Haiti : Cri des oubliés de l’enfer carcéral

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Pénitencier de Port-au-Prince

En 2017, plus de 4 200 personnes sont incarcérées au Pénitencier National (construit pour seulement 800 personnes) à Port-au-Prince, la capitale d’Haïti. 387 prisonniers, soit seulement 9 pourcent du total, connaissent leur peine.
Jusqu’ici, la préoccupation des autorités gouvernementales et judiciaires n’est que dans les discours officiels, alors que les organismes de défenses des droits humains ne cessent d’alerter la société et la communauté internationale sur ce phénomène qui charrie la totale violation des droits élémentaires des personnes emprisonnées.

Au plus grand centre carcéral du pays, un détenu dispose de moins d’un mètre carré. « Une situation de détention infrahumaine », s’indignent des détenus à travers des correspondances écrites et vocales clandestines. La grâce présidentielle accordée à des centaines d’entre eux chaque année n’est pas à même de résoudre le problème.
Que faire pour stopper le flux de la détention préventive prolongée en Haïti ? A quel niveau de la chaine pénale faut-il agir et comment ? Les journalistes : Davidson Saint Fort, Sheilla Louis Joseph et Peterson Chery ont mené leur enquête.

Au Pénitencier National, à la Rue du centre, en plein cœur de la capitale haïtienne, respirer peut-être à la fois un luxe et une torture. Des détenus, à bout de patience, qui pensent continuellement au suicide. Des proches qui ne rendent plus visite, des nouvelles de famille qui n’arrivent plus. On ne mange presque rien, on se couche l’un sur l’autre. On désespère, on n’existe plus... 

Des voix et une plume pour s’indigner

« […l’incarcération dans toute sa dimension dévalorise la nature humaine et quelque fois ça fait perdre l’estime de soi…] 

Le glaive de la justice haïtienne est comme un train qui se déraille en direction d’une foule compacte... » 

Ces phrases sont tirées d’une lettre de trois pages adressée à un groupe de journalistes par des détenus. Une démarche plutôt risquée, vu son caractère dénonciateur et son parcours clandestin. Des lignes pour résumer leur effroyable calvaire quotidien. Bon nombres d’entre eux ont déjà cumulé plus de cinq années de détention sans avoir eu la possibilité de comparaître une seule fois par devant leur juge naturel. De la prison étant, ce groupe de détenus initie un atelier de conception de cartes dessinées, destinées à la vente. L’objectif est de réunir les moyens indispensables pour se payer l’assistance d’un avocat capable de faire avancer leur dossier.  

Du couloir de l’enfer que représente le Pénitencier National, les auteurs de cette missive pointent du doigt leur « bourreau » : un système judiciaire qui n’instruit pas ses dossiers à temps. Une justice coupable de garder en détention une personne   durant plusieurs années, ce dans des conditions affreuses. 

Au Pénitencier National, les individus condamnés côtoient ceux en attente de jugement, au mépris des dispositions de l’article 5 de la Convention Américaine relative aux Droits de l’Homme qui exige que les personnes condamnées soient séparées de celles en détention et placées dans des établissements appropriés à leur situation pénale.
 

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Lettre des prisonniers

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« C’est une véritable promiscuité qui règne dans cette prison », témoignent les détenus à la prison civile de Port-au-Prince. Entassés comme des sardines, certains passent la nuit debout, d’autres dorment suspendus dans des hamacs faits de morceaux de drap. La sécurité et l’intégrité physique de ces personnes privées de liberté ne sont pas garanties. « C’est dans un enfer que nous sommes enfermés » crie ce groupe de détenus depuis un téléphone portable dissimulé. 

A la rue du centre à Port au Prince, il est environ 10h et demi du matin. La barrière principale du Pénitencier National est à peine ouverte, un pick-up de la police est garé juste en face, des agents montent la garde. Juste à gauche, une longue file d’attente, des hommes et des femmes trimballent des sacs en plastique. Il s’agit là de proches de prisonniers venus leur rendre visite. Ils s’avancent à la file indienne, sous un soleil naissant. Une fois arrivés devant la porte d’entrée, Le processus est simple mais strict : Indiquer le nom du proche incarcéré, Déballer et goûter aux nourritures pour s’assurer qu’elles sont saines.  

Visiblement angoissée, Manini Anténor, une jeune femme de 31 ans, ne compte plus ses visites au pénitencier national depuis 5 ans environ. Arrêté en 2012, son unique frère n’a jamais comparu devant un juge. Elle veut bien nous parler de la situation de son proche, un cas parmi des milliers. 

Quand la société civile est consternée par l’inaction des dirigeants

« La détention préventive prolongée qui persiste depuis des années en Haïti est la résultante de la faiblesse croissante du système judiciaire »

Jocelyne Colas Noël est la coordonnatrice de la CE-JILAP (commission nationale justice et paix). Depuis 20 ans elle lutte pour la défense des droits humains et la construction de la paix en Haïti, à travers cette organisation de la pastorale sociale de l'Eglise Catholique. La CE-JILAP est représentée dans plus de 335 paroisses et dans les 10 diocèses à travers tout le pays.  

Dans son bureau à l’angle des rues Piquant et Lamarre, le visage décontracté, les pieds ballants sous son siège, la militante exprime, pour la énième fois, ses inquiétudes sur le sujet.    

 « S’il y a plus de 4 mille personnes en détention au Pénitencier National, c’est d’abord parce qu’il y a moins d’une trentaine de juges qui sont nommés au tribunal de première instance de Port-au-Prince ».

La période de détention est fixée à 3 mois, selon les lois haïtiennes en vigueur. Une prolongation peut être envisagée, mais elle doit être de courte durée. L’énigme est que des centaines de personnes croupissent dans les geôles de la Rue du centre sans pouvoir une fois se défendre des chefs d’accusation dont ils font l’objet. C’est le comble pour la responsable de la CE-JILAP. 

Selon Jocelyne Colas Noel, le mandat des magistrats n’est jamais renouvelé à temps et cela paralyse considérablement l’instruction des dossiers. La corruption qui s’empare du système judiciaire est la deuxième cause à considérer. « L’ancienneté d’un dossier ne compte plus. Ce sont les plus offrants et les plus influents qui s’en sortent », s’indigne-t-elle.

Depuis quelques temps, des acteurs internationaux s’engagent dans le plaidoyer contre le laxisme des autorités haïtiennes face à un certain nombre de violations des droits humains.

 L’ambassade de France en Haïti et la fondation René Cassin de Strasbourg s’associent, depuis 6 ans, à des organismes de la société civile locale dans le cadre d’une série de formations sur les normes internationales en matière de droits humains à l’attention des acteurs du système judiciaire, entre autres. En 2017, c’est la problématique de la détention préventive prolongée qui a été considérée, en vertu des nombreuses préoccupations exprimées.  Lors de la cérémonie de clôture de cette session, Le premier conseiller de l’ambassade de France, Stéphane Maicon, a fait le lien entre la détention préventive prolongée, la surpopulation carcérale et le taux annuel de mortalité au Pénitencier National.

Du rang des organisateurs de cette même série de formation, le directeur exécutif de l’Initiative de la Société Civile (ISC) est tout aussi consterné par les proportions exagérées que prennent aujourd’hui la détention préventive prolongée en Haïti. Le professeur Rosny Desroches attire l’attention sur la nécessité pour l’Etat haïtien de se mettre au diapason avec les exigences internationales sur les droits des personnes privées de liberté. 

La grâce présidentielle, une panacée

Les autorités gouvernementales et judiciaires, passées et présentes, ne cessent de clamer leur préoccupation par rapport àֲ l'accroissement de la détention préventive prolongée. Presque tous les ans et sous la pression des organismes des droits humains, des visites sont organisées dans les prisons pour annoncer des mesures. Alors que la fin de l’année 2017 s’approche, le chef du parquet (procureur) de Port-au-Prince et le directeur de l’Office de la Protection du Citoyen (OPC) se sont rendu au Pénitencier National. Le directeur de l’administration pénitentiaire, Jean Gardy Muscadin, en a profité pour leur présenter l’accablante situation. « Nous avons plus de 4200 personnes ici, 387 seulement sont condamnées. L’espace ne correspond pas du tout au nombre de détenus. Seulement 0,42 mètre carrée par détenu. C’est un vrai cauchemar. » 

Face à ce cauchemar, les autorités de la justice en panne de vraies solutions ont recours à des palliatifs. Le chef de la poursuite, Clamé Ocname Daméus, dit prendre très au sérieux la gravité de la situation ignoble des détenus à la prison civile de Port-au-Prince. La grâce présidentielle est pour lui une solution de premier ordre.

C’est un protecteur du citoyen consterné qui sort de cette visite au pénitencier national en cette fin de novembre. A peine nommé à ce poste, l’ancien militant des droits humains déplore la violation de toute les normes internationales régissant le régime carcéral.

« C’est une vraie écurie que j’avais sous les yeux. La situation est inacceptable », déplore Renan Hédouville

De rescapé à missionnaire 

Pour avoir été victime de la détention préventive prolongée, pour avoir vécu l’enfer au Pénitencier National, pour avoir vu mourir des camarades de cellule faute de soins de santé et d’alimentation, Kendzy Ville s’engage et vole au secours des éternels martyrs du système judiciaire haïtien.  

  

 Davidson Saint Fort

Co-Auteurs: Sheilla Louis Joseph et Peterson Chery

Author
Davidson Saint Fort, né le 20 juillet 1990, est un sociologue et journaliste haïtien. Reporter depuis 2009, il s'intéresse au sujets politiques, économiques, sociaux et environnementaux. Il a travaillé notamment pour des médias tels que : Radio Télévision Prosch, Radio Télévision Métropole. Il est aujourd'...

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