Dieudonné Fardin : une vie vouée au livre

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Dieudonné Fardin

Il y a des décisions réconfortantes auxquelles on ne peut qu’applaudir comme celle prise par les organisateurs de Livres en folie, honorant en cette année 2018, pour sa 24e édition, Dieudonné Fardin. La place plus que prépondérante que Fardin occupe dans le monde du livre haïtien ces quatre dernières décennies lui donne droit à un tel honneur.

 Cette heureuse initiative rend justice à l’engagement citoyen d’une vie qui représente un modèle pour une jeunesse sevrée d’idéal, et qui s’est forgée contre vents et marées, avec pour seules armes l’humilité, la modestie, l’abnégation et la persévérance au travail, une place au soleil de la reconnaissance publique.

Dans notre Haïti, vouée au mercantilisme, au gain facile et en butte à l’irruption sociale intempestive de Rastignac sans scrupule, il faut une dose peu commune d’idéalisme et un sacré sens de l’altruisme pour se vouer quasi exclusivement à des activités livresques que, du haut de leurs bêtises, des parvenus cyniques estiment non rentables financièrement, donc ridicules. C’est pourtant à ce labeur, ingrat pour les adeptes du profit immédiat, à ce sacerdoce que Benoit Pierre, Dieudonné Fardin de son nom de plume, d’imprimeur et de producteur, s’est adonné tout au cours de sa longue existence.

Du petit tâcheron qui a commencé à expérimenter, dès l’âge de douze ans, les petits métiers tels que vendeur de livres, brocanteur, apprentis-tailleur, menuisier, cordonnier, et, en dernier lieu, stagiaire dans une imprimerie à Louvain en Belgique, à l’imprimeur prolifique qui a réédité plus de trois (300) titres, la route est longue. On ne compte pas en effet la longue liste des livres (d’histoire, de sociologie, de littérature) que les Editions Fardin, << spécialistes en reproduction des ouvrages anciens>>, ont publiés. Pour ne citer que quelques-uns, on fera mention des ouvrages de nos premiers historiens Beaubrun Ardouin ( Etudes sur l’histoire d’Haïti, en 12 volumes), Joseph St Rémy (Pétion et Haïti , en 5 tomes), Thomas Madiou (Histoire d’Haïti , 8 tomes), de ceux de Dantès Bellegarde ( La nation haïtienne, histoire du peuple haïtien, L’occupation américaine d’Haïti, les conséquences morales et économiques…), Timoléon Brutus (La rançon du génie ou la leçon de Toussaint Louverture), Edner Brutus ( L’instruction publique en Haïti ), Saint- Victor Jean – Baptiste ( Le fondateur devant l’histoire ), Nemours Alfred ( Histoire militaire de la guerre d’indépendance de St- Domingue, Histoire des relations internationales de T. Louverture, Haïti et la guerre de l’indépendance américaine…), Vergniaud Leconte ( Henri Christophe dans l’histoire d’Haïti ), Hannibal Price ( De la réhabilitation de la race noire par la république d’Haïti),Pauleus Sannon ( Histoire de Toussaint Louverture ), James C.I.R ( Les Jacobins noirs ), Aimé Césaire ( Toussaint Louverture ).

On fera aussi mention de la réédition de la quasi totalité des romans de la ronde dont ceux de Justin Lhérisson ( La famille des Pitite- Caille, Zoune chez sa ninnaine), Fernand Hibbert ( les Thazar, Séna ,Romulus ),Frédéric Marcelin ( Thémistocle Epaminondas Labasterre, La vengeance de Mama, Marilisse ), Antoine Innocent ( Mimola) ; des romans indigénistes dont le plus représentatif parmi eux, Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain, sans oublier le projet de réédition de plus de 200 titres consacrés à la vie et à l’œuvre du précurseur de notre Indépendance, Toussaint Louverture.

Le poète qu’est à ses heures Dieudonné Fardin (L’allée des tombeaux, Toutes les femmes sont belles, Mon poème de chair, Les grandes orgues…) n’a pas omis non plus la vaste production poétique haïtienne des XIXe et XXe siècles. Il a réédité des textes poétiques d’envergure comme les œuvres complètes d’Etzer Vilaire, celles de Georges Sylvain, de Carl Brouard, d’Ida Faubert pour n’en citer que quelques-uns. Au regard de la quantité remarquable, toutes productions confondues, d’œuvres rééditées, ressuscitées donc sauvées de l’oubli, Dieudonné Fardin a réalisé un travail inestimable pour le grand bénéfice de la génération contemporaine et de celles à venir. Les titres vendus à bon marché mis à la disposition des professeurs de lettres et de nos potaches les ont réconciliés avec des pratiques intellectuelles et culturelles que, sans lui, ils auraient définitivement perdues. On imagine, grâce à ces titres, le nombre d’exposés faits en classe par nos élèves des classes humanitaires, de mémoires présentés par nos étudiants et autres chercheurs sur, par exemple, nos grands théoriciens que furent Démesvar Delorme, Anténor Firmin, Louis-Joseph Janvier. On subodore l’impact positif de telles initiatives sur la production intellectuelle contemporaine (romans, essais, poésies, œuvres historiques) qui représente notre seul titre de gloire dans cet Etat failli dans la quasi totalité de ses institutions. Nous sommes particulièrement bien placé pour le constat de cet engagement spirituel si productif d’un homme dont les quatre tomes de littérature haïtienne en collaboration avec Hérard Jadotte nous ont valu de la 3eme aux terminales en tant qu’élève et futur professeur, la maitrise de cette matière et qui, grâce à la réédition des volumes d’histoire de Beaubrun Ardouin, de Madiou, de St Rémy, et des historiens du 20e siècle, nous a permis de mener a terme le tome I de notre série sur Idéologie ,Histoire et Politique en Haïti.

Journaliste, créateur de l’hebdomadaire Le Petit Samedi Soir qui a défrayé la chronique politique des années soixante-dix et quatre-vingts, Dieudonné Fardin fut l’un de ceux qui ont actionné le déclic annonçant le crépuscule d’une dictature trentenaire par ses critiques qui, bien que larvées, précautionneuses, tout en finesse – la réalité de l’époque oblige – n’en constituaient pas moins la première étape d’un long cheminement conduisant au 7 février 1986, la première ouverture sur la voie périlleuse et difficile de la bataille pour la démocratie et l’État de droit. Cet hebdomadaire créé a Port-de-Paix en 1960 et introduit a Port-au-Prince en 1964 - le seul journal de province qui se soit imposé dans la capitale aux dires de certains - a contribué au lancement de bien des jeunes dans le métier de journaliste, représentants intellectuels de cette jeunesse dont l’engouement à chacune de ces éditions lui a valu un tirage assez appréciable.

Le Petit Samedi Soir a-t-il été pour ce boulimique du livre en particulier et de l’écrit en général l’acte de trop ? Dieudonné Fardin aurait pu en rester à ses travaux d’éditeur et engranger des dividendes comme d’autres avant et après lui. Mais en s’engageant dans cette entreprise périlleuse qu’est le journalisme politique en Haïti, il n’avait peut être pas pris la mesure d’une telle initiative avec ses retombées néfastes pour lui dans le pays de l’absolutisme politique et de l’intégrisme moral - plus apparent que réel - où dictateurs et aspirants au changement s’accordent dans leur commun jusqu’auboutisme, leur logique extrémiste du tout ou rien. Journaliste et éditeur d’origine provinciale qui est parvenu à se faire un nom parmi les grands de l’édition et de la presse en Haïti, le propriétaire du Petit Samedi Soir fut le bouc émissaire idéal, celui dont l’ascension symbolisait celle d’un certain secteur et dont il fallait coûte que coûte briser l’élan. L’épilogue de cette expérience journalistique n’en sera que plus douloureux : les ateliers Fardin dotés des presses parmi les plus modernes, les plus sophistiquées fonctionnant en Haïti à l’époque, l’œuvre de toute une vie, un investissement patiemment et rigoureusement réalisé, seront systématiquement saccagés à Fontamara après le 7 février 1986, par une populace commanditée, occasionnant la perte de centaines de milliers de dollars.

Mais, toujours fidele à son engagement sur le terrain, celui qui n’en finit pas (contrairement à d’autres dans leur quête permanente de l’ailleurs) de s’y impliquer toujours davantage a continué de se lancer dans de nouvelles initiatives. Ayant pratiquement tout perdu au seuil des vingt (20) dernières années, nullement diminué psychologiquement par l’âge, ni découragé par les déboires, Dieudonné Fardin s’est mué en un entrepreneur d’un genre nouveau. Après s’être essayé au début dans la production du jus-de-canne et la fabrication des boites en carton, tour à tour boycottés, le voila revenu à ses premières amours, mais c’est pour endurer d’autres difficultés qui lui imposent, depuis six (6) mois, la fermeture de sa maison d’édition et de ses ateliers d’imprimerie péniblement reconstitués : des instances de l’État lui ayant commandé, dans le cadre du programme de soutien à la scolarité, des ouvrages qui tardent à lui être rétribués, alors que de puissant secteurs œuvrant dans ce domaine n’ont qu’à claquer les doigts pour voir leur requête honorée jusqu'à concurrence la plupart du temps de centaines de millions de gourdes.

Le parcours de Dieudonné Fardin en dit long sur les obstacles à franchir, les difficultés à surmonter et les dangers que recèle dans notre pays l’engagement citoyen responsable. L’implication subséquente dans des activités de salut national et d’envergure collective n’y est jamais de tout repos. Dans ce domaine, ici comme ailleurs, le risque zéro n’existe pas. Entre les hauts et les bas d’une existence bouleversée, il s’est engagé à donner le meilleur de lui-même. À nous d’en tirer parti et de lui en être reconnaissants. Nous aurons ainsi en toute équité fait la part belle aux côtés positifs d’une existence qui comme toute vie humaine a de ces zones d’ombre qui ne devront pas pour autant en dissimuler ni la valeur ni l’éclat.

Mac- Ferl MORQUETTE source Le Nouvelliste

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