La nécessité d’une vraie hybridation dans les universités haïtiennes

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Au cours des deux dernières décennies, le numérique a été en constante expansion dans toutes les économies du globe. De nombreuses études mettent en lumière son niveau d’importance comme un des principaux facteurs de croissance des pays développés. C’est dans cette dynamique que les grandes revues économiques nord-américaines sortent régulièrement des publications autour de cette thématique. Tout récemment, “The Economist” a publié un article consacrant Python comme l’un des langages de programmation les plus connus dans le monde.

Ce langage, comme tant d’autres, simplifie et repousse les frontières de la computation numérique utilisée dans plusieurs domaines en particulier dans les disciplines scientifiques. Et certainement, dans le cas qui nous intéresse, les sciences économiques. Dans cette optique, on est en droit de faire le point sur la nécessité d’adapter notre matrice de formation pour les nouvelles générations d’économistes par rapport à ces nouveaux savoir-faire en vigueur dans le monde?

Les sciences économiques, entre sciences molles et sciences dures
C’est bien triste de parler d’adaptation alors qu’on aurait dû être dans la pratique et l’approfondissement. Les sciences économiques sont classées parmi les sciences humaines et sociales. Elles sont une hybridation de ce que l’on appelle par convention de sciences molles et de sciences dures (mathématiques et statistiques). Dans beaucoup de centres universitaires du pays, la deuxième partie est rejetée à tort ou du moins est très mal dispensée. De ce fait, un problème fondamental se pose. Ces matières ont pour objectif de doter l’économiste de capacité d’abstraction, de modélisation et de prévision indispensable à la conduite de bonnes recherches empiriques devant infirmer ou confirmer les théories posées pour expliquer des phénomènes complexes de la réalité. Et dans une optique plus profonde, elles leur permettront d’établir de nouvelles théories à partir de leurs propres recherches qu’ils seront appelés à conduire. Néanmoins il ne faut pas faire de fausse généralisation. Il existe bien certains centres qui ont le souci d’enseigner l’aspect dur de la discipline pour offrir consciencieusement une solide formation à nos étudiants. Mais malheureusement ils font plusieurs formes d’omissions cruciales à ce niveau.

Les omissions dans l’enseignement des sciences économiques en Haïti
Une première forme d’omission réside au niveau du choix et de la pratique des programmes/logiciels utilisés, bien évidemment dans le cas où ils sont effectivement enseignés. Il existe, en effet, un bon nombre de programmes/logiciels ayant des applications dans des champs divers. On peut les classer en plusieurs groupes. D’une part, vous avez ceux qui sont strictement conçus pour la computation numérique et la statistique computationnelle dit numerical computing and statistical computing tels que : Eviews, SPSS, R et consorts. D’un autre côté vous avez ceux qui ont la capacité de faire les deux, mais de prime abord, n’étaient pas conçus pour. A titre d’exemple nous ne citerons ici que Python. Maintenant, la plupart des centres préfèrent choisir d’enseigner Eviews en complément du cours d’économétrie et dans certain cas, SPSS pour d’autres cours de statistique. De plus, ils ont généralement un cours d’informatique marginalisé, car doté d’un cursus inadéquat. En effet, ils ne font qu’un survol des rudiments d’Excel, des choses qui auraient du être déjà vues avant la terminale. Au mieux, ils enseignent aussi Java, un programme/logiciel très difficile, de par sa syntaxe complexe, et qui est conçu pour le développement d’applications. Quoique cela aurait eu tout son sens si, tout comme pour le cas de Python, au moins le curriculum du cours avait été axé sur l’analyse des données. Mais, malheureusement, ce n’est pas le cas… En témoignent les travaux de fin de session consistant à développer un jeu ou une application quelconque. Ce qui, bien sur, n’est pas adéquat à la mission de ces universités. Il existe bon nombre de matériels didactiques et audio-visuels pouvant servir à élaborer un cursus orientant Java vers l’analyse numérique, la modélisation et l’analyse des données. Et on aurait en conclusion, dans ce cas-ci, un cours d’informatique assez utile aux sciences économiques.

La deuxième forme d’omission réside dans la méthodologie d’enseignement des logiciels/programmes choisis traditionnellement. C’est-à-dire Eviews, SPSS, et on peut même y ajouter Excel (de notre cours d’informatique). Effectivement ces trois logiciels, comme la plupart des logiciels conçus, combinent une approche menu ou “Graphic User Interface” (GUI) et une approche console ou Text User Interface. Ainsi dans la recherche de la facilitation de l’utilisation optimale de toutes les fonctionnalités du programme, l’approche menu est développée suivant la philosophie du wysiwyg : what you see is what you get. Elle est suivie férocement par les programmeurs de Microsoft Windows. Cependant cette approche présente un handicap: celui de la Tour ou du Bouffon. Ce qui veut dire, tout comme un jeu d’échecs, on est limité par des règles régissant le comportement des pièces du jeu. Donc par analogie, on est limité tout naturellement par le menu tel qu’il est défini dès la conception du logiciel. Conscients de cette faille, les concepteurs ont pensé à y inclure l’approche console en y attachant un langage de programmation propre à ce logiciel, afin de rendre une certaine flexibilité et un certain niveau de contrôle à l’utilisateur qui peut, dès lors, définir de nouvelles règles. Malheureusement ces centres universitaires n’ont pas été à la hauteur et ont failli aux étudiants: seule l’approche menu leur a été inculquée, ignorant avec une facilité insoupçonnable, l’approche console.

Conséquences de ces omissions
Comme toute action entraine une réaction égale et opposée, la conséquence est fatale et immédiate. Par ce modus operandi en vigueur dans nos centres, nous ne faisons que produire des économistes à demi-aveugles. Et si vous voulez en tant que nation, consciemment, avoir des économistes ineptes à la réflexion sérieuse, des plagiaires de rapports et d’études conduites par les organisations internationales… Si vous voulez uniquement des calculateurs de taux de change, de taux d’inflation ou bien des animateurs d’émissions de radio sensés traiter de sujets économiques, mais sans aucune capacité réelle d’analyse prédictive basée sur des données propres au système Haïtien… nous n’avons qu’à continuer dans cette voie. Mais si nous voulons des experts solides, il nous faut inexorablement aborder et maitriser l’approche console dans nos cours. Et dans cet ordre d’idées, je proposerais à ces centres l’apprentissage de R et de Python pour plusieurs raisons. Ils sont de loin beaucoup plus puissants qu’Eviews parce qu’ils ont plus de champs d’application. Ils sont gratuits et ont une solide communauté dédiée au développement des paquets ou librairies pour la modélisation, la statistique, la visualisation et l’analyse de données (dans le cas qui nous intéresse). Ensuite ils sont conçus à dominance Text User Interface, certes, mais ils ont des éditeurs de texte qui ramènent l’approche menu et nous donne un environnement plus convivial pour travailler. Pour finir, la raison la plus importante, leur syntaxe ou le langage en soi est simple et intuitif. Autrement dit, ils se laissent apprendre facilement et sont faciles d’utilisation. De plus, il faut ajouter qu’il existe une batterie très développée de documentation et d’éléments audio-visuels sur tous les besoins d’utilisation.

Nous avons bien tout à gagner en franchissant ce pas. Nous aurons des économistes capables de modéliser les phénomènes complexes de la vie haïtienne ou mondiale sans l’aide d’un expert venant de nos partenaires techniques et financiers. Car, ne vous y trompez pas, les organisations internationales (nos partenaires) utilisent, entre autres, ces deux programmes/logiciels au niveau de leurs divisions statistiques pour faire des modèles et des prédictions sur les différents pays où ils sont présents. Et vous pouvez faire ce constat en observant de près leurs pages web. Donc on ne peut pas se permettre, en tant que nation, d’offrir à nos économistes une formation au rabais. Nous nous devons d’embrasser pleinement cette nature hybride qui est le socle de la profession. Il est grand temps que nous nous mettions à faire les choses sérieusement. Et pour répéter un professeur, qui m’est cher :

Les choses sérieuses ne sont jamais faciles. Il s’en va de la survie d’une nation de ne point se complaire dans cette facilité afin de faire les choses comme elles doivent être faites: le plus normalement du monde.

Alexandro DISLA – CTPEA / Promo 2010-2014 

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