Haïti : un taux d’intérêt annuel de 69,59 % sur des cartes de crédit

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Carte de credit

Dans ma chronique du 2 décembre 2019 (1), j’avais bien établi le fait que le taux d’intérêt annuel sur les cartes de crédit s’élève à 69,59 % dans certaines banques de la capitale haïtienne. Les utilisateurs ne s’en rendent pas toujours compte puisque leurs relevés bancaires font mention d’un taux d’intérêt mensuel de 4,5 % qui, capitalisé annuellement, donne exactement 69,59 %. Autrement dit, le taux annuel de 69,59 % est celui qui permet d’obtenir la même valeur acquise d’une dette sur un an que le taux mensuel de 4,5 %.

Les taux d’intérêt mensuel sont passés de 3,33 % à 4,5 % depuis le mois d’août 2019 pour certains détenteurs de cartes de crédit, soit une hausse substantielle de 35,14 %. Les banques commerciales expliquent leur décision d’augmenter ces taux d’intérêt par les dispositions de politique monétaire prises par la Banque de la République d’Haïti (BRH), en particulier celle relative à la hausse des taux directeurs et des taux de réserves obligatoires sur les dépôts. Pourtant, les taux restent et demeurent à ce niveau, en dépit du fait que les taux directeurs sont revenus à leur niveau initial.

Participant à l'entrevue Leslie Delatour sur radio Métropole le 2 janvier 2020, le gouverneur de la BRH a été interrogé par notre confrère Kesner « Roro » Pharel sur cette pratique de taux d’intérêt exorbitants sur les cartes de crédit en Haïti. Jean Baden Dubois, très modéré comme à son habitude, a reconnu qu’il s’agit d’une situation très alarmante. « Se plis pase yon ponya », avait-il avoué.

Le « ponya » fait référence à la pratique des usuriers du marché informel qui prêtent à des taux d’intérêt excessivement élevés sur un horizon très court. Un exemple éloquent demeure celui du rappeur et entrepreneur Jean-Léonard Tout-Puissant, alias Izolan, qui affirme dans une entrevue avoir prêté, après le tremblement de terre, à une cinquante de restauratrices ambulantes (machann aleken) 20 000 gourdes contre des versements de 5 000 gourdes tous les samedis sur un intervalle de temps donné. Cela donnerait un taux d’intérêt hebdomadaire d’environ 25 %.  

Dans ce genre d’entente financière informelle, deux issues sont généralement envisagées. Soit l’emprunteur rembourse la totalité du prêt le plus rapidement possible afin d’éviter de payer indéfiniment des intérêts très élevés, soit le prêteur lui laisse le capital au terme d’une certaine période de remboursements réguliers afin de compenser l’impact des taux d’intérêt excessifs. Izolan avoue avoir opté pour la deuxième option, contrairement aux cartes de crédit où le détenteur doit payer « ad vitam æternam », sauf si le client rembourse la totalité de son solde à un moment donné.

Du point de vue financier, la stratégie est très claire. L’usurier qui accorde le « ponya » fait payer une prime de risque très élevé à l’emprunteur. Dans le cas d’Izolan, certaines des marchandes auraient pu perdre leur commerce de « chen janbe » du jour au lendemain. Ces marchandes ne seraient pas éligibles non plus à un prêt bancaire dans le secteur formel. Ils n’ont pas d’autre alternative d’accès au capital. Ainsi, si la rentabilité de leur entreprise le leur permet, elles peuvent accepter le prêt, ou encore décident de se faire « saigner » à blanc. D’où l’idée du « ponya ».

Certains usuriers plus cléments récompensent la régularité de leurs clients qui se montrent les plus sérieux en annulant la dette au bout d’une certaine période fixée à l’avance. Si par exemple Izolan arrivait à empocher 5 000 gourdes des mains d’une restauratrice durant deux ans, il accumulerait un total de 520 000 gourdes (52*5000*2=520 000) sur son capital initial de 20 000 gourdes. L’annulation de la dette initiale a pour conséquence de diminuer le taux d’intérêt exorbitant de la transaction durant la période du prêt.

L’idée est simple. A priori, il est difficile d’évaluer le risque de non-remboursement de la marchande de façon précise ; l’usurier fait alors augmenter son taux d’intérêt afin de compenser ce risque. À posteriori, quand le client révèle son degré élevé d’honnêteté, le créancier lui accorde une prime en abandonnant le capital initial. Cette même stratégie est utilisée dans d’autres secteurs d’activités comme les moto-taxis. Certains entrepreneurs achètent des moto-taxis, ils les louent à des chauffeurs qui doivent apporter un montant fixe chaque jour au propriétaire durant un intervalle de temps donné. Au terme de cette période, le mototaxi est accordé au chauffeur vertueux.    

« Les banques commerciales considèrent les clients comme des délinquants »

Pour revenir à la comparaison du taux d’intérêt des banques commerciales, dans le cas des détenteurs de cartes de crédit, le risque de non-paiement est relativement faible puisque les banques effectuent une sélection rigoureuse des clients au moment de l’attribution d’une carte. Seules les personnes qui travaillent, avec un profil professionnel précis, se verront octroyer une carte de crédit. Leur capacité de remboursement, sauf de rares exceptions, ne souffre d’aucune ambiguïté. Si l’on retient l’approche d’Izolan d’abandonner le capital au terme d’une certaine période de régularité de remboursement, la carte de crédit peut effectivement être pire qu’un « ponya », comme le soutient le gouverneur de la banque centrale.

 La grande question demeure : que va faire la banque des banques pour aborder cette problématique des taux d’intérêt exorbitants sur les cartes de crédit pratiqués par les banques commerciales ? Les réponses du gouverneur, à l’émission  de Kesner Pharel, n’étaient pas évidentes. Il souhaite plus de compétitions dans le secteur, ce qui offrirait des alternatives aux utilisateurs. Mais il n’indique pas de décisions précises en ce sens.

La banque centrale a annoncé le retour des taux directeurs à leur niveau initial. Cette baisse est effective depuis le 19 novembre 2019. La circulaire de la BRH stipule que « les taux d’intérêt sur les bons estimés en base annuelle sont de 5 %, 7 % et 15 % sur les maturités de 7, 28 et 91 jours respectivement ». La BRH a également fixé le taux de mise en pension, c'est-à-dire le taux plafond appliqué aux banques qui lui empruntent des liquidités contre remise de titres à 22 %.

Dix jours après l’entrée en vigueur de ces dispositions, Jean Baden Dubois a confirmé qu’il y a une seule banque commerciale qui avait baissé son taux d’intérêt sur les cartes de crédit. Mais les autres, poursuit-il, avancent le cycle mensuel de tarification pour maintenir leurs taux inchangés. Sauf que l’on est déjà à plus de deux mois de la prise d’effet de la décision de la BRH et ces banques n’ont toujours pas ajusté leur taux d’intérêt.

Selon le gouverneur Dubois, un peu plus de concurrence serait très utile à faire diminuer le taux d’intérêt sur les cartes de crédit. Mais une régulation efficace en la matière pourrait fortement contribuer à la solution du problème. Le gouverneur regrette aussi le faible niveau d’éducation financière de la population et des détenteurs de cartes de crédit. « Si le taux directeur est de 15 % et qu’une banque commerciale charge plus de 50 % à un client, c’est qu’elle le considère comme un client délinquant », a fait remarquer M. Dubois, qui demande aux clients de revendiquer leurs droits aux banques émettrices de cartes de crédit. Ces banques, indique-t-il, doivent justifier pourquoi elles appliquent aux malheureux utilisateurs une prime aussi élevée. Ou encore pourquoi elles les considèrent comme des clients délinquants.

Cela passera avant tout par une loi sur la protection des consommateurs, reconnaît le gouverneur. Par exemple, au Canada, depuis septembre 2010, la loi sur la protection des consommateurs exige que les banques commerciales et les autres institutions financières sous la réglementation fédérale indiquent sur les relevés mensuels des cartes de crédit le temps approximatif qu'il faudra au client pour régler son solde au complet en n'effectuant que le paiement minimum requis. Cette mesure permet à l’utilisateur de prendre conscience de l’effort à consentir pour éponger totalement sa dette. Si la concurrence peut constituer une partie de la solution, une législation efficace s’avère tout aussi primordiale.

Plus loin Jean-Baden Dubois pointe du doigt un problème d’asymétrie d’information, à savoir que les utilisateurs ne sont pas bien informés. Concernant le différentiel de taux de change sur les cartes de crédit par rapport au taux de référence de la BRH, il indique que les banques rassemblent à la fois les hausses de taux d’intérêt sur le taux de change et les commissions et charges réclamées sur les transactions. Le gouverneur croit que l’application mobile de la BRH facilitera un meilleur accès à l’information financière nécessaire à une meilleure compréhension et prise de décision de la part des consommateurs de services financiers, en particulier les détenteurs de cartes de crédit.

L’application permet, entre autres, de comparer les produits aux services offerts par les banques commerciales, de consulter les taux affichés ainsi que le taux de référence de la BRH. Le consommateur pourra alors facilement identifier la banque commerciale qui offre le meilleur service en termes de rapport qualité/prix, y compris le meilleur taux sur les cartes de crédit. Cette solution serait très efficace s’il ne s’agissait pas d’un marché oligopolistique où les plus grandes banques  dominent le marché et se comportent comme s’il s’agissait d’un monopole. Dans un tel contexte, l’intervention du régulateur est beaucoup plus importante que de simples stratégies citoyennes. Ou du moins, il faudra une combinaison des deux.

Thomas Lalime

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source nouvelliste

Author
Détenteur d’un doctorat en sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en rédigeant une thèse sur l’épargne et la littératie financière des ménages au Canada, Thomas Lalime est spécialisé en microéconomie, économie du développement, évaluation de projets et en micro-économétrie. Il a...

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