« Gourde à la dérive »

« Les autorités fiscales à venir doivent apporter la confiance nécessaire pour permettre à la BRH de jouer son rôle. Il faut revenir à une certaine stabilité sur le marché des changes. Les jeunes qui sont dans les rues ne laisseront pas le pavé après l'installation d’un gouvernement, a prévenu Fritz Alphonse Jean, déplorant que  « les campagnes agricoles de printemps soient pratiquement perdues ». « Il nous faut un paquet substantiel pour faire face à l’après-Jovenel. Je dirais 800 millions de dollars », a poursuivi Fritz A. Jean, qui se demande où va sortir cet argent en considérant l’attitude des partenaires d’Haïti.

Fritz Alphonse Jean estime que « le système bancaire est fragilisé avec la décapitalisation de plusieurs entreprises dont certaines sont en faillite ». « J’ai l'impression que les grands manitous ne réalisent pas le tort qu’ils sont en train de causer », a-t-il souligné.

Risque d’hyperinflation

« Dans l’état actuel des choses, le pays fait face à un risque de volatilité monétaire et d’inflation accélérée, voire d’hyperinflation due à l’incapacité croissante du gouvernement de générer les recettes pour faire face à ses dépenses. En plus, il fait également faire face à une perte croissante de contrôle du territoire en matière de sécurité. Le tout dans une économie frisant la récession, sans compter l’incapacité de l’État à entretenir ses infrastructures, garder sa police équipée et rémunérée, voire d’agir directement sur le social. Tout ceci demande des moyens financiers qui lui font gravement défaut. C’est là que se pose la question de l’avant et l'après Jovenel. Avant, la problématique de l’incapacité de générer des moyens fiscaux et d’attirer des investissements est sérieusement handicapée par la perte inquiétante de popularité et de crédibilité des dirigeants actuels. Après.... c’est l’incertain qui est lié à toute transition en dehors des règles connues (ordre constitutionnel). Historiquement, les transitions ont souvent été salutaires, bien que de manière incomplète (manque de réforme constitutionnelle par exemple. Que faire ? Ça devrait, pour moi, être simple, si nous avions un leader inspirant la confiance et qui saurait s’entourer de cadres compétents et motivés par l’intérêt collectif. Dans le cas contraire, il faut changer de capitaine. Mais comment trouver le bon, et de manière consensuelle? c’est la question !... Avec un “grand-frère” international qui ne voit qu’à travers ses propres intérêts et n’est pas intéressé (pour le moment) par un vrai “nation building”, ce dont nous avons vraiment besoin aujourd’hui », a longuement expliqué un économiste interrogé par le journal, qui pointe une autre complication. « Autre complication, la controverse petro-corruption-impunité. Jovenel est directement concerné, ce qui aggrave son impopularité et sa crédibilité », a-t-il déduit.

Le passif du PHTK

« Le premier élément important à souligner, c’est qu’il existe d’abord une crise politique générée par un ensemble de mauvais choix économiques et politiques du régime PHTK. Le président Jovenel Moïse a probablement sous-estimé les mauvaises décisions prises par l’ex-président Martelly qui avait failli occasionner son départ précipité. Le président Martelly n’arrivait pas à concrétiser ses 5 E. Son équipe a participé au gaspillage du fonds du programme PetroCaribe. Le président Martelly avait admis que les caisses de l’État étaient vides durant son passage au pouvoir. Son ministre des Finances, Wilson Laleau, avait même suggéré de décréter l’état d’urgence économique, tellement la situation était alarmante », a confié le Dr Thomas Lalime, chroniqueur économique au journal Le Nouvelliste.

« Le président Jovenel Moïse, a poursuivi Thomas Lalime, a donc hérité d’une situation affreuse qu’il a complètement ignorée en promettant monts et merveilles à la population là où celle-ci devait se serrer la ceinture. Après toutes ses promesses fallacieuses, il devenait impossible pour lui d’augmenter les prix des carburants les 6 et 7 juillet 2018. Or, l’État haïtien ne peut plus continuer à les subventionner au même niveau. Aujourd’hui, les crises économiques se détériorent. Elles s’autoalimentent. Le président perd sa crédibilité et sa capacité de convocation au point de perdre sa légitimité avec les manifestations populaires devenues récurrentes alimentant ainsi le spectre de l’instabilité politique », a observé Thomas Lalime.

Que faire ?

« La première chose à faire est rétablir un climat sécuritaire et stable afin de faciliter la reprise des activités économiques. Pour ce faire, il faut des dirigeants crédibles qui inspirent confiance. Cela permettra de reprendre les négociations avec le FMI et les bailleurs de fonds pour obtenir une aide et/ou un prêt substantiel afin que l’État haïtien puisse s’acquitter de ses dettes, notamment envers ses employés », a indiqué Thomas Lalime.

« Le pays, a-t-il poursuivi, doit profiter de la crise actuelle pour poser les bases de la nouvelle gouvernance en donnant une suite judiciaire juste et équitable au rapport de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSC/CA). Les autres institutions de contrôle et de lutte contre la corruption (ULCC, UCREF, IGF, CNMP) doivent désormais faire leur travail convenablement. De façon technique et autonome. Sinon, même si le pays arrivait à avoir accès à 50 milliards de dollars, les résultats seraient similaires à ceux de l’expérience PetroCaribe », a affirmé Thomas Lalime.

Économie délabrée…

« Les dernières déclarations du ministre de l'Économie et des Finances donnent une idée de l'état de délabrement de l'économie haïtienne. Le grand argentier de la nation n'écarte pas une contraction du produit intérieur brut (-1.0 %) en raison des multiples chocs subis par l'économie nationale au cours des 11 derniers mois. À rappeler que le gouvernement avait prévu une progression du PIB de 2.8 % pour l'exercice fiscal 2018-2019. Le net ralentissement des activités économiques en raison de l'aggravation de la crise politique a affecté considérablement les ressources domestiques qui constituent plus de 65% du budget de la République. Il estime le manque à gagner de l'État haïtien à 35 milliards de gourdes au cours des trois premiers trimestres de l'exercice fiscal en cours. Ceci pose problème pour le gouvernement pour payer les salaires des employés publics », a confié l’économiste Kesner Pharel, soulignant que durant les cinq dernières années, la croissance de l’économie a été en moyenne inférieure à 1.5 %, un niveau inférieur à la croissance démographique, expliquant ainsi la dégradation continue des conditions de vie de la population dont plus de 60 % vivant en pauvreté et quelque 25 % en extrême pauvreté. 

Des jours difficiles en perspective…

« Peu importe le scénario qui sortira de la grave crise sociopolitique, le prochain gouvernement héritera d'une situation extrêmement fragile. Ce gouvernement aura à prendre des décisions très difficiles pour réduire le déficit budgétaire alimenté par des subventions pétrolières ainsi que dans le secteur électrique. Une relance de l'économie nationale ne sera possible avec des fonds locaux beaucoup trop faibles. La fatigue de la communauté internationale par rapport au pays ne facilitera pas la situation pour les futurs responsables gouvernementaux qui auront besoin de plus de 2 milliards de dollars US pour relancer la machine économique et atténuer les problèmes sociaux », a indiqué l’économiste Kesner Pharel.

Ne pas se tromper de cible…

« Quand l’activité économique est prisonnière des tensions politiques et de la mauvaise gouvernance, c’est difficile de trouver les remèdes strictement économiques à la crise », a estimé l’économiste Etzer Emile, qui se pose une kyrielle de questions : « Comment relancer les investissements publics et la production nationale avec des recettes publiques qui ne peuvent même pas couvrir le payroll de l’Etat ? Comment attirer les investissements privés domestiques et étrangers quand l’environnement des affaires n’a jamais été aussi dégradé ? Comment espérer la performance des entreprises dans la paralysie totale ? Comment stabiliser la gourde dans un contexte de grande incertitude politique? Il nous faut la stabilité, la confiance, la vision et un leadership crédible et légitime. Sinon les multiples mesures économiques classiques resteront sans effet. On s’attaque très souvent aux faux problèmes. C’est peut-être le moment d'atteindre la bonne cible. On tente de freiner l’inflation, le dollar et le déficit budgétaire alors que le grand mal est l’incapacité de l’économie à créer de la richesse. Quand mènera-t-on le vrai combat? », a confié Etzer Émile au journal.

Les choix…

L’économiste Catheline Dorsainvil, interrogée sur ce qu’il faut faire face à la crise économique et financière, a souligné que tout est une question de choix. « La réponse à cette question n’est pas facile, d’autant que les parties adverses ne semblent pas raisonnables, du point de vue économique. Growth does not go hand to hand with instability. Si un meilleur instrument économique est la boussole, il y a alors des choix qu’il ne faudrait pas faire », a-t-elle indiqué.

Roberson Alphonse source Le Nouvelliste

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